La répression chinoise des mouvements de protestation au Tibet et les polémiques actuelles sur la pertinence d’un boycott ou non des jeux Olympiques ne sont que l’ultime avatar des préoccupations sur la situation des Droits de l’homme en Chine. Régulièrement, reviennent sur le devant de la scène des critiques portant sur la situation du Tibet, sur le traitement des opposants aux régimes, sur les relations diplomatiques pour le moins douteuses de la Chine avec d’autres pays (et au premier rang desquels la Birmanie récemment secouée elle aussi par des mouvements de protestation émanant de religieux). Régulièrement, aux indignations s’opposent des positions tantôt attentistes postulant qu’il faut laisser la Chine évoluer à son rythme, tantôt relativistes pour lesquelles on ne peut attendre de ce pays des attitudes similaires aux nôtres.

Par-delà tous les débats actuels, il semble nécessaire d’être capable de prendre du recul et de poser la question des Droits de l’homme pour elle-même, pour estimer à sa juste valeur leur prétention à l’universalité et l’exigence d’immédiateté de leur application.

Question posée avec acuité par François Jullien, spécialiste de la pensée chinoise, dans son texte "Des Droits de l’homme – notion d’universalisant"  , paru dans le numéro d’hiver de L’agenda de la pensée contemporaine (Flammarion) , où il rappelle le caractère culturellement déterminé de ceux-ci pour mieux rendre compte de la nécessité de leur prise en compte comme d’un principe inconditionnel à la source de toute réflexion sur le social et le culturel.

François Jullien part d’un constat : les Droits de l’homme, quand bien même ils se présentent comme universels et assignables à un devoir-être dont le contenu est délimité avec précision, n’en sont pas moins historiquement et culturellement déterminés. Nés au moment de la Révolution française et répondant dans leur formulation à des attentes liées à cet événement historique, ils correspondent à une certaine délimitation conceptuelle de l’homme. Les Droits de l’homme sont le fruit d’une double abstraction, de la notion de droit tout d’abord qui se voit pensé indépendamment de toute situation particulière ; de la notion d’homme ensuite, qui est pensé absolument, c’est-à-dire par une mise à l’écart de toutes les relations qui le relient au monde : les Droits de l’homme découlent de la définition de l’homme posé dans son indépendance par rapport à tout ce qui constitue son environnement. Or un tel mode de pensée s’inscrit dans la continuité de l’histoire de la pensée occidentale, avec l’émergence de la notion de sujet au XVIIe siècle, en porte-à-faux avec d’autres traditions de pensée, notamment celles de l’Inde et de la Chine pour lesquelles ce qui prime est non pas l’indépendance de l’individu mais l’harmonie de ses rapports avec ce qui l’entoure.

Faut-il alors abandonner la prétention des Droits de l’homme à l’universel puisqu’ils ne reflètent que des intentions philosophiques et historiques déterminées ? Ou bien alors faut-il tenter des les sauver en en proposant une sorte de version allégée, au contenu souple et modifiable à volonté, au gré des circonstances ? Pour François Jullien, aucune des deux solutions ne saurait véritablement convenir, car s’il faut se prémunir d’une pensée qui ne tienne pas compte des différences, il ne faut néanmoins pas sacrifier l’exigence inconditionnelle posée par les Droits de l’homme : en 1989, les étudiants de la place Tian’an Men savaient très bien de quoi ils parlaient, de même qu’aujourd’hui les manifestants tibétains pourrait-on ajouter. Comment alors penser les Droits de l’homme ? Trois reconfigurations sont à effectuer selon François Jullien. Plutôt que de penser les Droits de l’homme à partir de leur contenu normatif, il vaut mieux mettre en avant leur aspect logique et le fait que procédant d’une abstraction, ils sont eux-mêmes détachables de la situation particulière où ils sont énoncés et donc communicables. Dès lors, leur versant négatif importe davantage que toute formulation d’un contenu auquel on les assignerait : les Droits de l’homme concernent finalement l’homme en tant qu’il est homme, "en tant seulement qu’il est né" ; ils sont Droits de l’homme pour autant qu’en eux il y va de l’homme en général, ce au nom de quoi peut s’établir le refus de l’injustice. Pensés comme force de refus, les Droits de l’homme sont universels non pas par rapport à leur contenu, mais comme "notion d’universalisant", processus dynamique au recours duquel peut s’adosser tout refus et toute revendication.

"[…] les Droits de l’homme ne sont pas en eux-mêmes universels (la singularité de leur avènement le montre), mais leur défaut fait bien surgir un universel de l’humain – transculturel-transhistorique – que, sinon, je ne pourrais nommer ; et au nom duquel je peux dire non, a priori, à l’injustice qui les met en cause, dans quelque contexte culturel que ce soit, et légitimement protester."  

Les Droits de l'homme permettraient donc de requérir la réparation de toute forme d'injustice avec la force d'un inconditionnel qui se place par-dessus toutes les cultures en les enjoignant à se réunir, non pas dans la reconnaissance d'une forme de vie unique, mais par la reconnaissance de ce qu'il y a en elles, dans le dialogue et la différence, d'universalisables.

Sans doute trouvera-t-on ici la meilleure manière de fuir les relativismes et d'affirmer l'urgence de l'application des Droits de l'homme en allant dans le sens d'un universel véritable car non entaché d'impérialisme et se construisant dans la dynamique du rapport entre les peuples.


François Jullien, "Des droits de l'homme - notion d'universalisant" in L'agenda de la pensée contemporaine, n.9, hiver 2007-2008 (Flammarion), pp. 159 - 185