Une archéologie des techniques intellectuelles du point de vue des usagers du XVIe au XXIe siècles.

« Si vous voulez savoir comment fonctionnent les scientifiques [...] n’écoutez pas ce qu’ils disent. Regardez ce qu’ils font. » recommandait François Jacob dans La Souris, la Mouche et l’Homme . Partant de ses recherches antérieures , Françoise Waquet entreprend une relecture de la culture savante en l’explorant dans sa matérialité. Elle étudie le rôle des pratiques dans l’organisation, la production et la transmission des connaissances par une approche pluridisciplinaire sur le temps long. Du XVIe au XXIe siècles, des techniques anciennes et récentes cohabitent : innovations et usages sont à distinguer. À vocation non exhaustive, l’ouvrage rompt donc avec une historiographie traditionnelle. D’une part, les travaux généraux abordent les inventions et successions en privilégiant le changement, l’innovation et la rupture. D’autre part, les études particulières ne laissent entrevoir qu’une réalité limitée.

 

Une masse de techniques intellectuelles

 

Françoise Waquet souhaite « mettre de l’ordre dans le bureau ». Elle dresse un inventaire des ressources dont disposent les savants, divisé en en six catégories : oralités, écritures, imprimés, images, objets et instruments et enfin produits numériques. Le « milieu » intellectuel se présente comme un univers du langage où l’écriture est d’une grande variété. Tout aussi divers, l’imprimé occupe une place importante. Au travers des cartes, planches, dessins ou encore des schémas, les savants sont de forts consommateurs de l’image, à des degrés variables suivant les disciplines et les recherches. Objets et instruments constituent un domaine pléthorique nécessaire pour produire, avancer et communiquer les connaissances. Les modèles, maquettes et moulages attestent du perfectionnement des instruments. La documentation scientifique traduit le bouleversement introduit par le développement de la science informatique démultipliant les possibilités au travers d’une masse de documents et d’objets numériques. Un usage croissant, qui n’est pas pour autant expert, appelle une « éducation aux outils numériques » . Chacune des six catégories recouvre une hétérogénéité de produits interrogeant les limites de la culture de l’écrit, de l’imprimé, de l’image et du numérique.

 


Puis, à partir de quatre exemples, Françoise Waquet montre la constitution en genre des techniques intellectuelles. Le séminaire devient un « véritable genre académique »  tandis que les fiches et fichiers – instruments de collecte des données et de la pensée – « un critère du métier d’historien » . L’étude du périodique, des graphiques et des arbres, témoigne du renouvellement des outils, de leur utilisation variable et de la nécessité d’en respecter les règles et les principes. Les chercheurs ont à leur disposition un outillage important qu’ils « ont inventé en mettant à profit les multiples techniques de l’oralité, de l’écriture, de l’imprimerie, de l’image, du numérique » .


Un corps éduqué est essentiel dans la production et la transmission du savoir. Le corps du savant possède un pouvoir producteur. Françoise Waquet en expose les multiples ressources mobilisables pour l’acquisition de techniques particulières. Les astronomes du XVIIe siècle possédaient un regard « exercé » utilisant leurs yeux différemment. Les chercheurs acquièrent une habilité, un coup d’œil ou encore un tour de main : « le couronnement d’un apprentissage » .

 


Multimédialité et multisensorialité

 

Françoise Waquet présente la nature hybride des techniques intellectuelles caractérisées par une « multimédialité » et une « multisensorialité ». Les outils composites sont utilisés conjointement. Caractérisé par sa bimodalité, le livre mêle textes et images. De la même manière, le cahier de laboratoire est un produit multimédia mettant en œuvre diverses ressources et outils. Le poster constitue un exemple seyant : c’est une affiche composée de textes et d’images au service de la parole. Produit d’une grande complexité, le poster est une « expression originale » amenant à repenser la distinction traditionnelle entre l’oral, l’écrit, l’image et le numérique. La multimodalité s’incarne aussi dans l’usage de ces outils : le post-it côtoie régulièrement l’ordinateur.

 


L’étude de la dimension sensorielle des techniques intellectuelles montre son hybridation et son importance dans la science en train de se faire. La leçon en est un archétype : elle mobilise l’ouïe, la vue, la parole et le toucher. Les savants reconnaissent la valeur des sens, notamment lorsqu’apparaissent de nouveaux outils. Le télescope et le microscope ont entrainé des réticences., leurs détracteurs les accusaient de déformer la réalité en créant des illusions. L’utilisation de ces techniques a demandé l’acquisition d’une dextérité visuelle et manuelle ainsi qu’une coordination entre l’œil et la main. La production et la transmission du savoir mobilisent donc intensément les sens. Françoise Waquet en vient alors à interroger la question du moi scientifique et de l’empathie pour les objets : les savants parlent du regard « affectueux » ou bien des gestes « respectueux ».

 


Economiser le temps du connaître


Après avoir intelligemment exposé la masse des techniques intellectuelles et leur caractéristique composite, Françoise Waquet, analyse la perception des savants et les méthodes développées pour pallier le manque de temps.


Au XVIe siècle, pour Conrad Gesner, polygraphe suisse, la matière est infinie. Les chercheurs manquent de temps. Leibniz évoque un « torrent de livres », un immense labyrinthe assimilant les lettrés à une « troupe de gens qui marchent en confusion dans les ténèbres » . L’accélération des connaissances résulte de la « nature compétitive de la science » accentuée par les innovations technologiques. Une obsolescence rapide de l’information en est la conséquence. Au début des années 2000, un article de physique avait une validité d’un peu moins de cinq ans . La science va très vite, d’où le développement du concept de just-in-time knowledge : délivrer une information au bon moment.


Le manque de temps entraine l’élaboration d’une économie de la pratique. Françoise Waquet en identifie les principes et les invariants. Les chercheurs insistent sur la supériorité de la conversation. Le livre, produit lent et lourd, est considéré comme une perte de temps face à l’oralité « informelle » . Parallèlement, tables, index, notes et alinéas facilitent la lecture. L’économie de temps est un souci constant. Les outils doivent répondre aux critères de rapidité, de facilité d’accès et de simplicité à moindre coût. La culture savante, culture visuelle, utilise ainsi abondamment les images. Elles expriment simplement une réalité complexe tout en possédant les avantages de l’instantanéité et de la longue durée. Désormais, le débat ne porte plus sur l’opposition entre écrit et image mais entre les différents types d’images.


L’économie de la pratique s’exprime par un langage scientifique unique et un idéal d’écriture. L’aspiration à la langue universelle apparaît dès le XVIIe siècle avec le latin. Au début du XXe siècle, les chercheurs inventèrent l’ido, dérivée de l’esperanto, mais l’anglais devint la langue de référence. De même, le langage scientifique est l’objet d’un idéal de transparence. Il influence l’évolution de certaines disciplines comme la géographie vidalienne et post-vidalienne singularisées par leur réalisme. D’autres disciplines, comme le droit ou la chimie, développent des technolectes ou langues spécialisées dont le principe repose sur l’utilisation d’un minimum de moyens pour un maximum de résultats. Du XVIe au XXIe siècles, Françoise Waquet constate une continuité dans l’argumentaire sur les outils intellectuels : aller vite, simplement et sûrement. Saisir d’un coup d’œil l’information utile, dans une masse opaque de données, constitue le principe premier de l’économie de la pratique scientifique.

Dans un style clair, structuré et élégant, Françoise Waquet propose une véritable étude de l’écologie du savoir considérant le monde intellectuel comme un milieu. Elle l’explore sous l’angle de l’utilisation des outils dans la production du savoir, renouvelant brillamment la perception du travail scientifique et dépassant la succession classique : écrit, imprimé et numérique. Avec la raison graphique, Jack Goody  établissait un lien entre le changement des outils de la connaissance et celui des opérations cognitives. Pour Françoise Waquet, l’incidence porte uniquement sur les arts de faire. De même, elle affirme que les outils ne résultent pas seulement de la mètis mais aussi de la simplexité , qui consiste à réaliser les choses complexes simplement, rapidement et efficacement sans pour autant dénaturer la complexité du réel.#nf#