THÉÂTRE – « Phèdre(s) » selon Krzysztof Warlikowski : une Phèdre encyclopédique
[vendredi 10 juin 2016]



Après l'Odéon, Phèdre(s) part en tournée : Clermont, Londres, Luxembourg et Liège. Ce spectacle ambitieux et complexe, soutenu par une comédienne exceptionnelle, Isabelle Huppert, mérite qu'on en reparle. Il restera, dans son genre, comme un moment marquant de l'œuvre de Krzysztof Warlikowski.

 

Au pluriel, Phèdre(s), ce sont d’abord quatre variations sur un thème et une œuvre qu’on aurait pu croire unique et sue à jamais. Tour à tour, pourtant, Wajdi Mouawad, Sarah Kane, J. M. Coetze et Racine lui-même la déclinent en quatre interprétations mises bout-à-bout, dans une répétition qui pourrait tromper. Et de fait, certains critiques ont dit qu'ils ne percevaient pas la composition du spectacle. Par trois fois, Phèdre amoureuse apparaît et rejoue l’histoire jusqu’à ce qu’Hippolyte disparaisse, reprenant inlassablement le commencement de la même action : cela décrit un cercle. Et comme ce qui revient ne se répète pas à l'identique, mais est une version entièrement neuve de la même chose, ce nouveau galop décrit une courbe qui se décale par rapport à la première. Elle se décale soit vers l'extérieur (mouvement centrifuge), soit vers l'intérieur (mouvement centripète), et décrit alors, dans les deux cas, une spirale.

 

 

Une pièce composée comme un tableau

 

Le texte des premières minutes de jeu, de la plume du dramaturge libanais Wajdi Mouawad, est largement littéraire : il fait magnifiquement le tour de la question par le verbe. Et Warlikowski lui donne une ampleur lumineuse. On passe au large et c'est très beau, comme tout ce qui est vu de loin. La distance ici est donnée par la parole, sa richesse. Le contraste du second tour n'en est que plus violent.


La version de Sarah Kane, côté langage, est sèche comme un coup de trique, pauvre comme une traduction sans esprit, et il faut une grande boîte vitrée pour enfermer, comme une souris dans une cage, cet Hippolyte qui se branle dans ses chaussettes, joue comme un gamin de 10 ans avec une automobile téléguidée, est proprement vide et se vide continûment, voire complaisamment. Autour de lui les gens deviennent des brutes et des idiots, y compris Phèdre. Cette partie du spectacle est difficile à aimer, on s'y ennuie, et sans doute cet ennui est-il plutôt révoltant pour le public, mais elle n'est pas sans intérêt, par son inscription, précisément, dans l'économie de l'ensemble.


Car le troisième « round » va un peu plus au centre encore, lorsqu'il ne s'agit plus, dans une conférence de Phèdre alias « Elizabeth Costello » (le personnage imaginé par Coetzee dans son ouvrage éponyme), que du désir et des dieux, d'Aphrodite et de la vierge Marie, et de leur jouissance.


Mais tout à coup, dans une sorte de rupture insensible, qui masque le trou noir de la soirée, c'est la Phèdre de Racine qui surgit, pour une scène magnifique, où le public, qui s'étonne lui-même d'être autant réceptif après avoir gravi toutes ces montagnes russes, subjugué par la langue de Racine et par son interprète impeccable, retient son souffle. Il y a encore quelque chose en nous, profondément, de la langue du poète, la preuve en a été donnée à l'Odéon, là. Et peut-être avec plus d'évidence que si Warlikowski avait monté une simple Phèdre, du premier au dernier alexandrin. Puis après cela on a franchi le centre indistinct de la spirale : un infiniment petit qui nous échappe, et la pièce se termine en nous laissant hébétés.


Phèdre(s) se déploie ainsi comme une spirale, dont chaque cercle rencontre les autres en tel ou tel de ses points « frères », ces moments de correspondances fantastiques ménagées par la construction poétique de Warlikowski. Ainsi de cette scène où un prêtre fait une fellation à Hippolyte dans la version de Sarah Kane : Ce prêtre joué par le même comédien que celui qui joue Thésée brouille certes l’identité de celui qu’on croie d’abord être Thésée, et la déroute est aggravée par l'obscénité et le ridicule des deux personnages. Mais la question la plus déroutante que pose une telle scène est peut-être celle de savoir à quel moment relier ce geste singulier, dans les autres tours de roue ? Comme dans un jeu de l'oie, le coup de dé, qui fait reculer de quatre cases, pourrait nous engager dans des aventures insoupçonnées. Le spectacle atteint ainsi le degré de richesse propre aux compositions picturales devant lesquelles on pourrait demeurer plusieurs heures sans pouvoir les épuiser.

 

 

Performance ou représentation ?

 

L'autre trait frappant de cette soirée, c'est l'intérêt du metteur en scène pour les liquides et pour les spasmes. Ainsi Phèdre a-t-elle la culotte tâchée de son sang menstruel, et aussi elle dégobille proprement dans un menu lavabo – on est encore chez le délicat dans le premier cercle, celui Wajdi Mouawad. Dans le second, elle fellationne à son tour Hippolyte, et Thésée pénètre son cadavre. Etc. Phèdre crie parfois très fort (généralement elle crie qu'elle aime, comme s'il fallait le crier pour le faire entendre), ce qui rapporte la voix au fluide et à son débit ondulaire, et nous fait comprendre que lorsqu'elle ne crie pas, notamment chez Kane, sa voix n'est que ruisseau. Et si, dans le troisième tour, Elisabeth Costello fait fuser le trait d'esprit, tout à coup Phèdre reparaît avec ses hachures magnifiques dans l'alexandrin, et encore son cri.


Entre performance et représentation, Warlikowski refuse la pure mimesis – même s’il la pratique merveilleusement avec Mouawad, dans son premier tour de roue. Il ne veut pas non plus abandonner la représentation pour la pure performance, puisqu'on ne sort jamais du cadre du théâtre et du plateau. Le réel, ici, c’est bien l'impossible du théâtre : par exemple, lorsque les acteurs jouent le texte de Sarah Kane, on ne voit pas Hippolyte ouvrir réellement sa braguette, sortir réellement son sexe, que celui-ci soit réellement en érection, et Phèdre le mettre réellement dans sa bouche, ni même mieux : qu'elle désire réellement le faire. Il y a donc une contradiction étrange à vouloir performer, c'est-à-dire risquer l'obscène, et, pour ce faire, imiter la performance, et rien de plus, c'est-à-dire au fond, peu ou prou, revenir à la représentation. C'est pourtant ce qui est assumé pleinement, cette contradiction. Il s'agit de frapper l'attention du public, de l'amener, au risque de son déplaisir, à considérer le surgissement de l'impossible comme possible.

Mais n'y a-t-il pas là tout le classicisme lui-même, dans son principe ? Les mises en scène de Warlikowski sont des propositions faites au public, qui en font un artiste avant tout loyal : avec les formes du théâtre, qu'il trouve toutes faites dès lors qu'il y a un plateau, un public, un rideau. Il formule ses propositions créatrices, qui se meuvent essentiellement dans la représentation, laquelle va de la pure mimesis à des velléités de performances plasticiennes. Ces savants mélanges font-ils de l'effet ? Les émotions plurielles qu’ils produisent constituent dans tous les cas un ensemble kaléidoscopique et encyclopédique qui épuise la question de Phèdre.

 

Le deuil de l’humanité

 

La question à épuiser, c'est l’onde de choc qui semble traverser Warlikowski après avoir déchiré l’humanité au XXe siècle. Il nous arrive de la Pologne, à peine sortie de l’ère soviétique qui avait déjà occulté l’héritage du nazisme, laquelle lui donne sa règle de conduite. Il en arrive avec cette double aliénation dont sa méditation de la mort est le symptôme, et il prend clairement le parti de nous rappeler que la méditation de la vie – sagesse de l'homme libre selon Spinoza – n'est plus de saison. Les Nazis et les Staliniens (la double aliénation par Auschwitz et le goulag) nous ont définitivement asservis à la méditation de la mort, à laquelle le catholicisme se complaisait déjà amplement. Son règne scelle la fin de la contemplation de la vie humaine, et le deuil d’un humanisme désormais possible, trépassé avec la simple et naïve recherche de la connaissance de soi-même telle que la philosophie nous l'a longtemps proposée.


Warlikowski trouve dans la source pré-apollinienne du théâtre et dans les mystères médiévaux les archaïsmes suffisants pour jouer d'ambiguïté aux confins de la vie et de la mort. Il ne s'agit pas d'être humaniste ni d'être catholique, mais d'élaborer un jeu de miroirs complexes où tous les fantômes peuvent se croiser. Drôle de rencontre alors, et raffinement sans pareil, plus commun qu'on le croit dans l'histoire de l'art, que celle de Warlikowski avec nous, son public « bobo » (ou bo tout court), à l'Odéon, hôtel et même autel de l'Europe et du quartier latin réunis. Nous autres, son public, nous apprécions finement qu'à ce théâtre on ait retiré sa peau. Il nous montre au fond que nous n'avons jamais cessé d'osciller entre la raison et le mystère, entre la physio- et la christo- logie, et que nous n'en sommes pas plus avancés.


Christophe Warlikowski est traversé de la profanation de l'humanité. C'en est même une fièvre. C'est là et ça ne passe pas. Dans cette mesure il est extraordinairement touchant, et ce n’est pas autre chose que semble vouloir nous dire Isabelle Huppert lorsqu’elle va le chercher en coulisse, pour saluer, et qu'elle le mène ainsi par la main comme pour le présenter au public. A ce public qui a été fortement sollicité et qu'elle a tenu, littéralement, en confiance, pendant toute la représentation, elle semble dire enfin : « Cet homme en vaut la peine ».


Mais finalement, la portée du spectacle tient autant au niveau de virtuosité auquel elle-même peut s'élever. Le cinéma nous a habitué à son jeu parfait, mais le théâtre seul, dans les conditions rigoureuses qu'on lui connaît, rend justice à son art, plus proche de celui d'un violoniste ou pianiste exceptionnel que de celui d'une comédienne qui ne serait qu'une simple « vedette » ou « star » de cinéma. Quand elle entre en scène, c'est un peu comme quand Vladimir Ashkenazy s'asseyait au piano : au début ça n'est que ça, une personne toute simple, qu'un coup de vent emporterait, et puis elle joue et c'est elle qui nous emporte. Et sans doute faut-il Isabelle Huppert pour rendre possible ce Phèdre(s) à l'Odéon. Non pas seulement par souci de communication, non pas parce qu'elle remplit la salle (et c'est un fait : elle fait venir le public). Non : elle est nécessaire à ce spectacle, parce qu'elle en est à la fois la créatrice et la créature, et qu'elle va jusqu'au bout de son engagement pour lui. Bon sang, elle en a des leçons à donner à ses semblables (les stars) : elle est tout simplement une artiste..

 

Phèdre(s)

De Wajdi Mouawad, Sarah Kane, J.M. Coetzee & Racine

Mise en scène de Krzysztof Warlikowski

 

REPRESENTATIONS

Odéon-Théâtre de l'Europe (1er mars au 13 mai 2016)

Comédie de Clermond-Ferrand (27 au 29 mai)

Barbican London and LIFT (Angleterre, 9 au 18 juin)

Grand Théâtre du Luxembourg (26 au 27 novembre)

Théâtre de Liège (Belgique, 9 au 11 décembre)

 

 

 

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