Une remise en cause des « idées reçues » sur la marginalisation urbaine des deux côtés de l'Atlantique

La sociologie n’a pas attendu les émeutes de l’automne 2005 pour s’intéresser à la thématique de la « banlieue » et aux phénomènes de marginalisation qui lui sont associés. Pourtant, il ne fait guère de doute que celles-ci ont offert une visibilité accrue aux travaux qui traitent de la question. Parmi ceux-ci, l’ouvrage de Loïc Wacquant, intitulé Parias urbains. Ghetto, banlieues, Etat, nous semble occuper une place de choix. Publié initialement aux Etats-Unis en 2005, il a fait l’objet d’une traduction française en avril 2006 puis d’une réédition en format de proche au mois de septembre 2007.

Dans la lignée de ses précédents travaux, son usage de données de première main issues d’enquêtes ethnographiques menées à Chicago et à La Courneuve permettent à l’auteur de saisir les relations et les significations vécues constitutives d’une « citadinité marginale au quotidien » (p.13) : un sentiment de grisaille, de désespoir et de rage anime les « damnés de la rue », des deux côtés de l’Atlantique. Pourtant, dans une perspective très bourdieusienne, ces données ne lui servent qu’à confirmer une réalité objective qu’il va chercher dans la construction historique et politique des espaces urbains en France et aux Etats-Unis  . Cela lui permet de mener à bien un travail de déconstruction des idées que le sens commun, alimenté par une « sociologie de magazine », associe aux phénomènes de marginalisation urbaine.

La première idée battue en brèche par l’auteur est  celle de la vision du ghetto américain comme favorisant l’émergence d’une « underclass », « terme censé désigner une composante nouvelle de la population pauvre et noire, caractérisé par ses déficiences comportementales et sa déviance culturelle » (p.48). Il retrace alors le passage du ghetto communautaire du milieu du XXe siècle à une nouvelle configuration spatiale qu’il nomme l’hyperghetto. À la domination raciale bien connue de la « ceinture noire » américaine viennent s’ajouter une inégalité de classe et un retrait massif de l’Etat-Providence. Cela lui permet alors de pointer les « failles empiriques et les dangers politiques » (p.98) de la notion d’« underclass », parmi lesquels, notamment, ses connotations morales fortement négatives.

La seconde idée remise en cause par l’auteur est celle d’une « ghettoïsation » et d’une « américanisation » de la banlieue française. En soulignant la spécificité de l’évolution historique et de la situation actuelle des anciennes cités ouvrières françaises, l’auteur invite à « la plus grande prudence concernant le transfert transatlantique de concepts » (p.147), le rapprochement des banlieues françaises et du ghetto américain étant à de nombreux titres une « affirmation frauduleuse » (p.170). En effet, sans compter des niveaux incomparablement plus élevés de dégradation, d’isolement et de dislocations dans le cas du ghetto étasunien, les banlieues françaises se caractérisent par une double hétérogénéité : interne d’une part, entre ses membres dont la provenance ethnique est disparate ; externe d’autre part, entre les banlieues françaises elles-mêmes. Si la position de classe, admet l’auteur, est désormais exacerbée par l’origine ethnique (post)coloniale, elle-même corrélée au profil de classe, il n’en reste pas moins que le spectre de la ghettoïsation ne saurait résister à une analyse sérieuse.

Malgré ces différences constatées entre la France et les Etats-Unis, héritées d’histoires ainsi que de modes de vision et de division du monde social distincts (l’opposition Blanc/Noir côté américain et les « jeunes de cité contre le reste du monde » côté français), Loïc Wacquant constate la cristallisation d’un nouveau régime de marginalité urbaine, encore embryonnaire mais distinctif en ce qu’il s’écarterait à la fois du ghetto traditionnel étasunien et de l’espace ouvrier européen du vingtième siècle. Il s’agirait d’une marginalité dite « avancée » , au sens où elle serait inscrite dans le devenir des sociétés contemporaines entrées dans un mode de régulation économique « post-fordiste ». L’analyse de cette marginalité, causée par un modèle de croissance polarisée, un éclatement du monde salarial consécutif d’une fragmentation croissante du marché du travail ainsi qu’une stigmatisation croissante des franges vulnérables du prolétariat urbain, permet, selon Loïc Wacquant dans sa postface à l’édition française, de réaffirmer la « primauté du politique comme capacité d’articuler et d’engager des choix collectifs pris en connaissance de cause » (p.294). Cela tout en permettant de penser ensemble les « troubles publics dans les banlieues déshéritées et les mobilisations contre la précarité du travail dont la France a été le théâtre entre novembre 2005 et avril 2006 » (p.294). Rapprocher ainsi ces types d’évènements et nier, à rebours de ce qui est pourtant souvent affirmé dans l’ouvrage, la spécificité des problèmes touchant les parias urbains ne revient-il cependant pas à céder au fantasme intellectuel d’un « problème global » ?