Jusqu'au 27 mars 2016, des observateurs sans doute optimistes estimaient que le Pakistan venait peu à peu à bout d’une période troublée de sa récente histoire. Mais l’attentat terroriste commis dans un parc bondé de Lahore et revendiqué par une faction de la mouvance talibane nous rappelle que le pays peine encore à assurer la paix sociale, jusque dans son Pendjab, la plus riche de ses quatre provinces.

Dans cette chronique consacrée à la militance et au terrorisme au Pakistan, Nathalène Reynolds analyse, toutes les trois semaines, un fait d’actualité de ce Pakistan brutalement rappelé au devant de la scène internationale. Aujourd’hui, elle revient sur l’exécution de Malik Mumtaz Hussain Qadri, meurtrier du gouverneur réformateur du Penjab Salman Taseer, qui témoigne de la difficulté pour la société civile d’éradiquer nombre de législations religieuses dont le pays reste le triste héritier.

 

À l’aube du 29 février 2016, la prison d’Adiala (dans la ville de Rawalpindi ) était la scène d’un événement macabre, empreint d’une symbolique inaccoutumée dans la frileuse République Islamique du Pakistan : Malik Mumtaz Hussain Qadri, membre d’un commando de police de l’Elite Force , était pendu – conformément à la pratique qui a trait aux peines capitales.

 

Le 4 janvier 2011, Qadri, usant vingt-sept fois de son fusil d’assaut AK-47, avait abattu le Gouverneur du Pendjab, Salman Taseer, dont il était l’un des gardes du corps. Taseer avait courageusement prôné la révision de la loi sur le blasphème, militant afin qu’une chrétienne (Aasia Bibi), condamnée à mort pour blasphème, bénéficiât de la grâce présidentielle. Contre cette initiative, un leader religieux, le Maulana Muhammad Yousuf établi à Peshawar, avait quant à lui proposé une récompense de trente millions de roupies à toute personne qui « punirait » l’« impie ».

Suivait, le 2 mars de la même année, l’assassinat du ministre pakistanais des minorités Shahbaz Bhatti qui, de confession chrétienne, se contentait pourtant d’indiquer (à l’instar de Salman Taseer) que l’amendement de la loi sur le blasphème était nécessaire, à considérer les abus qui en résultaient.

Les partisans de l’abolition de la peine capitale ont tenté de s’opposer à l’exécution de Qadri, préconisant son emprisonnement à perpétuité. Mais l’État est passé outre. Au demeurant, il n’ignorait pas que toute mesure de clémence serait synonyme, pour les tendances extrêmes de la société politico-religieuse, d’un aveu de faiblesse.

 

Le rôle ambigu de l’élite pakistanaise

 

L’adhésion à un islam politique et social conservateur est, en tout état de cause, de rigueur en République Islamique du Pakistan. Historiens et politologues, qui appartiennent à un courant que l’on pourrait qualifier de libéral, n’osent plus guère s’exprimer publiquement, si ce n’est lors de conférences et séminaires que les luxueux hôtels d’Islamabad accueillent fréquemment. Et les donateurs occidentaux n’hésitent pas à financer de tels forums, sans guère s’attarder sur la fracture qui divise davantage les plus favorisés et le reste de la population.

Le Pakistan fait face à plusieurs gageures. Certes, la mise en place d’un système éducatif à l’enseignement éclairé qui couvrirait autant le réseau urbain que les campagnes, en particulier les villages les plus reculés, est essentielle. La promotion de l’égalité des genres ne doit pas être négligée. Néanmoins, une telle démarche ne doit pas viser à répondre aux vœux que l’Occident afficha au lendemain de l’Opération Enduring Freedom (au début du mois d’octobre 2001). En effet, nombre d’ONG pakistanaises visent avant tout à susciter le soutien des donateurs occidentaux, lesquels n’ont guère conscience des réalités du pays, et se contentent de marteler que l’égalité des genres autorisera le pays à venir à bout des maux telle la pauvreté , mais aussi l’extrémisme.  Reste une problématique majeure : la légitimité des élites du pays ; la population ne cache plus sa lassitude face à un système parlementaire qui autorise la pérennité des inégalités, tandis que les plus privilégiés cédent sans fard aux attraits de la société de consommation.

Au demeurant, la nature de cette élite laisse songeur. Nombre de familles qui en sont issues semblent en quelque sorte avoir noué plusieurs cordes à leur arc, évoluant dans les cercles autant politiques, militaires et intellectuels que financiers. Les sections engagées dans l’un ou l’autre des trois premiers champs se déclarent fidèles aux valeurs qui y sont défendues. C’est ainsi qu’elles bénéficient, le cas échéant, d’un appui venu de l’un des trois autres champs. Dans de telles conditions, encore faut-il que ceux et celles qui ont par exemple choisi le métier de journaliste ou d’universitaire se gardent, lorsqu’ils examinent le système politico-militaire, d’outrepasser les limites jugées acceptables.

Étrange phénomène : l’élite éclairée ne cache pas son attachement à des privilèges hérités d’une structure sociale que les gouvernements pakistanais successifs se sont attachés à maintenir intacte. Cependant, elle masque de plus en plus mal sa crainte face à une population qui a cherché un soutien dans des croyances que ses dirigeants se sont attachés, un temps, à lui insuffler, et cela en vertu de l’adage : « pas d’élite, pas d’ennui ». Nombre de mouvements politico-religieux d’obédience extrême captivent l’imagination d’un nombre sans doute restreint de Pakistanais. Néanmoins, leur discours dénonçant le mode de vie des plus privilégiés et leur pratique religieuse inadéquate n’en trouvent pas moins une audience certaine. De même se portent-ils garants d’un retour à l’islam originel. Dans un tel contexte, l’amendement voire l’abrogation de la loi sur le blasphème adoptée durant le triste règne du Président-Général Muhammed Zia ul-Haq (1978-1988) apparaît bien délicate.

 

Prémices d’un malentendu

 

La Pakistan naquit de la dramatique partition des Indes britanniques, tandis que ses dirigeants, confrontés au caractère hétéroclite de ses différentes composantes, s'interrogeaient sur la délicate problématique de la définition d'une identité nationale. Mohammed Ali Jinnah, proclamé Quaid-i-Azam (Grand Leader, s’il faut s’essayer à une traduction maladroite), s’était abstenu, il est vrai, de préciser la nature de la construction nationale qu’il envisageait, alors même qu’il savait ses jours comptés. Sa disparation (le 11 septembre 1948), peu après la naissance du pays (le 14 août de l’année précédente), priva d’un chef charismatique un pays qui en viendrait à le présenter, tout au moins dans son histoire que l’on pourrait qualifier d’officielle, comme un musulman sunnite pratiquant. L’on tenta de gommer définitivement sa naissance dans une famille ismailie khodja  d’obédience chiite et un mode de vie laïc où le respect des rites n’avait qu’une place restreinte.

 

L’adoption, le 12 mars 1949, de la résolution intitulée Aims and Objectives of the Constitution, plus connue sous le nom d’Objectives Resolution, influerait durablement sur l’avenir de la fédération. Les dirigeants pakistanais, pour leur part, se flattèrent d’être parvenus à combiner les principes de la démocratie occidentale aux injonctions islamiques. La résolution soulignait ainsi que la souveraineté était de nature divine, mais que le Créateur l’avait déléguée à l’État du Pakistan, au travers de son peuple. Son exercice en était ainsi délimité par un lien sacré dont la définition demeurait absente jusqu'alors.

 

Quant au Premier ministre Liaqat Ali Khan, il se portait garant de ce que la résolution répondait aux vœux de Jinnah, ajoutant : « Le Pakistan fut fondé parce que les musulmans du sous-continent souhaitaient leurs vies conformes aux enseignements et aux traditions de l’islam ; ils voulaient ainsi démontrer au monde que l’islam constituait la panacée à bien des maladies dont la vie de l’humanité était la proie » . Khan passait sous silence les critiques alarmistes soulevées par les députés de l’Assemblée Constituante qui appartenaient à d’autres confessions religieuses. L’un d’entre eux, Sri Chandra Chattopadhyaya, estimait : « Ce que j’entends dans cette Objectives Resolution n’est pas la voix du grand fondateur du Pakistan, pas même celle du Premier ministre du Pakistan, l’Honorable Liaqat Ali Khan, mais celle des oulémas [docteur de la loi musulmane] du pays » . Le leader de la Jamaat-e-Islami (le Parti de l’Islam), Maulana Maududi, en venait même à assurer que Jinnah avait souhaité promouvoir « la souveraineté d’Allah et la suprématie de sa Loi » .

 

En 1974, la minorité ahmadie (ou qadianis) était officiellement exclue de la communauté musulmane pakistanaise, suite à l’adoption d’un amendement constitutionnel. Dix ans plus tard, une ordonnance l’enjoignait de ne plus user du qualificatif de musulman, tandis que ses lieux de culte ne bénéficiaient plus du titre de mosquées : cette disposition était incluse dans le Code pénal . En 1993, la Cour Suprême se déclarait favorable à de telles mesures.

 

L’islam, ciment indispensable à la fédération pakistanaise ?

 

L’islam sunnite, dans sa conception rigoriste, constituerait-il donc un ciment indispensable autorisant la pérennité de l’existence du pays? Nul ne songerait-il plus à une nécessaire séparation des faits politique et religieux ? Dans un tel contexte, serait-il dès lors impossible de revenir sur des lois telles que la loi sur le blasphème, les sanctions qui l’accompagnent, et l’instrumentalisation que des individus peuvent en faire dans leur vie quotidienne pour se débarrasser d’un voisin auquel un litige les opposerait, ou pour se défaire d'une dette qu’ils auraient contractée ? Pour compléter ce tableau succinct, on peut ajouter  le peu de scrupules des autorités religieuses aux échelons inférieurs des zones urbaines comme rurales qui, soucieuses de s'assurer une pauvre prééminence, accusent à tort un membre de telle ou telle minorité d’avoir profané un Coran, d'avoir brûlé ou déchiré l’une de ses pages. Les musulmans ne sont pas non plus à l’abri de telles accusations : ils sont en fait les premières victimes de la loi contre le blasphème. D’après la Commission nationale pour la justice et la paix – National Commission for Justice and Peace (NCJP) – 633 musulmans, 494 ahmedis, 187 chrétiens et 21 hindous ont, depuis 1987, été la cible d’accusations ayant trait à cette législation .

 

Peu après le coup d’État qui le portait au pouvoir, en 1978, le Président-Général Zia ul-Haq procédait à un véritable renforcement de l’arsenal répressif à la disposition de l’État : toute personne coupable d’avoir endommagé un exemplaire du Coran ou de s’être livrée à tout autre acte sacrilège sur le livre saint serait punie par l’emprisonnement à vie . L’alinéa C de l’article 295, édicté en 1986, prévoyait la peine capitale pour toute remarque dérogatoire qui touchait au Prophète Mahomet. L’on fait référence à cette série de dispositions  par l’expression de loi sur le blasphème.

 

Lors de l’invasion (ou l’intervention, selon la lecture adoptée) de l’Afghanistan (le 24 décembre 1979), le Président-Général Zia ul-Haq imposait ses conditions au soutien pakistanais que les forces occidentales demandaient. L’Inter-Services Intelligence (ISI), service de renseignements aujourd’hui tentaculaire, devait être libre, réclamait le Président-Général, de gérer les fonds alloués à la lutte engagée contre l’Armée Rouge. Muhammed Zia ul-Haq, que les démocraties occidentales jugeaient jusque-là peu fréquentable, en profitait ainsi pour promouvoir sa version de l’islam au-delà des frontières nationales, tandis que des madrasas (écoles religieuses) d’un type bien particulier s’employaient à former des moudjahidine.

 

En tout état de cause, le règne du dirigeant pakistanais modifia d’une manière durable les mentalités collectives dominantes du pays. À sa disparition à la mi-août 1988, la société civile envisagea l’abrogation de textes législatifs dont elle était l’héritière malheureuse, consciente cependant des dangers qu’une telle initiative revêtait. Pour avoir défendu l’amendement d’une loi inique, Salman Taseer et Shahbaz Bhatti ont payé de leur vie. Certes, la condamnation à la peine capitale dont Malik Mumtaz Hussain Qadri fut l’objet se voulut exemplaire. De même le gouvernement défia-t-il les courants extrémistes en procédant à son application – sans il est vrai l’annoncer au préalable, mais c’est là la coutume au Pakistan. Qadri, condamné par une cour anti-terroriste pour meurtre et terrorisme, avait fait appel. En vain. De même ne bénéficia-t-il pas du pardon présidentiel. Cependant, nul ne semble désormais envisager l’amendement de lois qui continuent de miner la fabrique sociale pakistanaise#nf#