Quand l’économiste Frédéric Lordon écrit une pièce en alexandrins sur la crise économique, le cocktail est explosif. A voir avec jubilation.
 


Frédéric Lordon, économiste qui s'est récemment retrouvé sous les feux des projecteurs pour son rôle dans le mouvement Nuit Debout, a plusieurs cordes à son arc : il a en effet écrit une farce en alexandrins sur la crise financière de 2007. Celle-ci met en scène les « financiers » – c’est-à-dire les banquiers –, les « conseillers », la presse des libellistes patentés (absents dans cette mise en scène-ci), et le souverain – un mélange absolument hilarant d’un Louis XIV absolutiste et d’un Nicolas Sarkozy mégalomaniaque : avec quatre ans de recul, Loïc Risser propose une très belle imitation de l'ex (et peut-être futur) super-Président de la République.

Le but de cette pièce, mise en scène ici par la compagnie Ultima Chamada, est avant tout d'expliquer – ou plutôt d'expliciter la crise de 2008. Sans jargon, les différents personnages parlent des subprimes, des défauts de crédits, de la Banque Centrale et de son rôle... Le spectacle est drôle, enlevé, énergique, même si la mise en scène en elle-même est un peu statique. Un brin de distanciation brechtienne permet à la fois de faire rire le spectateur et d'évoquer discrètement l'Agitprop et son efficacité. Les répliques fusent, l'alexandrin imposant une cadence à la fois délicieusement désuète – on a l'impression d'entendre une pièce de Molière – et profondément intemporelle, tant ce rythme familier sonne juste à nos oreilles. On pense au travail de la compagnie AFAG, par exemple à son D'Artagnan hors-la-loi, qui unit également critique politique féroce et alexandrins virtuoses.

Tout le procédé narratif s'articule autour de la figure du Président : celui-ci est le candide, l'ignorant, ce qui permet aux banquiers de lui expliquer la crise – et donc, à travers lui, de l'expliquer aux spectateurs. De l'autre côté du spectre des personnages, le « deuxième conseiller » porte à lui seul la critique, s'énervant contre les banquiers, sommant le président de réagir et tentant désespérément de lui expliquer que « nationalisation » n'est pas une insulte... Incarne-t-il Lordon lui-même ? Ou simplement la voix du bon sens ? On remarquera en tout cas qu'il est significativement installé du côté jardin, donc à gauche pour les spectateurs : le message est très clairement politiquement engagé. « L'autre retournement » qui est annoncé à la fin de la pièce est d'ailleurs celui, à venir, du « peuple », ces « gueux » que les banquiers et les conseillers méprisent tout en les craignant vaguement.

On pourra sourire de cette aspiration à un « grand retournement » qui évoque évidemment une croyance au grand soir, mais il faut noter que l'approche révolutionnaire, l'attente de cette « insurrection qui vient » – comme la souhaiterait le très lordonien Comité Invisible – n'est pas la seule proposée. Fidèle à ses idées et à ses combats, Lordon soutient en effet, avec force et intelligence, qu'on peut changer le système capitaliste. Le « there is no alternative » de Thatcher, devise du néolibéralisme, est en fait un mensonge qui vise à figer le système pour éviter qu'on en sorte. Contre cet immobilisme, il suffit de vouloir agir : lorsque le Premier Ministre se demande, angoissé, comment ne pas être soumis aux dictats du système et des banques, le premier conseiller répond calmement qu'il suffit de ne pas s'y soumettre.

La charge critique de la pièce est donc évidente, pleinement assumée par les comédiens comme par Lordon lui-même. L'objectif est avant tout de montrer à quel point la crise et ses conséquences sont scandaleuses. D'où le côté « grosse farce » de la pièce : on penserait presque à un fabliau médiéval, tant la ficelle est grosse. Pour éviter que les banques ne s'écrasent, l'État leur prête d'énormes sommes d'argent à faible taux d'intérêt, ce qui revient à transférer la dette du privé vers le public. Renflouées, les banques peuvent à leur tour prêter de l'argent à l'État... mais cette fois-ci à des taux d'intérêt très élevés. Ne cherchez plus le dindon : c’est vous.

Tout aussi significativement, la pièce s'achève sur le fameux discours de Toulon dans lequel Nicolas Sarkozy – répétant le discours du Bourget – promettait de lutter contre la finance, alors que toute la pièce souligne bien la profonde collusion qui règne entre l'État et les banques. « Qui règne »… C'est le mot, ou plutôt la question : Qui règne ? Est-ce vraiment le Président, qui n'occupe jamais le trône dressé sur l'estrade en arrière-scène et semble, derrière son pupitre, bien affaibli et dépassé ? Ou ne sont-ce pas plutôt les banquiers, qui se disent eux-mêmes « la race des seigneurs » ?

Citons quelques vers : « D'abord les créanciers, le peuple s'il en reste / voilà en résumé la trahison funeste / où vous êtes tombés, terrible forfaiture / qui des marchés aura permis la dictature ». Les enjeux de cette question sont brûlants : il n'y va pas simplement de l'avenir du système économique mondial, mais bien de la trame même du politique dans nos sociétés. Considérée ainsi, la pièce de Lordon, surtout dans cette version très réussie, apparaît comme un spectacle nécessaire, tout simplement#nf#
 

D'un retournement l'autre
De Frédéric Lordon
Mise en scène : Luc Clémentin
A la Chapelle Notre Dame de Conversion
Du 8 au 16 juillet à 10h45
Pour plus d'infomations, cliquer ICI

Tournée :

-    Le 21 janvier à l'ATP de l'Aude de Limoux
-    Le 18 février à l'espace Concorde d'Arpajon
-    Le 25 février à la Grange Dîmière de Fresnes