Société

Race, racisme, discrimination : anthologie d textes fondamentaux

Couverture ouvrage

Magali Bessone Daniel Sabbagh
Hermann

Racisme et discriminations : un objet philosophique
[lundi 04 avril 2016]


Une anthologie singulière qui met à notre disposition des textes essentiels, pour la plupart inédits en français.

Difficile d’être accompagné par de meilleurs guides dans cette excursion dans le champ du racisme et des discriminations : Magali Bessone est notamment l’auteure en 2013 d’un ouvrage remarqué, Sans distinction de race ? Une analyse critique du concept de race et de ses effets pratiques, et Daniel Sabbagh, fin connaisseur de la société américaine, a écrit, dix ans plus tôt, un livre indispensable pour tous ceux qui se soucient de la question de l’égalité, L’Egalité par le droit. Les paradoxes de la discrimination positive. La réunion de leurs compétences nous vaut une introduction roborative à une anthologie de (et non « des ») textes fondamentaux (au nombre de 10), pour la très grande majorité d’entre eux, inédits. Ils appartiennent au corpus de la philosophie et des sciences sociales anglophones et sont tous contemporains et ont le mérite de prendre philosophiquement au sérieux le concept de race. Aussi cherchera-t-on à concilier ontologie et métaphysique de la race et philosophie politique normative sans négliger les apports de la théorie critique et de la psychologie sociale. Orientation dont chacun mesure l’ambition et le risque corrélatif de laisser le lecteur en chemin. Mais, disons-le d’emblée, le pari est parfaitement réussi.

Cette recension ne peut avoir pour objectif d’étudier en détail les questions examinées dans l’ouvrage. Mais le lecteur doit savoir que chacun des textes permet de combattre efficacement les réponses que nous pourrions être tentés de fournir hâtivement.

 

La race : catégorie naturelle ou construction sociale ?

La thèse naturaliste, qui fait de la race un principe fondamental de division de l’humanité, ne résiste pas à l’examen, principalement en raison de l’impossibilité d’identifier des catégories discrètes aux contours strictement définis sur la base de l’évidence sensible. Dès lors, les races appartiennent à des « genres superficiels » (dont « les composantes n’ont de commun que les marqueurs qui nous les font ranger dans la même catégorie » (Bessone et Sabbagh, p. 15) et non à des « genres réels » (dont « les composantes présentent de nombreuses ressemblances indépendamment desdits marqueurs » (ibid.). Ce point fait l’objet d’un consensus ontologique.

Néanmoins, dans les usages populaires, le recours à des « marqueurs corporels visibles » reste répandu, comme l’analyse Linda Alcoff dans sa contribution (p. 76-104). L’auteure estime qu’il convient de ne pas « déréaliser » à l’excès les identités de race. Elle adopte donc une position pour laquelle « la validité de l’utilisation des concepts raciaux (ainsi que ses effets politiques) dépend du contexte » (p. 81). À la différence de la plupart des nominalistes, qui considèrent que la relation entre racialisation et domaine du visible est arbitraire, L. Alcoff fait des différences visibles des différences « réelles ». Mais ces présupposés phénoménologiques ne risquent-ils pas (danger honnêtement souligné par l’auteure) de renforcer les préjugés au lieu de modifier, comme souhaité, « le réseau des significations assignées aux différences visibles » (p. 104) ?

Si les races ne correspondent pas à des essences naturelles, le concept de race est-il pour autant dénué de pertinence ? Non, bien entendu, si l’on refuse la thèse selon laquelle n’est réel que ce qui existe dans le monde physique (réalisme naturaliste), c’est-à-dire si l’on quitte le terrain des sciences naturelles pour rejoindre celui des sciences sociales. Les chercheurs français sont familiers de cette perspective depuis les travaux de Colette Guillaumin, notamment son livre de 1972, L’Idéologie raciste. Genèse et langage actuel. Bien que chassée du discours de la biologie, la race est toujours présente comme un présupposé de la pensée ordinaire. Si, pour reprendre les mots de C. Guillaumin, « elle n’est pas ce qu’on dit qu’elle est », elle est pourtant « la plus tangible, réelle, brutale, des réalités ». On peut donc légitimement défendre une analyse socio-constructiviste, telle celle que propose Sally Haslanger (p. 105-124).

Alors que l’approche éliminativiste, illustrée par Kwame Anthony Appiah (p. 45-71), compare les races aux sorcières, S. Haslanger les compare aux rois : on a longtemps pensé que ces derniers étaient de droit divin, on sait désormais « que leur pouvoir dérivait de coutumes et de normes socialement construites » (Bessone et Sabbagh, p. 106). En d’autres termes, il s’agit « de reconnaître la pertinence – sociale, politique et juridique – du fait que constitue aujourd’hui l’existence de groupes conventionnellement définis comme raciaux, même en l’absence de tout élément biologique unificateur » (ibid.).

Cependant, cette opposition entre naturalisme et constructivisme n’est probablement pas aussi consistante que l’on pourrait être tenté de le penser. M. Bessone et D. Sabbagh font remarquer qu’il serait absurde de prétendre que « la construction des groupes raciaux ne repose sur rien de “naturel” – si par là on entend désigner uniquement des différences superficielles empiriquement observables entre les êtres humains, indépendamment de toute position normative » (p. 20). On ne saurait mieux dire.

 

Le racisme : attribut des individus ?

La thèse selon laquelle le racisme renvoie prioritairement à un état mental individuel est défendue par Daniel Kelly, Luc Faucher et Edouard Machery (p. 157—201). Les auteurs discutent trois approches.

Pour la première, la stratégie antiraciste consistera à faire connaître le point de vue de la science : l’inexistence des races en tant qu’essences biologiques. Elle est illustrée par les travaux de Naomi Zack : il faut enseigner ce fait scientifique au plus grand nombre, le disséminer dans la population. On a de bonnes raisons empiriques de douter de la pertinence de cette méthode.

La deuxième stratégie préconise d’accroître la fréquence des contacts interraciaux. Lawrence Blum défend cette voie, à partir de l’idée que les préjugés renferment souvent un investissement émotionnel non immédiatement réceptif au traitement cognitif par le biais de l’information. On acceptera la conclusion des auteurs : effet réel, mais de dimensions modestes.

La troisième stratégie est celle dite de l’autorégulation. Plutôt que de chercher à purifier les personnes souillées par les croyances racistes, et donc à viser l’élimination intégrale de ces croyances, il faudrait apprendre à les gérer. Souscrire en quelque sorte à un « idéal de la vertu sans pureté » (p. 189), tel que le défend Laurence Lengbeyer. Mais pour que l’autorégulation soit efficace, encore faudrait-il qu’elle concerne non seulement nos attitudes explicites mais aussi les « dimensions implicite et automatique du fonctionnement de la race en tant que catégorie cognitive » (p. 195).

D’une façon générale, envisager le racisme dans sa dimension individuelle ne conduit pas nécessairement à ignorer sa dimension institutionnelle. Jorge Garcia (p. 125-155), décrit comment, à partir des dispositions affectives du raciste, les décisions collectives des organisations se trouvent contaminées « avant d’infecter la conduite des institutions » (p. 140). Pour l’auteur, il n’en reste pas moins que le racisme individuel est premier sur le plan moral et explicatif.

Quoi qu’il en soit, comme le notent M. Bessone et D. Sabbagh, il est « difficile de ne pas concevoir le racisme comme relevant simultanément de dynamiques interindividuelles et de structures institutionnelles, comme le produit composite – le “point de rencontre” dialectique – de croyances et d’affects, mais aussi d’une organisation sociale » (p. 24-25). L’avantage de ce point de vue est d’éviter à la fois la pathologisation des racistes (on ne peut les appréhender sans référence au système dont ils font partie) et leur déresponsabilisation (on ne peut faire d’eux les simples produits de ce système).

 

Discrimination, ségrégation, stigmatisation

Dans un texte stimulant,Glenn Loury (p. 203-234) se propose d’examiner « les formes élémentaires de la domination raciale ». Son analyse comporte deux volets principaux. Le premier concerne la discrimination probabiliste  qui fonctionnerait comme une prophétie autoréalisatrice : elle permet de « perpétuer les conditions garantissant que le comportement des discriminés viendra confirmer la validité des généralisations statistiques sur lesquelles elle repose » (p. 204-205). En effet, elle contribue à dissuader les discriminés de faire l’effort nécessaire à l’acquisition d’un capital humain qui pourrait invalider les stéréotypes dépréciatifs qu’ils subissent et apparaît dès lors « comme l’un des ressorts privilégiés de la reproduction des inégalités raciales » (p. 205).

Le second volet est l’occasion pour l’auteur de rompre avec l’idée « selon laquelle la discrimination raciale […] serait aujourd’hui la cause principale du préjudice subi par les Noirs américains » (ibid.). Pour lui, c’est la stigmatisation qui serait la forme première de l’injustice subie. Par stigmatisation, l’auteur désigne « un ensemble de représentations négatives et de jugements dévalorisants qui, en raison de leur dimension publique, exercent une influence profonde sur les interactions sociales et les destinées individuelles » (ibid.). Alors que la discrimination renvoie au traitement d’autrui, le stigmate touche à son être même. La persistance de l’inégalité raciale est donc l’effet « d’une série de cercles vicieux de causalité cumulative » (p. 233).

Elisabeth Anderson (p. 235-276) prolonge cette réflexion en posant une relation entre ségrégation et stigmatisation raciales : les conditions de la ségrégation « produisent des différences extérieures entre groupes raciaux qui fournissent le contenu des stéréotypes correspondants » (p. 244). La stigmatisation raciale tient « au fait que les membres du groupe tendent à correspondre à leurs stéréotypes, explications qui rationalisent et motivent des évaluations dépréciatives et des attitudes malveillantes ou méprisantes […] vis-à-vis du groupe et de ses membres » (p. 245-246).

Il ne suffit pas de comprendre la stigmatisation comme l’étude des biais et préjugés en tant qu’états mentaux individuels, il faut aussi l’analyser comme un phénomène public. E. Anderson évoque, à ce sujet, un « préjudice de nature expressive » (p. 254), que subissent les Noirs, en raison de la dimension publique des stéréotypes raciaux, même « quand toutes les parties à une interaction sociale rejettent le stigmate » (ibid.). Il est essentiel de dégager les rapports entre ségrégation, discrimination et stigmatisation : la ségrégation « permet à certains groupes raciaux de monopoliser des ressources sans avoir à se rendre coupables de discrimination raciale directe. Elle suscite de la stigmatisation raciale […] et elle multiplie et étend les effets de la discrimination » (p. 276). On enrichit ainsi le modèle causal du handicap en rompant « avec le postulat infamant selon lequel, là où l’on ne voit pas de discrimination, la raison de la situation inférieure des Noirs résiderait dans la nature défectueuse de leur caractère ou de leur culture » (ibid.). Devant les conséquences de la ségrégation (la production du désavantage), la mixité raciale des espaces sociaux apparaît bien comme un objectif central de politique publique.

 

Fondements de la discrimination positive

Une politique volontariste destinée à combattre les stéréotypes est une des justifications principales de la discrimination positive.

Dans un texte désormais classique, Ronald Dworkin (p. 309-325) souligne que les programmes fondés sur la discrimination positive ont pour objectif de réduire le sentiment que les États-Unis peuvent avoir de leurs divisions raciales. On ne saurait les justifier par le droit pour chaque groupe ethnique d’obtenir une représentation proportionnelle à sa part dans la population globale. Les programmes compensatoires ne sont pas fondés sur l’idée que les personnes aidées ont droit à une aide, « mais sur l’hypothèse stratégique que le fait de leur fournir une assistance constitue aujourd’hui une manière efficace de traiter un problème national » (p. 317). Il n’en demeure pas moins que les individus, non membres d’une minorité aidée, qui s’estiment lésés par l’application de ces programmes, peuvent considérer que leurs droits constitutionnels sont bafoués. Bref, il y aurait un conflit entre un objectif politique souhaitable et un droit individuel fondamental.

Ce conflit est largement fondé sur une série de confusions. En effet, toute procédure de sélection, notamment pour l’entrée à l’Université, se fonde sur des généralisations portant sur des groupes (par exemple l’exclusion de ceux dont les moyennes de notes du lycée sont inférieures à un niveau donné) et ces généralisations n’ont d’autre justification que statistique. On ne peut donc espérer être jugé en tant qu’individu. Dès lors, une politique faisant appel aux critères raciaux pour promouvoir l’égalité entre les races est une politique équitable puisqu’elle vise à réduire le degré d’identification raciale aux États-Unis.

L’intérêt de la contribution d’Elisabeth Anderson (p. 327-361) est d’évaluer la discrimination positive au regard d’une conceptualisation spécifique de l’égalité qui fait de celle-ci un « ethos social intériorisé définissant le caractère des relations entre les personnes au sein d’une communauté démocratique érigée au rang d’idéal politique » (Bessone et Sabbagh, p. 328). Ainsi la « variable focale du processus d’égalisation serait le statut – soit un bien de nature strictement relationnelle » (ibid.), position qui n’est pas sans rappeler celle de Nancy Fraser. Dès lors, la distribution des autres biens n’importerait que « dans la mesure où elle serait la cause, la manifestation ou le résultat d’une hiérarchie contraire à l’idéal en question » (ibid.). A l’issue d’un examen rigoureux de trois modèles de discrimination positive (modèle compensatoire, modèle de la diversité, modèle d’obstruction à la discrimination) qui, malgré leurs mérites, présentent d’importantes carences, E. Anderson privilégie un quatrième modèle, dit modèle intégrationniste (il prône la mixité raciale des espaces sociaux), qui selon elle offre une représentation non stigmatisante des cibles de la discrimination positive. Ce modèle est « proactif » puisqu’il vise à « détruire les causes durables de l’injustice raciale par la pratique de l’intégration, instrument essentiel du démantèlement de la ségrégation et de la stigmatisation » (p. 361). Comme de nombreux auteurs réunis dans cette anthologie, E. Anderson, en soulignant l’insuffisante mixité des espaces d’interaction (insuffisance qui entretient les représentations infériorisantes), poursuit donc une stratégie de déstigmatisation.

Comme nous l’écrivions au début de cette recension, le croisement des disciplines s’avère extrêmement fertile. La rencontre entre analyses empiriques et théorisations normatives et entre auteurs de traditions intellectuelles souvent éloignées donne à cette anthologie une précieuse singularité.

 

 

 

 

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1 commentaire

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Franois Carmignola

05/04/16 07:51
La question des discriminations raciales aux Etats Unis est particulière et difficilement transposable, quoiqu'on en dise, aux situations européennes et même canadiennes. Car il y a une grande diversité dans les racismes.

Ensuite, la discrimination positive dans les écoles publiques est interdite depuis 2007 aux US.

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