Musiques

Du phonographe au MP3, XIXe-XXIe siècle. Une histoire de la musique enregistrée

Couverture ouvrage

Ludovic Tourns
Autrement , 162 pages

Supports surfaces
[mardi 25 mars 2008]
L’historien L. Tournès revient sur 120 années d’innovations technologiques. Ou comment la 'reproductibilité technique' a su agir en profondeur sur la musique.

Les évolutions technologiques ont toujours eu une grande influence sur l’histoire de l’art. C’est particulièrement vrai pour la musique, qui s’est façonnée petit à petit, à mesure qu’on inventait des supports d’enregistrements, des appareils d’écoute, l’électricité... Ludovic Tournès est historien, maître de conférences à l’université de Rouen. Dans son livre Du phonographe au MP3, XIXe-XXIe siècle. Une histoire de la musique enregistrée, il s’est appliqué à retracer les grandes périodes de l’histoire de la musique depuis la naissance de l’enregistrement. Il en a établi quatre : "Le temps des pionniers", avant 1914, "L’âge de la maturité" durant l’entre-deux-guerres, "Les Trente Glorieuses du microsillon" de 1945 à 1982, et enfin "L’ère numérique et la révolution internet", de l’apparition du disque compact à nos jours.

Les chapitres les plus savoureux du livre sont sûrement les premiers. Notamment celui consacré aux "pionniers". L’auteur y décrit les balbutiements de la musique enregistrée, dépeignant à merveille l’ardeur de ses inventeurs, et l’accomplissement technique que symbolisaient les premiers gramophones à la fin du XIXe siècle. Dès les années 1870, des deux côtés de l’Atlantique, deux hommes s’affairent à mettre au point une machine qui pourra, rien que par la force mécanique, graver les sons et les restituer. Deux rivaux : le Français Charles Cros et l’Américain Thomas Edison, qui inventent le phonographe pratiquement en même temps, se livrant une bataille sans merci pour déposer brevets et certificats avant l’adversaire. C’est Edison qui gagnera, associant pour la postérité son nom à l’appareil commercialisé en 1877. Au tournant du siècle, les conditions d’enregistrement sont encore bien rudimentaires. Pour que le son émis par l’interprète puisse être correctement gravé par le stylet sur la cire du cylindre, celui-ci doit se placer devant le cornet de l’appareil, et jouer à un volume sonore bien précis. On imagine aisément le caractère comique des séances d’enregistrement d’orchestres de l’époque : les solistes se levant pour aller jouer devant le phonographe, les cornistes tournant le dos au chef d’orchestre pour diriger leur son dans la bonne direction, le tout dans un tempo record pour faire tenir l’œuvre sur une face de disque ne durant alors que quatre minutes...

La Première Guerre mondiale donne lieu à des innovations technologiques qui vont beaucoup enrichir l’industrie du disque. L’avancée majeure du début du XXe siècle est incontestablement l’apparition de l’enregistrement électrique. Le signal n’est alors plus gravé directement par action mécanique, mais passe par un microphone, ce qui améliore considérablement la qualité du son. Le disque se popularise et l’on voit ainsi se développer, dans les années 1920-1930, l’intriguante espèce des "discophiles", des amateurs qui se prennent de passion non seulement pour les enregistrements, mais surtout pour l’objet du disque en lui-même. Décriés par les puristes qui ne reconnaissent encore comme musique que le spectacle vivant, les discophiles se réunissent dans des clubs, acquièrent des répertoires qui s’enrichissent de plus en plus, et passent des heures à classer leur collection adorée dans des meubles créés spécialement à cet effet : les discothèques.

Toutefois, ce n’est qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que l’industrie du disque explose véritablement, sous l’impulsion d’une nouvelle innovation technologique : l’invention d’un nouveau support, le microsillon. Celui-ci offre en effet une plus grande qualité d’écoute pour un moindre prix de revient. Associé à une croissance démographique accrue dans le monde industrialisé qui lui ouvre un large potentiel de marché, ainsi qu’à des stratégies commerciales de plus en plus étudiées de la part des compagnies discographiques, le microsillon devient rapidement un produit de consommation courante dans tous les pays développés. Les petits labels fleurissent à côté des grandes maisons comme Philips, Columbia, ou Barclay. Le 78 tours devient un 33 tours, qui lui même cèdera bientôt la place au 45 tours. Le disque est arboré par la jeunesse des années 60 lors des surprise parties et fait office d’outil de sociabilité. Nous voici arrivés à un passage très intéressant du livre, où Ludovic Tournès quitte un peu son habit d’historien pour se livrer à une analyse plus musicologique des effets du disque sur la musique elle-même. Il explique ainsi à quel point les V-Discs (V pour Victory) édités par l’armée américaine et expédiés aux garnisons de soldats présentes en Europe ont contribué à faire découvrir le jazz sur le continent. Ou comme le reggae, né en Jamaïque, dans ce pays pauvre où les infrastructures manquaient pour donner des concerts, est issu de la culture du sound system où l’on passait des vinyles sur des camions itinérants. On sent l’auteur mélomane quand il décrit avec justesse le "son" du mythique studio soul de la Motown, ou celui des Beatles, largement influencés par leur producteur George Martin qui ajustait lui-même la position de tous les micros en studios et leur a fait utiliser l’ "Artificial Double Tracking". C’est ce système consistant à faire passer deux voix sur une même piste de magnétophone, sans avoir à les enregistrer deux fois, qui a donné cette sorte d’écho caractéristique aux chants de Lennon et Mc Cartney.

Le dernier chapitre est dédié à une période qui n’est pas encore révolue : celle des bouleversements liés au numérique, qui a fait son entrée dans le monde de la musique en 1982 avec l’invention du Compact Disc par les firmes Philips et Sony. Les années 1980 et 90 sont celles de la structuration du marché mondial autour de quelques grands conglomérats industriels aux activités bien plus larges que le disque et la musique seuls. Ce sont aussi les années de plus grands succès discographiques de l’histoire de la musique. L’album Thriller de Michael Jackson, par exemple, sorti en 1982, représente la plus grande vente de tous les temps avec 104 millions de disques vendus (chiffre de 2007). Notre époque est enfin celle d’Internet, qui, depuis les années 2000, révolutionne l’écoute de la musique. Les titres sont de plus en plus achetés en ligne, à la demande, sous forme de MP3, et non plus comme parties d’un album qui serait un tout cohérent, comme c’était le cas dans les années 1970. La musique s’écoute désormais partout, tout le temps, sur ordinateur, baladeur numérique, voire téléphone portable. L’internaute télécharge, légalement ou illégalement via des sites de peer-to-peer, et compose ses propres compilations ou "playlists" selon l’humeur du moment. Quant à sa "bibliothèque musicale" virtuelle, il l’organise avec la méticulosité d’un discophile des années 1920.

Alors que les innovations technologiques semblent accélerer toujours plus le destin de la musique, quelles sont les prochaines (r)évolutions à venir ? Ce n’est pas l’ambition de Ludovic Tournès que de prédire l’avenir de la musique. Son livre, au contraire, nous donne une vision précise, complète et enrichissante du passé de cet art, dont la forme enregistrée n’a jamais qu’un petit siècle et demi. Et, vraisemblablement, encore de longues années à vivre.


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crédit photo : TamJ/flickr.com
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