Cinéma

Je suis le peuple

Couverture ouvrage

Anna Roussillon

CINÉMA – Je suis le peuple, d'Anna Roussillon
[lundi 02 mai 2016]



Bercé par les bruits de la campagne de haute Egypte, dans la verdure sans pluie des rives du Nil, le documentaire d’Anna Roussillon raconte, de l'intérieur, l'histoire merveilleuse d'une révolution qui se vit comme dans un rêve.

 

La révolution vue de si loin...

 

Du peuple s'éleva une voix libérée

Une voix puissante, noble, généreuse, profonde,

Disant « je suis le peuple et le prodige,

Je suis le peuple que rien n'arrête,

Et tout ce que j’ai annoncé, je l’ai réalisé »

 

La voix d’Oum Koulthoum interprétant ce passage célèbre d’une chanson révolutionnaire de l’époque nassérienne pourrait nous faire croire à un bond dans les années 1960. Mais c'est bien au présent, celui de l'expérience égyptienne du Printemps arabe qu'on est invités à relire les paroles du poète Kamel al-Chennaoui.

 

Le film de d’Anna Roussillon nous amène bien loin du Caire et de la place Tahrir et nous fait revivre la révolution égyptienne à travers deux écrans. Celui,  omniprésent, d'une télévision dont seules triomphent les coupures d'électricité et celui de la parole de Farraj, un paysan qui semble vivre dans une relative aisance. Il possède ses terres, construit un moulin qui propose ses services à tout le voisinage, constituant un revenu supplémentaire qui permet à la famille de  construire une nouvelle pièce pour accueillir son quatrième enfant. Ce n'est pas le confort. Cour en terre cuite, pièces exiguës, pénuries en tout genre et une certaine forme d'autarcie. L’épouse de Farraj s'épuise à faire le pain et quand ils ne sont pas devant la télevision, les enfants, qu'on voit rarement jouer, font leurs devoirs ou aident leurs parents aux tâches domestiques et agricoles. Nous sommes à la Jezira, près de Louxor. Farraj vit avec son épouse, bientôt enceinte, et ses trois enfants dans une maison où l’essentiel de l'équipement électrique semble bien être la télévision et le téléphone.

 

Ce monde rural est incroyablement bien relié au reste de la terre. Pas par la route, car le plus loin qu'on va, c’est Louxor. Les enfants vont à l'école, font leurs devoirs, portent des sweat-shirts inscrits en anglais. On est bien dans la mondialisation, pas de doute. Les portables, Skype, les paraboles permettent d'accéder à d'autres messages que ceux de la propagande gouvernementale. La petite fille, à à peine 12 ou 13 ans, a déjà son opinion sur la politique et le plus petit, du haut de ses six ou sept ans, participe déjà à la Révolution, sur les genoux ou les épaules de papa.

 

 

... Mais vécue si intensément

 

Car c’est elle, la Révolution, le personnage principal du film.  Mais une  révolution qui cherche son peuple et qui, d'une certaine façon, le trouve, divisé, en débat continuel, mais bien présent. Une compétence politique s'exprime à chaque instant du film, chacun et chacune (la femme de Farraj, à qui la caméra donne l'occasion de s'exprimer, sa fille aussi, mais il  faut bien reconnaître que c’est les hommes qui ont la parole ici) apporte son grain de sel à la construction d'une interprétation à la fois plurielle et cohérente. Plurielle parce qu'ici, dans une région de forte présence copte, on hésite entre un loyalisme de raison aux militaires, seuls capables de protéger le pluralisme religieux et l'envie du changement. Cohérente, parce que le changement rêvé, qui n'est pas essentiellement politique, est bien le même pour tous. Peu importe les noms des hommes politiques (que les moins compétents confondent), ce qu'on veut, c’est vivre. On veut du pain, on veut du gaz, on veut l'électricité, on veut la fin des pénuries.

 

Et puis il y a cette parole incroyable, ce paysan qui, entre deux plants de gombos ou penché, la binette à la main, sur ses sillons, vous raconte, du haut de la formation juridique dont il se revendique, l'aventure révolutionnaire. Farraj fait corps avec la Révolution, il la suit dans ses moindres méandres. C’est dans la joie la plus absolue qu'il assiste à la chute de Moubarak. Loin des doutes et des craintes de ses voisins et de sa femme, il se jette à bras  le corps dans l'aventure législative. Non, ce n'est pas le retour des hommes politiques de l'ancien régime qu'il veut. Le changement, il l'assume jusqu'au bout. Il vote pour Morsi, le représentant des Frères musulmans, non par islamisme, mais parce que Morsi fait partie de l'aventure du changement. La réalisatrice elle-même, de l'autre côté de sa caméra, ne manque pas d’exprimer son incompréhension. Comment l'islamisme peut-il incarner la démocratie que Farraj appelle de ses vœux ? C'est un profond respect pour les voies mêmes de la Révolution, ses hésitations et ses errements qu’il cherche à faire partager à Anna. Deux ou trois plans plus tard, seulement, on le retrouve à Louxor, son plus jeune fils sur les épaules, réclamant le départ de Morsi. A-t-il changé d'avis ? Non, il maintient le cap. C'est la Révolution qui a pris un tournant. Pas de naïveté chez Farraj. Il n'attend rien du nouveau pouvoir. Le discours de Sissi appelant les Egyptiens à lui offrir la légitimité de la rue est coupé par l'électricité qui s'en va et qui ne doit revenir que le lendemain matin. Mais nulle frustration ne s'exprime chez Farraj. La suite, il la connaît sans doute déjà.

 

Je suis le peuple est l’histoire d'une révolution qui cherche encore et encore son peuple. Les conditions du changement sont bien réunies et il n'y a pas de retour en arrière quand les individus, informés et soucieux de gagner l'existence qu'ils estiment mériter, investissent la scène politique. Mais le drame du film, de l’Egypte, des sociétés qui ont produit les Printemps arabes, c'est que les individus ne font pas peuple. Le régime de Nasser, célébré dans la chanson populaire égyptienne, a voulu incarner ce peuple qu'il inventait contre l'impérialisme occidental, contre la tradition, au nom de la modernité et du développement. Et c'est encore ce peuple qui se cherche depuis 2011, dans ces mêmes catégories politiques qui ont pourtant contribué à son asservissement sous les années de dictature. Mais si l'Égypte reprend les chants révolutionnaires du passé et cherche encore dans les catégories du passé un présent et un futur impossibles, il y a ici quelqu'un qui, avec un réalisme et une lucidité  incroyables, interprète ce que vit l'Égypte à travers les termes de l’Histoire qui se réalise dans la Révolution. Ce qu'il décrit, ce qu'il vit, sous ces termes éculés qui semblent nous renvoyer en plein XIXè siècle romantique, c’est quelque chose d’inouï, de radicalement nouveau : l'arrivée sur la scène politique de la volonté des individus. Le sens commun, dans les sociétés arabes, ne possède sans doute pas encore les mots pour la décrire et va chercher dans le passé « révolutionnaire » de la seconde moitié du XXè s arabe, un lexique tout fait. Mais, même instrumentalisée, elle est bien présente. Elle accompagne les soubresauts de la scène politique, de ses partis et des intérêts propres de ses acteurs. Les individus se sont exprimés, ils s'expriment, ils n’ont pas fini de s’exprimer. Farraj l’a bien compris, le fait nouveau et déterminant, c’est leur présence en scène.

 

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