Littérature

La Haine de la littérature

Couverture ouvrage

William Marx
Minuit , 221 pages

La haine de la littérature
[mardi 22 mars 2016]


William Marx poursuit son étude savante des discours antilittéraires, en analysant les discours non-littéraires, cette fois-ci.

Avec La Haine de la littérature, William Marx poursuit son étude savante des discours antilittéraires. Si dans L’Adieu à la littérature (2005), l’antilittérature était vue du dedans, dans La Haine de la littérature (2015), c’est l’antilittérature non littéraire sur laquelle William Marx, non sans brio, se penche.

L’introduction intitulée « Littérature et antilittérature », sous le signe du fragment et de la discontinuité, cherche à préciser les enjeux de cette défense de la littérature d’un nouveau genre. On y trouvera des postulations, des observations, des définitions et même un pacte de lecture, qui n’ont pour centre que l’objet à sauver : la littérature, réalité vaste mais pillée, dépossédée de sa substance première par d’autres discours sans aucun scrupule, marginalisée, voire exilée, depuis Platon et sa République sans poète, critiquée même par les écrivains, ses ingrats héritiers, attaquée par le biais de son propre médium, le langage, mais restant toujours, avant tout et contre tout, objet de scandale – ceux qui s’en indignent ne sont-ils pas ceux qui y ont par trop trébuché ? L’antilittérature est une folie fort banale, une polémique bien pâle et convenue de la part d’une « galerie de grotesques » à la médiocrité manifeste, en comparaison de la grandeur de l’objet autrefois sacré auquel elle s’oppose, à tel point que « si la littérature n’était pas là, l’antilittérature finirait par l’inventer ».

Autorité, Vérité, Moralité, Société : voilà les quatre enjeux des quatre procès, interdépendants, qui ont été intentés à la littérature depuis sa chute ; voici donc les quatre chapitres de l’ouvrage. Mais pour mesurer les enjeux de la désacralisation de l’objet littérature, il faut au préalable rappeler le temps « mythique et mythifié » où il était pouvoir.

 

Prologue : une parole venue d’ailleurs

Tout commence, toujours, d’une manière ou d’une autre, par Homère. Dans l’Iliade, un déterminant démonstratif, plus déictique qu’anaphorique, dans la bouche de Teucros au chant VIII, représente, pour William Marx, la « fenêtre sur un autre monde » prouvant la dimension transcendante de la parole de l’aède et l’influence d’Apollon dans le processus créatif.

Pour venir d’ailleurs, la parole doit violenter également l’énonciation : le discours rapporté ne perturbe-t-il pas les bases sûres de l’ici et maintenant ? Le poète est un autre dès lors que le langage se rapporte à autre chose qu’à son présent d’apparition, lorsqu’il « sert une fonction sans rapport avec l’action immédiate ou avec la simple description du réel environnant ». La dissociation deixis/lexis garantit le pouvoir d’évocation du langage – que Mallarmé chercha tant à retrouver.

Le rôle de la Muse, avant qu’elle ne devienne « belle aguicheuse » ou « cocotte un peu trop déshabillée » des temps modernes, était de première importance. Calliope et les autres parlent en la voix du poète, devenu truchement savant : c’est d’elle qu’il tire donc son autorité. La parole de l’aède, en tant qu’elle est oraculaire, mêle vrai et beau, comme l’histoire et la philosophie s’expriment, dans cette période sacrée, soit celle de la Grèce archaïque, en vers et en musique : en somme, le discours d’autorité est inséparable du discours poétique – qui n’est pas, alors, simple ornement mais garantie de vérité, signe supérieur de celle-ci.



Premier procès : l’Autorité

Le « procès de la littérature » a été intenté, à l’origine, par Xénophane de Colophon et Héraclite. Mais c’est le philosophe, qui se nomme ici Platon, « prince de l’antilittérature », qui va finir de dérober le pouvoir du savoir, en pointant du doigt les faiblesses du discours poétique, en affirmant que seule la philosophie sait véritablement. La littérature, qu’on accuse d’être immorale et mensongère tout en souhaitant créance, la littérature dont on souligne exclusivement la séductrice nocivité, doit donc être éloignée de la cité idéale. Ce bannissement est la preuve flagrante de la dimension éminemment politique de la lutte entre littérature et philosophie. La subtilité reste que Platon ne rejette pas sans nuance la poésie, puisque le « poète autorisé » – autorisé à parler, à mentir avec l’aval de l’État, à être cru – est toléré dans la république platonicienne. Il est donc possible, en négatif, d’esquisser la figure du poète exilé : inspiré par les Muses, il ne maîtrise pas les contours de sa création ; interprète des dieux, il perd son unité psychologique en multipliant les voix ; errant, il menace l’« utopie d’une république autosuffisante ». L’exiler de la cité, c’est donc autant refuser l’influence étrangère en son territoire que nuire à l’ennemi.

« Discrimination des discours », « bouleversement du régime du vrai », « coup d’État » : la vérité, auparavant mouvante et plurielle, devient une, et le philosophe détenteur exclusif du savoir et du pouvoir, en somme du discours de « vérité sur les hommes et les dieux ». La philosophie absorbe la poésie, puisqu’« elles se disputent les mêmes pouvoirs, les mêmes territoires – et les mêmes hommes » : le mensonge sert désormais la raison d’État et le mythe passe d’épique à véridique.

Mais cette lutte ne fut rien, ou peu de chose, en comparaison du conflit entre le christianisme et la littérature – notion désormais assez uniformément récusée pour comprendre en son sein la philosophie. Un nouveau paradoxe se donne à lire : les évangiles conspuent les habiles et protègent les simples d’esprit quand Paul, dans ses épîtres, se révèle un écrivain hors pair. Le point de crispation entre littérature et christianisme reste, encore et toujours, l’art du langage et l’opposition entre beauté et vérité – même si les Pères de l’Église trouvent d’étranges « accommodements » quand il s’agit des lettres païennes sans doute parce que la poésie irradie dans certains textes bibliques, les Psaumes et le Cantique des cantiques en tête. En effet, l’attitude des Pères en regard de la littérature est loin d’être claire et univoque : Isidore de Séville, dans ses Sentences, passe plus pour un déçu de la littérature que pour un fervent antilittérateur, saint Augustin fait de l’écriture de ses Confessions son « péché mignon », saint Jérôme fit preuve d’une certaine éloquence dans ses traductions – ce qu’on lui reprocha d’ailleurs –, et Thomas d’Aquin, dans sa Somme théologique, élabore une véritable « poétique philosophique de la métaphore » comme figure menant à la connaissance de Dieu.



Deuxième procès : Vérité

Pour autant, le discours antilittéraire ne s’avoue pas vaincu. Un autre terrain de lutte s’offre à lui : celui de la vérité. Tout commence, dans ce chapitre, par le discours que Sir Charles Percy Snow prononça à Cambridge en 1959 sur « Les deux cultures ». William Marx, dans une prose du plus bel effet, relève, non sans ironie, voire agacement, l’inanité stylistique de ce discours, sa considérable banalité, son homophobie à peine latente mais aussi son véritable dessein : la dévalorisation de la culture littéraire au profit de la culture scientifique. « Les deux cultures », qui « marque du sceau de l’infamie toute littérature sans exception », loin de chercher à réunir deux visions du monde, ne souhaitait que les rendre imperméables l’une à l’autre. L’étrangeté, étant donné la flagrante faiblesse intellectuelle de la conférence de Snow, réside en ceci que le succès de ce texte fut mondial et consacra l’avènement de l’« antilittérature médiatique », portée notamment par le « discours officiel des élites ». Snow eut pourtant, en 1962, un contempteur du nom de Franck Raymond Leavis, qui mit à jour, et ce sans pincettes, l’incapacité littéraire autant que scientifique de Snow. La querelle qui fit rage, et qui se termina sur un échec partiel de Leavis dans une Europe déjà gangrenée par la « dégradation intellectuelle de la société », n’était pourtant que triste déjà-vu. Ainsi, l’antagonisme de la science et de la littérature n’est-il que « lieu commun de l’antilittérature », dont « la morale antilittéraire » de Renan ou encore l’« attaque directe de la versification », au profit, cela va sans dire, de la philosophie et de la science, par d’Alembert dans ses « Réflexions sur la poésie », sont les preuves irréfutables. Léonard de Vinci et Descartes furent les rares exceptions à cette triste règle, dont le génie sut mêler « le savoir scientifique d’un côté, le plaisir poétique de l’autre ».

« La répétition fait partie des purs plaisirs de l’antilittérature » : ce chapitre se conclura donc sur une dernière anecdote, ayant pour objet – et prenant pour cible – un article publié en 2011 dans le Times Literary Supplement par Gregory Currie, philosophe de son état, opposant la psychologie des romans à la « psychologie réelle ». William Marx recourt alors à Proust, Valéry, Colette, Baudelaire, Molière, Shakespeare et Homère, pour prouver que l’affirmation béhavoriste selon laquelle « nos décisions conscientes » sont « le produit des causes sous-jacentes et inconscientes de nos actions elles-mêmes » se trouve être, justement, l’objet (non exclusif cependant) d’une bonne part de la littérature depuis l’Antiquité. Comble antilittéraire : Currie refuse à la littérature le pouvoir de la vérité en terme psychologique, puisque les auteurs sont eux-mêmes trop instables psychologiquement pour pouvoir interpréter l’autre, même s’il est de papier, en toute objectivité.

La boucle est donc bouclée : de Snow à Currie, le temps a passé, mais les arguments sont restés les mêmes – dans toute leur médiocrité.



Troisième procès : Moralité

C’est de nouveau le récit d’une querelle qui ouvre le chapitre de ce troisième procès. Ou plutôt, faudrait-il dire, de deux querelles simultanées, l’une familiale – entre un père féru de langues anciennes, Tanneguy Le Fèvre père, et son fils, futur pasteur traumatisé par l’éducation qu’il a reçue, Tanneguy Le Fèvre fils –, l’autre intellectuelle – entre ce même fils soucieux de détruire l’héritage paternel dans un ouvrage antilittéraire, le De futilitate poetices, ayant pour objet l’immoralité condamnable de la poésie (et des poètes) et un défenseur de la liberté d’expression, protecteur des ouvrages hérétiques comme de la poésie quand elle est injustement attaquée, le bien-nommé Schütz. Au centre des querelles, donc, ce fils prodigue, étouffé par le « fanatisme religieux et [le] traumatisme de l’enfance », démontrant, en quelque dix-neuf chapitres, comment la poésie peut être une « école du vice ». Ce texte, véritable « vulgate antilittéraire », a pour seules subtilités de prêcher l’insignifiance – tuer la poésie, n’est-ce pas la faire disparaître dans le silence ? –, et de lui reconnaître, de manière pragmatique, nuancée et pour tout dire « bourgeois[e] », des « avantages et des inconvénients ».

Ici, quelque chose de significatif se produit : l’apparition du « Je », qui jusqu’ici avait signalé sa présence par d’autres biais. C’est donc au sein de cette anecdote particulière que le critique s’immisce, tantôt pris de scrupule en sortant de l’oubli la parole de ce dangereux Tanneguy Le Fèvre fils, tantôt pris d’affection pour Schütz auquel il se sent lié, tous deux « valeureux champion[s] de la cause littéraire ».

« L’accusation d’immoralité portée contre la littérature » est une façon de nier l’autonomie intellectuelle du lecteur : « Le Corbeau et le Renard » et sa critique par Rousseau en sont un bon exemple. Selon Rousseau, la morale de la fable peut échapper à l’enfant : de manière plus générale, les antilittérateurs s’attachent à remettre en cause la « valeur éducative » de la littérature, particulièrement si elle tombe entre des mains influençables – c’est-à-dire capable de retourner une morale comme un gant. Rousseau, rappelle William Marx, n’en est pas à sa première critique antilittéraire : le Discours sur les sciences et les arts ne repose-t-il pas en partie sur l’idée que « les lettres provoquent la dégénérescence des mœurs » ? De fil en aiguille, remontant le temps, nous voilà arrivés en 1497, lorsque les enfants florentins recueillent la matière supposément peccamineuse – lire : largement littéraire – qui alimentera le « bûcher des vanités » exigé par Savonarole. Mais le « ur-antilittérateur » reste, envers et contre tout, Platon qui a, le premier, exercé la censure morale en particulier sur la poésie et la tragédie, pour des raisons notamment éducatives – à ceci près que le citoyen platonicien est, quel que soit son âge, toujours plus ou moins mineur moralement et intellectuellement, si bien que « le programme platonicien finira bien plus souvent par engendrer une littérature officielle, soviétique et sulpicienne ». Aristote, de même, sera, dans sa Poétique mais aussi dans sa Rhétorique, le premier qui saura habilement contrer les arguments du maître et défendre les vertus cathartiques de toute tragédie.



Quatrième procès : Société

La querelle opposant littérature et antilittérature relève majoritairement « du simple jeu d’esprit ». Néanmoins, le dernier procès intenté à la littérature, et qui consiste à interroger la « dimension proprement sociale de l’activité littéraire », sa mise au ban de la société, prend pour premier exemple l’obsession étrange, déplacée et, par là, plutôt ridicule, d’un ancien président de la République pour La Princesse de Clèves. Ainsi, à la question « quel substrat culturel commun permet de faire a minima société ? », les politiciens français répondent-ils rarement en faisant référence à la littérature – plutôt la présentent-ils comme un repoussoir, une notion secondaire, voire accessoire, dans la culture et la formation du citoyen.

Ce « déclassement de l’activité littéraire dans l’échelle des valeurs », ce mépris des hommes d’État pour les lettres n’a, une fois encore, rien de neuf : la « haine de la littérature », venant autant du peuple (en temps de démocratie) que des élites (en régime aristocratique), a été dénoncée par Flaubert et Zola tout comme le mépris pour le « métier de la lyre » a été souligné par Du Bellay. Les empereurs les plus illustres n’ont pas fait honneur aux lettres – Frédéric-Guillaume Ier ou encore Napoléon était insensible à la poésie comme à la prose –, tout comme certains auteurs (Montaigne, La Mothe Le Vayer) se sont interrogés sur l’intérêt éducatif, pédagogique de la littérature, dans une pure « haine de classe », « reflet sociologique de l’époque ».

Ce dernier chapitre fait, enfin, la part belle aux questionnements modernes sur la place de la littérature dans la « culture de masse ». La naissance des études culturelles, qui ont marginalisé les études littéraires, ainsi que le discours d’une certaine sociologie française – lire ici celui de Bourdieu et Passeron –, basé, on le sait, sur l’idée que la « culture littéraire tant vantée n’est en définitive qu’un instrument de pouvoir entre les mains des classes sociales dominantes » ont eu, conjointement (mais involontairement), un effet particulièrement néfaste sur l’image de la littérature toutes classes sociales confondues, sur la place des belles-lettres dans l’enseignement, livrant, sous cet angle, des armes de choix aux antilittérateurs.


Conclusion : la face cachée de la littérature

Au fond, qu’est-ce que l’antilittérature si ce n’est un « hommage paradoxal » à la littérature qui, en dépit de son absence de définition, de l’illégitimité permanente de son discours, des attaques perpétuelles venues de la philosophie, des sciences exactes, des sciences humaines, ne tend jamais à l’appauvrissement et encore moins à la disparition ? Pour William Marx, le discours antilittéraire, minoritaire, est caractérisé par le fait que ses arguments, depuis Platon, semblent immuables – quand la littérature, de son côté, est en perpétuelle mutation : par conséquent, il serait possible de lier les quatre procès de l’antilittérature à quatre milieux idéologiques spécifiques, prenant place, tour à tour ou simultanément, dans des moments historiques spécifiques faisant fi de la seule succession chronologique (la littérature comme autorité serait, par exemple, décriée particulièrement durant la Grèce archaïque, l’Antiquité tardive, etc.) Quand l’antilittérature se rejoue, de siècle en siècle, la littérature s’invente au mépris de tous et de tout, ce qui n’est autre que sa force et son pouvoir ultimes.

La Haine de la littérature tient, selon les pages que l’on tourne, autant du pamphlet que du plaidoyer, de l’épopée (dans les grands combats de la littérature qu’elle met en scène) que du roman picaresque (ballottés que nous sommes d’anecdote en anecdote, cristallisant chacune petites et grandes aventures intellectuelles aussi surprenantes et qu’inattendues). Ouvrage passionnant par son érudition autant que par les subtiles variations de son ton (et ce jusque dans les notes), La Haine de la littérature sut attiser magistralement, et peu importe ce cliché final, le feu de notre amour de la littérature….
 

 

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