Le regard sans concession d’une anthropologue sur le discours des managers.

L’ouvrage d’Anne Both, Les managers et leur discours  porte un regard extrêmement critique sur le discours des managers. L’auteur, docteur en anthropologie, étudie l’ensemble des formes de communication, aussi bien orales qu’écrites, utilisées par les managers dans le cadre de leurs activités professionnelles.

Pour les besoins de cette étude, Anne Both a occupé le poste de secrétaire de rédaction  dans une agence de communication spécialisée dans la rédaction de journaux internes pour les entreprises.

Cet emploi est un poste d’observation privilégié pour réaliser l’étude. En effet, en tant que salariée, elle est exposée aux discours de ses propres managers. Elle assiste aux réunions animées par la direction et aux séminaires internes à l’entreprise.

Occuper ce poste donne à l’auteur un regard avisé sur une autre forme de ce discours managérial : les journaux internes des entreprises. Une partie entière de l’ouvrage est consacrée à la mise en place d’un journal interne : du recueil des souhaits de la direction jusqu’à la dernière validation.

En profitant de cette double exposition au discours tout d’abord en tant que salariée puis en tant qu’anthropologue, cette étude lui permet de dresser un constat sans appel de la parole du manager. Celle-ci serait stéréotypée, pompeuse, creuse et difficilement compréhensible pour les personnes à qui elle s’adresse. De nombreux exemples démontrent le fossé existant entre un directeur général qui utilise des termes propres au discours managérial et des salariés qui ne comprennent pas ces mots ou idées.

Ce constat est violent, surtout à une époque où tout manager se doit de communiquer efficacement devant ses équipes,  ses actionnaires, ses investisseurs, ses clients. Et ce, parfois dans une même journée.

Une partie de l’ouvrage est consacrée aux différentes sources possibles de ce discours managérial. Cette partie dresse un portrait sévère de la littérature managériale, des consultants intervenant dans les entreprises et des normes de certification internationales (ISO). Selon Anne Both, ceux-ci contribueraient à la création et à la diffusion au sein des entreprises de ce jargon difficilement compréhensible par les salariés.

On regrette que l’auteur ait omis de considérer la formation initiale des managers comme source de création et de diffusion de la parole managériale. Des exemples d’incompréhension exposés dans l’ouvrage  sont détaillés dans les programmes des écoles de commerce ou d’ingénieurs. Ceci est d’autant plus vrai que les écoles et les entreprises sont de plus en plus liées   ce qui contribue à répandre ce discours dans les écoles puis dans les entreprises.

Point positif, cet ouvrage rompt singulièrement avec la littérature managériale qu’il dénigre. Ce n’est pas un manuel du bon communicant. Les exemples sont précis, l’analyse est juste, les positions sont tranchées et les qualités littéraires sont indéniables.

A la lecture de cette étude, le manager ne restera pas insensible, il s’obligera à repenser son discours en fonction de la personne de qui il souhaite être compris. Reste à savoir si, comme le pense l’auteur, le fait d’être incompris n’est pas une forme de supériorité que le manager cultive volontairement.


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Crédit photo : MikeSchinkel / Flickr.com