Arts visuels

Arts et Emotions

Couverture ouvrage

Mathilde Bernard, Alexandre Gefen et Carole Talon-Hugon (dir)
Armand Colin , 480 pages

Du rire aux larmes
[vendredi 15 janvier 2016]


Une entreprise collective bienvenue, sous forme de dictionnaire, explore la question des émotions artistiques et esthétiques.

Pour qui consulte le presse la plus courante, une expression revient souvent : l’art suscite l’émotion, ou des émotions. Certains spectateurs ne vivraient leur rapport aux œuvres que sous ce titre. L’art classique a d’ailleurs la réputation de soulever des émotions. Entendons par là, en vertu de l’étymologie : ex-motu, une extériorisation de ce qui est ressenti à partir d’un processus d’interaction avec un objet extérieur, tel qu’on la voit figurée par René Magritte dans son tableau sur la lecture, La lectrice soumise. C’est aussi parce qu’ils suivent ce fil conducteur que certains en concluent, à propos de l’art contemporain, qu’un art sans émotion n’est plus un art. Mais alors comment comprendre l’art qui se refuse à l’émotion, et qui ne se réduit pas à l’art contemporain ?

Certes, nul ne peut se contenter de ces formules. C’est bien ce que démontre cet ouvrage. Il reste certain que ce rapport entres les arts et les émotions est caractéristique, en tout cas, de certaines approches de l’art, dans la pratique comme dans la théorie. Sans les vouer à l’exclusive, il n’est pas inutile d’en rendre compte. Son objet est donc fixé par là.

 

La difficulté d’un dictionnaire collectif

Cela étant, il est des aventures éditoriales qui sont certainement très difficiles à conduire (abondance de matière, difficulté à choisir, mésententes théoriques...). On n’en connaît vraiment les difficultés interpersonnelles – discussions sur le choix des entrées, délicates convocations des rédacteurs, accords et désaccords sur le contenu des textes, divergences sur les sélections des références – qu’au fil des confidences des éditeurs et collecteurs, lorsqu’il s’agit d’ouvrages collectifs, comme le présent ouvrage. Il est aussi des aventures de lecture qui ne sont pas aisées à poursuivre tant les obstacles surgissent entre le projet, la réalisation, les vérifications et la lecture  .

Pourtant, elles sont bien récompensées pour celui qui persévère. C’est un peu le cas de cet ouvrage – lu ici de bout en bout, ce qui n’est pourtant pas le mode de lecture habituel d’un dictionnaire –, fort attrayant par son titre, fort justifié dans son élan, fort ajusté aux préoccupations de l’époque, fort soucieux de livrer des analyses pertinentes, mais parfois déroutant. Sans doute d’abord un peu comme peut l’être le discours sur les passions de René Descartes se lançant dans l’aventure de répertorier méthodiquement ce qui effectivement échappe totalement à la méthode élaborée ; une partie des éléments lui échappe et il ne peut terminer l’ouvrage. Éventuellement ensuite par le repérage des entrées puisque, par exemple, dans ce dictionnaire sur les Arts et Émotions, aucune entrée spécifique n’est réservée à la notion d’émotion elle-même. On la trouve exposée sous d’autres rubriques : à l’entrée Esthétiques (émotions) et à l’entrée Émotions collectives, et mieux encore dans la rubrique Architecture (émotion et spontanéité), celle-ci étant la mieux construite de ce point de vue, si on la complète par les rubriques Goethe (l’émotion n’est pas un simple signal biologique) et Performance, ainsi que par la lecture du texte de Jenefer Robinson  . Sans doute, si l’on avait voulu supprimer la rubrique, pouvait-on profiter de l’introduction pour la cerner au moins rapidement, et préciser les enjeux d’une telle interrogation autour des rapports entre art classique, art moderne et art contemporain, voire art vidéo (la rubrique existe) ou arts technologiques.

À l’égard de n’importe quel dictionnaire de ce type, il est possible de repérer de nombreux défauts. Nous y reviendrons ci-dessous. Pourtant, entrepris avec le soutien de l’Agence nationale de la recherche (Les pouvoirs de l’art) et de l’Institut de France, cet ouvrage, réunissant quelques 67 collaborateurs (directeurs compris), mérite d’être pris en main et lu puis relu, saisi et médité, par ceux que les questions d’art et de culture intéressent, dans leurs rapports au lecteur-auditeur-spectateur. À partir d’environ 130 rubriques, il dresse un panorama - les éditeurs parlent de « cartographie » -, d’un champ de recherche en plein essor si l’on se reporte à la perspective globale des recherches sur la réception des œuvres d’art, parmi lesquelles les œuvres d’art plastique et de musique sont presque toujours privilégiées. Les références sont de trois types : les entrées par notions (par exemple celles-ci : Admiration, Ennui, Larmes, Transes), les entrées par champs artistiques de référence (Musique, Opéra, Peinture), les entrées par théoriciens (Adorno, Goethe, Kant, Stendhal, Warburg), les entrées par bibliographies. Ajoutons que, de temps en temps, l’ouvrage présente un extrait d’un texte classique de référence (pour ceux qui connaissent ce domaine) afin d’illustrer un propos. Quelques exemples de sources : Platon, David Hume, Henri Bergson, bien sûr, pour les auteurs historiques ; Ivan Darrault-Harris, Anthelme Chaignet, pour les contemporains ; et surtout des philosophes de la veine analytique : Jenefer Robinson, Elizabeth S. Belfiore, Stephen W. Porges, Nico H. Frijda, Alfred Gell, Roman Ingarden, etc. Au demeurant, le lecteur ne découvre ces extraits qu’au hasard de sa lecture, ce qui n’est pas vraiment commode. Ils ne sont répertoriés nulle part.

 

Le problème de l’approche esthétique

L’introduction de l’ouvrage apporte peu de précisions quant à l’entreprise. Elle nous annonce, à juste titre, que la question des émotions artistiques ouvre un champ de recherche considérable, s’il n’a jamais été pris en charge systématiquement dans le domaine esthétique (ajoutons : alors qu’il l’est largement, depuis quelques années, dans les champs sociologique et historique). Elle précise aussi, avec non moins de pertinence, que l’émotion artistique (sous le mode de ce qu’on appelle encore la création) n’est pas identique à l’émotion esthétique (du côté de la réception). Enfin, elle ajoute que les enjeux sociétaux des émotions esthétiques sont considérables, ce qui ne fait aucun doute. Dès lors ce dictionnaire peut prétendre au titre d’instrument destiné à appréhender ce champ et à s’y orienter.

Encore cette introduction ne dit-elle rien, et c’est dommage, sur l’orientation théorique choisie. Il faudrait, sur ce plan, que les théoriciens apprennent que les lecteurs ne sont pas aussi « bêtes » qu’on le croit dans ces matières, comme dans d’autres. En esthétique, il y eut le Vocabulaire d’esthétique d’Etienne Souriau, le Dictionnaire d’esthétique et de philosophie de l’art dirigé par Jacques Morizot et Roger Pouivet, les divers dictionnaires publiés sur Internet portant sur les publics et les spectateurs (Jacques Walter, Joël Kérouanton) et les pensées alphabétiques sur l’art des uns et des autres. Chaque ouvrage explore l’esthétique selon une veine interprétative, c’est flagrant, et ne peut prétendre à une quelconque neutralité, même si les titres de librairie cultivent la généralité. Il en va de même ici où l’axe de l’exposition est très nettement lié à la philosophie analytique en esthétique. Ce n’est pas un défaut, mais cela pouvait/devait être écrit, puisque dictionnaire il y a, visant « tous » les lecteurs potentiels destinés à être introduits à ces questions. Sans doute l’époque prête-elle à ce jeu par lequel chaque professeur désormais publie « son » dictionnaire en le faisant passer pour « le » dictionnaire de référence du domaine.

 

Une cohérence d’ensemble et quelques manques

Des faiblesses et des manques paraissent cependant flagrants, revenons-y. Il semble à la lecture que les rubriques Cinéma, Rire et Reconnaissance, par exemple, parce qu’elles sont justifiées, sont cependant sous-traitées, ou traitées en tenant peu compte de l’optique générale d’un tel dictionnaire. Des manques ? Certainement, si l’on s’aperçoit rapidement que l’Art public n’est pas évoqué (mais seulement évasivement proposé à la réflexion au travers d’une remarque à propos de la sculpture de Richard Serra, Clara Clara), alors qu’on peut difficilement faire l’impasse sur l’effet émotionnel requis par la statuaire classique – Charles Baudelaire a pourtant écrit de fort belles pages sur ce point – et sur la réticence envers l’émotion dans de nombreux cas d’art contemporain public (Aurélie Nemours, Jochen Gerz) – déposée dans les lieux publics. On regrette aussi assez vite l’absence d’une rubrique consacrée à Schiller (pourtant cité, mais un peu rapidement, dans la rubrique Enthousiasme, à propos de l’Ode à la joie), comme celle d’une rubrique consacrée à Roger de Piles. On se demande pourquoi la sexualité (dans les œuvres ou produite par elles) ne fait pas l’objet d’une analyse. Question émotion pourtant ! La rubrique Pornographie ne suffisant pas à régler ladite question. Enfin, tout de même, aucune rubrique n’est vouée à l’essentiel : le spectateur ou l’auditeur ou le lecteur (sur ce dernier plan, cependant, la Lecture s’y trouve). Ne sont-ils pourtant pas le cœur même du problème et la matière même de l’art, en tout cas classique, sous ce fil conducteur de l’émotion. La preuve ? Au fil des pages, ils sont constamment référés. Des émotions de qui parle-t-on, sinon du spectateur ?

En revanche, la cohérence d’ensemble est largement affinée, dont résulte que telle problème évoqué sous une entrée peut se trouver traité derechef et sous un autre angle dans telle ou telle autre rubrique. En ce sens, le lecteur combinera avantageusement la lecture de Enthousiasme avec celle de Platon. C’est un exemple. Il articulera avec bonheur Admiration et Sublime. Il donnera du poids à la notion de Corps en la combinant à celle de Émotions collectives, même si deux distinctions ne sont pas explicites dans les textes de ces rubriques : celle qui différencie une approche idéaliste et une approche matérialiste de la question et celle qui souligne que « corps » s’entend aussi bien en un sens individuel qu’en un sens collectif (pouvant alors ouvrir sur « patrimoine », qui n’y est pas non plus, alors que cette dernière référence constitue bien une forte source d’émotion identitaire de nos jours). Cet enrichissement de la signification des notions pourrait même devenir un enjeu de lecture, voire un jeu de lecture efficace pour un lecteur en mal d’approfondissement des problèmes soulevés par ce dictionnaire.

Afin d’obtenir un autre effet, le lecteur peut ouvrir l’ouvrage directement à la rubrique Philosophique (approche), puisque, de toute manière, celui-ci est quasi entièrement voué à la philosophie. Ce ne sont ni les créateurs ni les politiques, qui savent utiliser les émotions esthétiques à leur profit, qui sont interrogés dans cet ouvrage. Ce sont bien les philosophes, disons de Platon à nos jours, quels que soient les absents. La culture générale brassée à cette occasion (les références, les allusions à des œuvres, les œuvres étudiées) l’est toujours au travers de leur regard : l’Abbé Du Bos face à Poussin, Jean-Jacques Rousseau face au théâtre, Stendhal face aux œuvres découvertes en Italie.

En somme, ce volume appartient (doit appartenir) à toute bibliothèque esthétique bien conçue et organisée. Il devait être constitué, puisque les émotions font évidemment partie de l’esthétique, qu’on l’étende au-delà de la question du « beau » vers la société ou non, qu’on utilise ce terme en un sens restreint ou élargi. Il est donc bien venu, et les quelques défauts signalés n’indiquent pas autre chose que ceci : ce type d’ouvrage est d’une certaine manière inachevable. Au lecteur de compléter sa lecture par ses remarques personnelles. Dans ce dessein, il dispose de dix pages blanches en fin de volume.

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