Un livre nécessaire, tissés de lieux et de rencontres, sur la situation au Moyen-Orient.

Nous devons ce livre à une suggestion de François Maspero et, un peu plus surprenant, à une mission et un rapport confiés à l’auteur par Jacques Chirac ; l’un et l’autre en sont d’ailleurs les dédicataires. On en connaît bien l’auteur : normalien  , agrégé de philosophie, et puis Cuba, la prison boliviennne, le Chili, et à partir de 1981, de nombreuses missions officielles ; le tout couronné par la thèse de doctorat, un poste à Lyon-III, et surtout "l’invention" de la médiologie, dont il  créa (1996) et dirige toujours les Cahiers.  Alors ? un candide ? pas si sûr. Un naïf ? encore moins. Un incrédule, "chrétien d’éducation qui n’a plus aujourd’hui d’autre religion que l’étude des religions", mais à qui "la candeur de l’ignorant donne une certaine liberté d’esprit". On va voir. Mais il en fallait pour oser  cette pérégrination : rien à voir avec un pélerinage, ni avec le guide du routard, ce "gymkhana interfactions"  .

Un voyage donc, à travers cette Terre sainte (terme tardif qui n’apparaît jamais dans les Évangiles, et seulement après Constantin) aujourd’hui plus que jamais éclatée. Oh, pas n’importe quel voyage! L’auteur l’affirme dans son introduction : il a résolument "mis son chevalet dehors" et "travaillé sur le motif", comme certains des peintres qu’il aime. Ce qui va l’amener sur des lieux "de mémoire", bien sûr, mais à de multiples et diverses rencontres, et à bien des diagnostics.


Une terre faite de lieux où vivent des hommes

Des lieux d’abord : Régis Debray mettant ses pas dans ceux de Jésus, nous voici, inévitablement à Nazareth (70.000 habitants, capitale de la Galilée, aujourd’hui la plus grosse cité arabe d’Israël, fief du Rakah, le PC israélien), puis à Bethléem, à Jérusalem  , à Gaza (évidemment, la fuite en Egypte !), mais aussi en Syrie, au Liban, en Jordanie. Et en tous ces pays, que de "Lieux saints" bien sûr : basiliques et monastères, églises, mosquées et tombeaux (Rachel, cénotaphe d’Abraham, sans parler du St Sépulcre), écoles, hôpitaux, universités (le Mt Scopius à Jérusalem) ; et naturellement le Jourdain et "Baptism site", le mont des Béatitudes et Gethsémani, etc. Mais aussi, au-delà de ces lieux chargés d’une histoire "sainte", ceux d’aujourd’hui : Ramallah, Beyrouth, Damas, le contraste entre Jérusalem-Ouest et Jérusalem-Est ("on quitte un monde à l’étroit, populeux, sale, odoriférant, pour un autre spacieux, hygiénique, aseptisé") et Tel Aviv, "cette métropole spacieuse et bien ventilée", "l’Amérique en Méditerranée, Miami chez les Bédouins, une devanture Hermès à l’entrée d’un bidonville".

Mais dans tous ces lieux (ou presque...) des rencontres, et voilà le plus important : ainsi à Nazareth, le maire, chrétien et communiste, patron du Nazareth democratic front, Ramez Jaraisi ; ou encore le "Don Camillo du coin" (sic), le père Émile Choufani, un palestinien melkite "arabe de culture musulmane, de religion chrétienne, de mémoire byzantine et dans un milieu juif" (avouez, il faut le faire !) ; à Jérusalem, ce vieux frère dominicain de 86 ans, Marcel Dubois, malade et reclus, grand judaïsant, prêtre hébréophone qui a choisi la nationalité israélienne, un témoin ignoré de l’Occident et mal vu de Rome, évidemment : un "passeur", comme il en faudrait plus...   ; à Damas, le jésuite italien le Père dall’Oglio ; des dignitaires des diverses églises bien sûr : le patriarche grec orthodoxe de Jérusalem Théophilos III, le métropolite orthodoxe du Mt Liban Mgr Khodr, la patriarche maronite de Jounieh, ou celui de Tyr, et d’autres... mais aussi un cacique du Fatah, un dirigeant du Hezbollah, un notable des Frères musulmans, etc. Et aussi Charles E. (Enderlin bien sûr ) et "ce général chrétien ancien héros de Beyrouth-sur-Seine" (lui aussi aisémment reconnaissable, non ?). Autant de rencontres qui sont bien sûr l’occasion de dialogues souvent retranscrits ici.


Quel espoir pour la paix ?

Et voilà qui peu à peu nous amène à l’essentiel : le diagnostic, évidemment . Et qui n’a rien de rassurant, tant s’en faut. Partout d’abord la clôture (du fil barbelé au fameux "mur", les multiples check-points, les brimades, et tout le reste, bien plus grave), l’enfermement, le refus de l’autre. Tragique. Il faut des heures, et seulement certains jours, pour passer de Gaza vers l’Égypte, entre Jérusalem Ouest et Est, etc. Nous savons. Hélas ! Et le jugement de l’auteur sur l’ "Europe de Solanas" est ici évidement sévère: "couardise"  . Pour autant, son jugement reste équilibré: si  il rappelle la tradition du vieil antisémitisme occidental (y compris chrétien) et le sionisme, si  il redit fort justement les incontestables mérites d’Israël, il sait condamner les kamikaze et le massacre d’innocents.

Mais alors ? En sortirons-nous un jour ? En sortiront-ILS un jour ? Car c’est bien là l’essentiel. Et c’est là que le livre nous désespère : voir, après quelques "diagnostics" antérieurs (de Flavius Josèphe à Sylvain Lévi, Léopold Weiss, et, plus près de nous, Henri Laurens), celui qui émerge de la belle lettre à Samir Kassir   assassiné à Beyrouth le 2 juin 2005, et, plus loin, de "Palestine, pour une cure de vérité"   : "les bases physiques, économiques et humaines d’un État palestinien viable sont en voie de disparition", l’inexorable grignotage des enclaves, la judéisation de Jérusalem-Est, les routes nouvelles qui dessinent déjà les contours des futurs territoires annexés, plus encore les incessantes implantations nouvelles de colonies en Cisjordanie, par dessus tout "la destruction physique et méthodique des  institutions nationales palestiniennes, des infrastructures et des cadres politiques" par Tsahal qui font basculer le pays dans le chaos. Et face à tout cela, la sinistre comédie des conférences, des initiatives diplomatiques, des voyages des uns et des autres, totalement déconnectés des vrais problèmes, ceux du terrain. Oui, vraiment, cela laisse peu d’espoir.


Plus qu’un beau livre, un livre nécessaire, et de plus superbement écrit : car l’auteur a un style, ce n’est point une découverte. Certes il lui arrive parfois de céder à la facilité dans le choix de certaines formules brillantes, d’antithèses "hugoliennes". Rendant fort justement hommage aux Amitiés judéo-chrétiennes, il n’aurait pas du oublier Jules Isaac. Il trouve que St Jean est le plus précis des évangélistes ; pas si sûr. Tout cela n’enlève rien à l’ouvrage.