Bande dessinée

Give peace a chance, Londres 1963-75

Couverture ouvrage

Marcelino Truong
Denoël , 280 pages

Culture et Combat
[lundi 07 mars 2016]
Entre l’effervescence culturelle européenne et le délitement politique au Vietnam, Marcelino Truong revisite les Seventies .

Giving peace a chance résonne d’une façon particulière, d’abord ce titre incantatoire, la couverture ensuite. La fratrie Truong imite les Beatles traversant Abbey Road sur fond de Swinging London, symbolisé par le bus à impériale, tandis qu’en arrière-plan une explosion rappelle l’existence du conflit vietnamien. Suite chronologique de Une si jolie petite guerre , Marcelino Truong poursuit son récit, entre la disparition programmée du Sud-Vietnam et la renaissance culturelle outre-manche. Les reproductions de lettres, les photos et dessins originaux de la famille prennent à nouveau place dans ce récit graphique. Tout au long des 280 pages, les scènes de vie domestiques ont souvent été découpées en séquence tandis que la narration relative au conflit armé s’articule d’illustrations en illustrations. Chez Truong, le scénario muscle le récit : il alterne l’intime et l’Histoire, les amours adolescents et les pourparlers internationaux. Sur trois niveaux, Give peace a chance livre ces archives personnelles en s’attachant à quelques aspects autobiographiques saillants. On retrouve les parents, les quatre grands-parents et la fraternité. L’histoire politique et militaire du conflit vietnamien s’intercale entre ces tranches de vie par un jeu de pastel. Tel une espèce d’encart sociologique, un dernier niveau signale d’une flèche de menus détails et nous renseigne sur les us et coutumes en vigueur.

 

 « Jouer » à la Guerre

Suite à la chute de Ngo Dinh Diêm, président autoritaire du Sud-Vietnam (1963), l’auteur quitte les chaleurs tropicales. Alors enfant, il débarque à Londres et découvre les premières séries tv et le top of the pops. L’écran de télévision s’installe dans le foyer et sert de relais infos avec Saigon. Sur le papier, au Londres polychrome succède un Vietnam pourpre, aux tons de pastels. À Saigon, le général Khàn s’impose dans un pays sous perfusion américaine. En 1964, Lyndon Johnson  déclenche le combat, 600 000 hommes sont déployés sur place, pour un désastre narré par la suite (Kent Anderson) . La population paysanne est prise en tenaille entre VC (soldat de l’armée du nord)   et GI (soldat américain). Cet embryon de conflit alimente un exode rural qui nourrit les faubourgs de Saigon en misère et débrouillardise, prostitution et drogue. À l’étranger, la jeunesse se cristallise autour d’un rejet collectif du conflit, prenant parti pour le VC minus face au géant US.

À Londres, Truong Buu Khanh, le père de l’auteur, refuse une importante promotion devant la santé vacillante de sa femme Yvette, laquelle souffre de troubles bipolaires . Il quitte la diplomatie et rejoint les bureaux de Reuters (1964). Les Truong emménagent à Wimbledon, dans la banlieue sud. L’installation à demeure se fait par le biais de Madame. Dans ce nouveau quartier, avec ces voisins So british, chapeau melon et parapluie, Yvette traîne son spleen, dépeinte en desesperate housewife avant l’heure. Outre son accent, propice aux quiproquos (six C devient sexy), elle s’ennuie, pire elle se bovarise. Aux problèmes de couple se superposent les problèmes de mixité, perceptibles dans les difficultés vécues avec ce voisinage dont la mauvaise prononciation du pourtant simple « Truong » pourrait être l’expression d’un racisme latent. 

Pour Marcelino et son frère aîné Dominique, la fin des années soixante porte en germe une nouvelle liberté. La scène introspective chez le coiffeur est significative et amusante. Le cheveu court exigé par les parents, la coupe fayot, déplaît aux garçons. Non seulement elle ressemble à celle des VC, mais elle symbolise encore la coupe anti-Beatles, le cheveu long synonyme de rébellion. En 1967, la jeunesse occidentale s’éclate à Londres sur l’album des Beatles Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band et se défonce au LSD dans le Summer of love de San Francisco. Au Vietnam, les offensives et les contre-offensives se succèdent. L’auteur se rappelle « nous étions vietnamiens ». Un déchirement, transformé ici en problématique, ces racines sud-vietnamiennes synonymes d’une volonté d’indépendance différente de celle prônée par le Nord-Vietnam , trouve un écho graphique dans l’utilisation de la double page, (ex : thèse p. 38 – antithèse p. 39). De par sa formation universitaire, Truong est rigoureux, il argumente. En tant qu’artiste, il illustre. Ainsi, lors d’une prise de bec au jardin public avec un groupe rabâchant la pensée dominante, celle d’un Goliath US contre un David VC, les frères Truong assument leur différence, avant de reconnaître : « Nous répétions plus ou moins les propos de Papa ».

 

Le grand chambardement

Émeutes pour les droits civiques aux États-Unis, événements à Paris, l’auteur développe l’offensive du Têt (février 1968). Une opération militaire dont l’objectif est de « retourner » les populations du Sud contre le pouvoir en place, 85 000 soldats en armes transportent la guérilla en ville (seuls 15 000 survivront). Outre les dégâts collatéraux, les règlements de compte, Truong nous instruit sur l’affaire du cliché de Loan . Une photo – sortie de son contexte – est plus efficace dans l’opinion publique que n’importe quelle offensive . Dans son histoire des médias, Brooke Gladstone qualifie ce conflit de « guerre de salon ». Elle s’interroge sur la pertinence de la couverture médiatique nord américaine.

Arrivé à la moitié de l’ouvrage, les grands-parents vietnamiens visitent Londres (1969). L’occasion pour l’auteur de confronter pensée et action. Ancien instituteur, le grand-père compare l’intervention américaine à la présence française et devine une issue similaire. Dans une séquence à Piccadilly, sur fond de shopping à fripes, il raconte aux deux frères la fin du mini-têt (mai 68) : l’irruption de la mort dans son jardin, le soldat tué, la flaque de sang et la rencontre inopinée avec un mini Chauvel de 12 ans, reporter photo de circonstances ; la véritable guerre.

 

Cette visite marque la fin de l’enfance. Truong poursuit son récit par l’entrée au lycée et son cortège de préoccupations adolescentes. Il confesse ses 14 ans : « j’étais tout le temps amoureux ». Le look Ken Market (marché aux puces) pour frimer au bahut, les Monty Python Flying Circus à la télévision (en direct), les « boums » en soirée dans les « beaux quartiers », une certaine insouciance. De leur côté, Monsieur et Madame Truong découvrent la contre-culture lors d’une séance cinéma où l’on joue Easy Rider. Une espèce de choc. Au-delà de l’anecdote, l’auteur souligne la friction entre cette nouvelle adolescence, emportée par le formidable tourbillon culturel, avec le Vietnam en creux, et une éducation classique, stricte et surannée.

Mireille, la sœur aînée poursuit ses études à Durham, au nord du pays. Dans une ambiance flower power et combi VW, les retrouvailles à la fabulous freaks farm  sont l’occasion pour Marco de s’initier aux plaisirs enfumés de l’herbe. Nouvelles sensations décrites en 12 cases, avant la redescente et le retour à Londres. Prolongeant cette veine familiale, il revient sur le parcours de son frère, après sa majorité. Dominique opte pour la nationalité française échappant ainsi à la conscription vietnamienne. En tant qu’aîné, soumis à la pression paternelle, il fugue pendant 4 mois et fait la route. Une sorte de rite initiatique qui marque une vraie coupure avec la génération précédente, un nouvel usage médiatisé par l’autobiographie de Charles Duchaussois, FLASH ou le grand voyage (1971). Après diverses galères, Domi choisit de se rendre en Inde, dans un ashram (en vogue après les Beatles) auprès d’un guru dont le discours oscille entre « lavement » de cerveau et pureté de l’âme. Un voyage dont il ne reviendra pas.

 

Changement de décor

En 1972, Marco débarque au lycée de Saint-Malo, l’internat en semaine et le week-end chez les grands-parents. L’oreille s’accommode de la variété française. L’occasion de scanner les différentes classes sociales, dans lesquelles la distinction se marque par le vêtement. Sur une intéressante double page (p. 214/215), quatre couples définissent les standards d’alors, une typologie quasi valable à l’heure actuelle. Sous Pompidou, la dichotomie entre la gauche pro-VC et la droite pro-US néglige en totalité les populations touchées. L’auteur joue à nouveau la double page pour exprimer ce sentiment. Le sympathique pion du lycée, communiste, récite l’Humanité comme son catéchisme. En face, une rencontre fortuite avec un ancien militaire en Indochine à la nostalgie mauvaise conforte son point de vue, la voix du Sud-Vietnam est inaudible.

Le 27 janvier 1973, la signature des accords de paix à Paris marque le départ des troupes américaines. Le Sud conserve son armée, face aux appétits du Nord. Après le coup d’État de Pinochet au Chili (1973) soutenu par la CIA, le départ de Nixon (suite au Watergate - 1974), correspond à la fin d’une ligne dure. L’Amérique lâche du lest à l’international.

En France, le bac en poche, Marcelino Truong intègre Science Po Paris. Il décode le débat politique, découvre l’extrême droite française, « des skinheads en plus bourgeois ». À la fin de l’année 1974, devant l’inertie prévisible de Gérald Ford, les offensives militaires du Nord-Vietnam passent par le Cambodge, Phnom Penh tombe. Le 30 avril 1975, l’évacuation par hélicoptère des derniers occidentaux, le « Dunkerque aérien », prend fin. Les boat people se mettent en place.

 

Give peace a chance a des vertus pédagogiques. Sa construction aérée, la plupart du temps 3 cases par page, accompagne un scénario très documenté. Truong fait appel aux souvenirs familiaux et s’appuie sur des documents originaux. Il propose un regard doux amer sur la famille métissée dans ce basculement culturel que furent les années 70, une vision constamment mise en perspective avec ce Vietnam paternel, dévoré par la guerre froide.

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