ENTRETIEN – Asaf Hanuka, de Tel Aviv à Angoulême
[vendredi 29 janvier 2016]
 Un entretien avec Asaf HANUKA, qui publie K.O. à Tel Aviv , le troisième volume de ses dessins parus dans le journal économique The Calcalist .

À Angoulême, il se préoccupe de sa calvitie peu flatteuse lors des séances de dédicace ; à Tel Aviv, il se réfugie avec femme et enfants dans des abris antiaériens. Comment caractériser Asaf Hanuka ? À la découpe, le dessinateur s’autodéfinit ainsi : 100 % séfarade (50 % irakien, 37 % kurde, 13 % de quelque chose d’indéterminé), 70 % de gauche, 10 % tradi, 70 % végétarien… Comme les superhéros Marvel qu’il affectionne, Hanuka endosse plusieurs rôles. Il les décline dans des planches livrées régulièrement The Calcalist. Depuis 2012 elles sont regroupées dans des albums intitulés K.-O. à Tel Aviv, édités par Steinkis et traduits par Dominique Rotermund. Le troisième tome vient de sortir, on y retrouve Hanuka en père débordé dont la cellule familiale s’agrandit avec la venue d’une petite fille, en dessinateur qui peine à sortir de sa bulle, en citoyen israélien mal rasé susceptible d’être pris pour un terroriste en pleine Intifada des couteaux. Voici une tentative de portrait-robot afin de cerner de plus près ce créateur à la personnalité riche et à la biographie fournie .

 

                                   

 

Nonfiction.fr : Vos planches distillent des visions fortes et incongrues, assez disruptives (une tête en ballon de foot, un distributeur de billets à la gueule monstrueuse… ) mais elles ne se terminent pas systématiquement par une chute qui nous ramènerait au réel à la manière d’un Windsor Mac Cay dans Little Nemo. Vous avez déclaré lors de précédentes interviews que vous ne cherchiez pas à faire rire à travers vos dessins. Quand estimez-vous qu’une image est juste ?

 

Un dessin réussi pour moi c’est un dessin qui, d’abord, a un sens et qui ne dépend pas des outils extérieurs (d’un texte, d’une explication, etc. ) pour se faire comprendre. C’est-à-dire que le dessin, tout seul, doit créer l’illusion complète d’un univers et d’une histoire. Ça peut être un univers tout petit (comme souvent dans mon travail) mais l’important est que le lecteur puisse oublier ses propres problèmes pour un court moment et rentre dans l’illusion. Un dessin doit avoir le droit d’exister par lui-même, de prendre l’espace qu’il occupe. Un dessin décoratif qui est beau m’intéresse beaucoup moins qu’un dessin qui raconte quelque chose d’original.

J’ai l’impression que les lecteurs sont intéressés par une histoire même quand il n’y a pas une punchline à la fin, mais juste une idée, une question, une réflexion. Cette façon de faire se veut un peu contre « les codes » classiques des comics. Je pense que la base de l’art de la bande dessinée joue justement sur le contraste entre d’une part une apparence naïve et facile, de l’autre un fond beaucoup plus sombre et profond.

 

Nonfiction.fr : La parution française des 3 tomes de K.O. à Tel Aviv s’étale de 2012 à 2016, percevez-vous une évolution entre les trois albums ?

 

Je pense que ce que j’ai appris en faisant ce travail, qui s’étale en fait sur 6 ans, c’est que la sincérité est la plus importante, dans l’écriture comme dans le dessin. Je pense que j’ai appris comment être vrai dans la représentation de mes histoires et de moi-même, à l’intérieur. Mais c’est un effort qui n’est jamais terminé.

 

Nonfiction.fr : Et pour les thèmes ?

 

J’ai le sentiment qu’avec l’expérience, j’ose plus. Au début je ne voulais pas toucher aux sujets politiques par exemple, maintenant je le fais de plus en plus. C’est aussi mon espace virtuel qui a évolué avec les lecteurs, j’ai plus confiance alors je peux faire des histoires qui vont plus loin, dans tous les sens.

 

Nonfiction.fr : Ce dernier volume semble plus sombre, il commence par un escalier en lambeaux et se termine à Paris par l’évocation du 13 novembre. Les dernières planches, dans des dominantes de gris et de rouge, évoquent un monde contemporain plongé dans l’inquiétude et le conflit…

 

Je pense que je suis un pessimiste dépressif. Je suis obligé d’être optimiste pour ma famille et mes enfants. Ils sont petits (l’aîné a huit ans) et les grands problèmes d’Israël sont détachés de leur monde de tous les jours. Mais la nuit, quand ils dorment, je commence à m’inquiéter et je deviens pessimiste. Dans le travail, ce sont souvent des émotions réprimées qui sortent. Alors en lisant mes histoires, on peut penser que je suis très pessimiste.

 

Nonfiction.fr : Sur les couvertures, vous vous êtes successivement représenté sous la forme d’un boxeur avec votre fils, puis d’un cosmonaute face à votre femme, cette fois vous êtes un robot. Ce dernier avatar fait-il référence au transhumanisme ? Une fois en pilotage automatique, quelle sorte de robot êtes-vous ? Plutôt Bender ou Robocop ?

 

Sur la couverture j’ai essayé de décrire un sentiment que j’ai eu et qui concerne ma fille de deux ans. Je suis souvent fatigué, désespéré. En parlant avec elle, ma vision change parce que sa façon à elle de voir le monde est tellement différente. Je retrouve l’innocence et le bonheur. C’est comme si j’avais été en panne et qu’elle me réparait : elle a réussi à introduire un peu d’émotion dans mon vieux corps. Si j’étais vraiment un robot je serais sûrement une machine à dessins, mais un truc pas très avancé qui fait toujours les mêmes dessins.

 

Nonfiction.fr : Qu’est-ce qui, selon vous, nous déshumanise ?

 

Pour moi, être humain, c’est avoir un doute. Savoir qu’il y a des défauts mais vivre avec. Accepter le compromis. On arrête d’être humain quand on vit dans le futur ou dans le passé, et qu’on oublie le « maintenant », le présent. C’est quand on oublie de regarder qui est en face de nous et de l’écouter que nous nous déshumanisons. J’ai souvent l’impression que toute la culture « tech », avec les écrans tactiles, les téléphones portables est en train de remplacer l’authentique par l’imitation, la rencontre par le narcissisme, la spontanéité par toutes sortes de notifications.

 

Nonfiction.fr : Quel type d’actualité choisissez-vous d’intégrer dans votre travail ?

 

Mon point de départ est toujours une expérience personnelle. J’écris sur l’actualité quand ça touche vraiment ma vie. Il y a quelques jours, j’arrive à la maison et les rues au-dessus de chez moi étaient remplies de soldats en train de courir dans tous les sens. Mon fils envoie un message, il y avait un attentat juste à côté. Je rentre en courant et à la maison toute la famille est terrifiée. Je dois expliquer à mon fils que tout va bien, mais en fait il sait déjà que c’est plus compliqué. On doit faire semblant de continuer comme si rien ne s’était passé : faire le repas du soir, insister pour que tout le monde se brosse les dents… C’est cette contradiction entre l’effort simple de la vie de tous les jours et le point de clash avec les événements plus grands qui est souvent la base de mon travail.

 

Nonfiction.fr : Dans cet opus, vous revenez sur certains aspects politiques déjà illustrés dans vos précédents albums (les bombardements, la difficulté d’être séfarade) et vous en abordez de nouveaux (l’Intifada des couteaux, les migrants, Paris n’est plus Disneyland…). Comment s’effectue ce choix ?

 

J’aborde souvent la question de l’identité. Je suis un juif que ne croit pas en Dieu, un Israélien avec une culture arabe à la maison. Je veux être un artiste original, mais j’ai un jumeau qui dessine aussi, avec succès (Tomer, avec lequel Asaf Hanuka a collaboré pour Le Divin, sorti chez Dargaud en 2015).

 

Il existe beaucoup trop de clans : ashkénaze-séfarade, croyant-laïque, arabe-juif, gauche-droite. Quand j’essaye de me définir, je suis obligé de me référer à ce morcellement mais je pense que la société en Israël est en fait juste un groupe de personnes qui vivent ensemble dans le même espace et qui sont trop occupées à fabriquer des définitions, des séparations et des contradictions. 

 

En ce moment, le débat politique est occupé par les extrémistes. Quand je veux parler de conflit israélo-palestinien dans mon travail, je dois trouver un moyen de traiter le sujet pour que l’histoire ne devienne pas un outil de propagande qui penche d’un côté ou de l’autre. Alors je vais écrire un dialogue entre mon fils et moi en espérant que le sous-texte va enfin trouver ses lecteurs. Mes histoires sont toutes politiques quelque part mais elles empruntent toujours les traits d’acteurs familiaux. C’est la seule façon d’exprimer un avis.

 

Nonfiction.fr : S’occuper des enfants, faire le ménage ou la lessive sont des motifs récurrents dans votre travail. La vie domestique semble transformer les individus en superhéros du quotidien. Dans toutes ces situations, vous n’hésitez pas à faire preuve d’autodérision en vous mettant en scène que ce soit sous les traits d’un athlète écraseur de cafards ou avec la cape de rototo man, tétine à la main et fille sous le bras. Être un père au foyer ne semble pas si facile. Dans une planche intitulée « Ma chérie », la case finale mentionne « c’est très dur d’être maman », et être papa ?

 

Il y a des différences fondamentales (mentales et bien sûr physiologiques) entre une femme et un homme. Je sais que je suis en train de dire quelque chose qui n’est pas politiquement correct mais je le crois franchement : je pense que ma femme a plus de facilité avec les enfants. Elle a plus de talent dans tout ce qui concerne les enfants. Être papa c’est être un peu dans l’ombre de maman, être un « presque-maman-mais-pas-vraiment ».

 

Nonfiction.fr : Pour terminer sur une question plus technique, comment utilisez-vous les couleurs ?

 

Je fais tout sur Photoshop. L’idée c’est d’utiliser les couleurs comme un outil pour raconter l’histoire (et pas pour faire beau). Souvent je vais tout colorer en gris et mettre la couleur juste sur l’élément qui est le plus important. La couleur amène une hiérarchie d’importance dans l’image et facilite la lecture. Même quand il est triste, elle rend le message plus drôle.

 

Capable aussi bien de nuancer toute une palette de gris que de s’échapper dans des fulgurances de couleurs vives comme des bonbons acidulés, Asaf Hanouka, loin de tout cloisonnement, parvient à faire coexister dans ses dessins des espaces et des registres hétéroclites. Cet équilibre subtil, dynamique et légèrement décalé, se manifeste tout particulièrement dans des pleines pages détaillées à la fois comiques et empruntes d’une inquiétude sourde. Un regard résolument original.

 

Pour aller plus loin :

Asaf Hanouka, K.O. à Tel-Aviv

trad. Dominique Rotermund,

Éditions Steinkis, 2016,

88 pages, 18 euros

 

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