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Economie

Tous rentiers ! Pour une autre répartition des richesses

Couverture ouvrage

Philippe Askenazy
Odile Jacob , 224 pages

Revaloriser et réarmer le travail
[vendredi 01 avril 2016]


Limiter le développement de la propriété et revaloriser le travail pour sortir de la déflation.

Le capitalisme est devenu un capitalisme de rentiers, nous explique dans ce livre Philippe Askenazy  en lien avec le développement de la propriété immobilière, d’une part, de la propriété intellectuelle, d’autre part, et d’une dévalorisation du travail des « moins qualifiés », qui constitue l’un des principaux mécanismes qui vient alimenter les rentes que les plus favorisés tirent des premières.

 

De nouvelles rentes et nouveaux rentiers 

La première partie du livre revient sur les circonstances et les évolutions qui ont permis l’installation d’un tel régime au cours des dernières décennies. 

Les économies de marché ont connu de profondes transformations. L’effondrement du bloc soviétique, l’affaiblissement des syndicats et la fragmentation du salariat, les vagues technologiques (informatisation, économie de l’Internet et des réseaux, mobilité, Big Data) et la concentration spatiale des activités économiques (en raison de gains d’agglomération toujours plus significatifs) ont généré de nouvelles opportunités de rentes et également remis en cause les « rentes ouvrières » que le travail avait réussi à grappiller.

Ces transformations se sont accompagnées d’un développement de la propriété foncière et immobilière – comme en témoigne l'augmentation faramineuse des prix de l’immobilier dans les grandes métropoles  –, de la propriété de la connaissance et, désormais, de l’information ou des données, dont les politiques publiques ont du reste largement soutenu l’extension.

Ce nouveau régime est très déséquilibré en faveur du capital et de quelques groupes sociaux qui réussissent à tirer parti de leur situation, en raison du rôle auxquels ils peuvent prétendre au sein des organisations productives ou encore du bénéfice exorbitant qu’ils tirent du cadre institutionnel dans lequel s’inscrit leur activité, comme le montrent les comparaisons entre pays.

On est loin, dans le cas de ces favorisés, d’une situation où le travail serait rémunéré selon sa productivité comme le voudrait la doxa économique. Sans que leurs rémunérations ne se justifient non plus par leurs conditions de travail. En effet, selon les études disponibles, les cadres supérieurs et spécialistes de la finance, pour se limiter à cette sous-catégorie, ont été plutôt préservés de l’augmentation du stress qui a affecté sinon l’ensemble des professions sur la période 1995 à 2010, montre l’auteur.

 

Une dévalorisation du travail des professions intermédiaires et élémentaires

Dans le même temps, l’intensification du travail, qui a concerné pratiquement toutes les professions intermédiaires et ce jusqu’au moins qualifiées, ne s’est traduite par aucune compensation. Et, malgré une polyvalence plus marquée, de nouvelles tâches et de nouvelles compétences mobilisées ainsi qu’une élévation du niveau d’éducation, les « moins qualifiés » ont vu leur rémunération, ou tout au moins leur coût pour l’employeur suite aux allégements de cotisations, stagner voire décliner au cours des dernières décennies.

La mesure de la productivité est incapable de saisir ces distorsions. En effet, celle-ci est généralement mesurée, dans les services non marchands, à partir de l’évolution du coût du travail ou, dans les services marchands, à partir de prix s’ajustant en fonction du coût de travail. Plus généralement, les modes de calcul actuels de la productivité ignorent dans une large mesure l’évolution du contenu et des conditions de travail. Il y aurait là un énorme travail à faire pour poser un diagnostic, pratiquement poste par poste, des tâches effectuées et de la productivité réalisée, note l’auteur.

 

Une spirale déflationniste  dont les économies occidentales ne parviennent pas à sortir

Or ne pas reconnaître la valeur du travail condamne à la spirale déflationniste, explique Philippe Askenazy. La situation est telle que les gouvernements conservateurs redécouvrent désormais l’intérêt de l’instauration ou de l’augmentation du salaire minimum, mais dont les effets macroéconomiques restent limités, celui-ci ne bénéficiant qu’à une petite frange du salariat.

Mais la social-démocratie ne s’en sort pas mieux. Convertie, depuis le blairisme, aux politiques d’égalité des chances, elle se heurte cependant aux inégalités primaires. Y compris lorsque, pariant désormais, pour la France, sur la disparition du salariat (dont l’auteur montre que cela constitue probablement une erreur), elle promeut la création de nouveaux droits attachés à l’individu pour organiser ses transitions professionnelles, au risque de miner, un peu plus, toute approche et défense collective du travail.

La suite du livre examine les moyens d’impulser une dynamique salariale pour sortir de la déflation, arrêter la course insensée à la compétitivité, et favoriser la justice en termes de reconnaissance du travail et de ses conditions.

 

De nouvelles mobilisations syndicales

Pour l’auteur, le syndicalisme historique peinerait à conquérir de nouveaux bastions car il est trop lié aux caractéristiques des lieux de travail où il se déploie, et fait en outre l’objet d’attaques de plus en plus fortes des partis conservateurs. 

Mais il faut désormais compter avec d’autres formes de mobilisation syndicale, faisant appel à l’opinion publique par exemple, comme dans le cas de la mobilisation des infirmières qui a débouché sur de nettes améliorations des conditions de travail et des salaires dans plusieurs États des États-Unis. Ou encore les combats victorieux, prenant la forme d’attaques ciblées contre des entreprises soucieuses de leur image, des femmes de chambre de plusieurs palaces parisiens ou des personnels supports de la Silicon Valley. Lorsque la situation joue en leur faveur et qu’ils réussissent à se mobiliser pour en tirer parti, les « moins productifs » sont parfaitement à même de récupérer une partie de la rente accaparée par d’autres.

Une politique social-démocrate consciente de ces évolutions, explique Philippe Askenazy, devrait chercher à assurer un espace de liberté syndicale qui réponde aux mutations des liens de subordination et à l’organisation des lieux de travail, qui permette de faire pièce aux cascades de sous-traitances et de franchises de tous types et remédier également  à l’éparpillement des entités qui peuvent exister au sein d’une entreprise ou d’un groupe.

 

L’affaiblissement de la propriété

La dernière piste préconisée par l’auteur pour essayer de sortir de ce système consiste dans l’affaiblissement de la propriété. Parce qu’elle constitue un sérieux obstacle, à la fois, à toute politique de redistribution – qui effraiera toujours, mêmes les plus petits propriétaires – , mais également à toute remise en cause de la valeur actionnariale comme fondement de l’entreprise, son affaiblissement apparaît en effet indispensable si l’on veut pouvoir mettre en œuvre une politique de partage des revenus.

Et l’auteur de suggérer alors, rapidement à la toute fin du livre, pour affaiblir la propriété immobilière, de renoncer à tout ou partie des incitations en faveur de celle-ci et de développer le parc locatif social (en prenant quelques précautions pour éviter tout accaparement de rente). Ou encore, pour affaiblir la propriété de l’information, d’instaurer un système de licences qui prévoirait que pour constituer ou exploiter une base de données, une entreprise devrait acquérir une licence couvrant les informations utilisées, dont le montant pourrait être collecté par l’Etat et reversé uniformément.

 

L’ensemble de ces réflexions mériterait certainement d’être approfondi. Elles visent à interpeller une social-démocratie en crise – qui s’est engagée dans la même course au désarmement du travail que les partis conservateurs – pour lui proposer une perspective qui renoue avec l’idée d’une juste rémunération du travail, à un moment où les alternatives intellectuellement et socialement cohérentes qui pourraient s’offrir à elle ne sont pas si nombreuses.

 

À lire également sur nonfiction.fr :

Entretien avec Philippe Askénazy, par Jean Bastien

Notre dossier Le travail en débat

 

 

 

 

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