Une esquisse d'une théorie de gauche de la bureaucratie par l'anthropologue et militant américain David Graeber.

« La bureaucratie grandit sans cesse pour répondre aux besoins de la bureaucratie sans cesse grandissante », et on pourrait ajouter, à la lecture du dernier ouvrage de David Graeber, que la bureaucratie grandit sans cesse pour répondre aux besoins du capitalisme post-industriel. Le livre part d'un constat paradoxal : si le phénomène bureaucratique a fait l'objet de nombreux travaux au cours des années 1960 – 1970  , une telle critique fait désormais cruellement défaut dans les rangs de la gauche. Ce qui laisse le champ libre aux conservateurs ou aux libéraux pour s'accaparer la critique anti-bureaucratique, dénonçant les pesanteurs administratives d'un « Etat-mammouth ». Soulignant l'envergure et l'emprise des appareils bureaucratiques nationaux ou internationaux (OMC, Banque Mondiale, FMI...), l'anthropologue américain formule le postulat inverse d'une bureaucratisation galopante des sociétés contemporaines, qui s'amplifie au point que  le phénomène finit par nous échapper, du moins en partie. Selon Graeber, il existe une connivence entre libéralisme et bureaucratie, ce qui le conduit à dégager une loi d'airain du libéralisme, qui reprend le flambeau de la loi d'airain de l'oligarchie de Robert Michels, établie il y a près d'un siècle :

« Toute réforme de marché – toute initiative gouvernementale conçue pour réduire les pesanteurs administratives et promouvoir les forces du marché – aura pour effet d'accroître le nombre total de réglementations, le volume total de paperasse et l'effectif total des agents de l'Etat » 

Les formulaires à remplir et l'économie financiarisée ne seraient donc que les deux faces d'une même médaille, signes d'une « bureaucratisation totale » à mesure que la puissance publique et les entités privées s'hybrident au sein d'une entité hétérogène et collaborent dans le but d'extraire de la richesse sous forme de profits. L'auteur de Dette, 3000 ans d'histoire n'avance rien de moins que la thèse contre-intuitive d'une bureaucratie néolibérale et c'est toute l'audace de ce livre à contre-courant des préjugés. A rebours de l'image répandue d'une vaste déréglementation et dérégulation, le capitalisme financiarisé multiplie les réglementations et régulations sociales. Les entreprises, consacrant la toute-puissance actionnariale, et les administrations, sous couvert de modernisation (le New Public Management en est un bel exemple!) baignent dans une même culture bureaucratique, ce qui implique de concevoir le marché, non pas comme un ordre spontané, mais comme une construction indissociable de son environnement administratif et juridique. En conséquence, la collusion entre le privé et le public, exemplifiée par l'ambivalence des lobbys, génère une inflation de règles scrupuleusement mises en application par une armée d'administrateurs. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'hégémonie néolibérale, censée phagocyter l'Etat, est finalement l'ère d'une bureaucratisation « sans cesse grandissante ». Elle se situe en tout cas aux antipodes d'un pouvoir du demos, tel un processus de « dé-démocratisation »   rampant. Itinéraire parfois inattendu, le livre déroule plusieurs fils interprétatifs qui s'entrecroisent et qu'il s'agit de démêler. On peut repérer deux axes de réflexion à travers lesquels sont mis en évidence la pénétration de la bureaucratie dans tous les registres de la vie sociale (1) et sa participation à un imaginaire néolibéral qui appelle une re-politisation des représentations collectives (2).

 

La bureaucratisation : entre violence structurelle et carcan technologique

 

Pour Graeber, l'hydre de Lerne bureaucratique  repose sur la violence, à commencer par la menace de la violence physique. L'invasion des normes et des règles dans le quotidien des citoyens s'accompagne d'une violence d'Etat, qui ne s'exerce le plus souvent qu'indirectement  mais structure en profondeur les comportements humains. Contrairement à ce que laisse entendre le mythe solidement ancré d'un marché auto-régulé aux vertus pacificatrices, l'auteur insiste sur cette violence sous-jacente, qui cimente l'ordre socio-politique bureaucratique et policé. A la moindre incartade, les forces de l'ordre font irruption afin de réprimer toute forme de disruption, comme l'illustre le face-à-face des policiers anti-émeutes et des manifestants altermondialistes lors du sommet de Seattle en 1999. Le chef de file du mouvement Occupy fait observer que ces forces bureaucratiques, tels des agents immunitaires de l'ordre « capitalo-bureaucratisé », préviennent tout germe de désordre.

Qui plus est, la bureaucratie n'est pas stupide en soi mais elle nous entraîne une spirale infernale de la stupidité. « [les procédures bureaucratiques] sont invariablement des moyens de gérer des situations sociales déjà stupides, parce qu'elles sont fondées sur la violence structurelle. » , explique le professeur de la London School of Economics. Cette violence structurelle s'exprime principalement par les déséquilibres qui frappent ce que Graeber conceptualise comme les « structures de l'imagination » ; en d'autres termes, par la répartition inégale des efforts d'imagination qui pèsent sur les uns au détriment des autres :

« Maîtres et serviteurs, hommes et femmes, employeurs et employés, riches et pauvres : dans tous ces cas, l'inégalité structurelle – que j'ai nommé violence structurelle – crée invariablement des structures très déséquilibrées de l'imagination » .

En passant par la théorie féministe des points de vue, l'auteur met en exergue le fait qu'au quotidien, les « dominés » n'ont d'autre choix que de redoubler d'efforts pour se mettre à la place des « dominants », afin d'anticiper leurs réactions, de se plier à leurs choix et de parer à l'éventualité de la contrainte. Il fait également remarquer que dans la sphère économique, la situation inverse se produit : le « travail imaginatif » est concentré dans les mains de ceux d'en haut, voués à la conception, au détriment de ceux d'en bas, dévoués à l'exécution. Aussi, les structures bureaucratiques, propices à l'ennui et contraires à la réflexion, sont à l'origine d'une forte inertie qui entretient le statu quo, d'un point de vue politique mais aussi sur un plan technologique.

Graeber bat ainsi en brèche une autre idée reçue concernant le rapport entre capitalisme financiarisé et technologie, qu'on présente souvent sous l'angle d'un progrès quasi-téléologique, qui confine parfois à l'extrême . C'est par le truchement des impératifs bureaucratiques que les investissements sont de plus en plus dirigés vers la spéculation et la rentabilité. Par conséquent, le progrès technologique, à défaut de relever les défis les plus fous imaginés par la science-fiction, s'oriente depuis plusieurs décennies vers le perfectionnement des dispositifs de contrôle social et de disciplinarisation, tels que les écoutes téléphoniques à grande échelle ou la diffusion des anti-dépresseurs comme le Prozac.

Le fait que le domaine militaire vampirise la recherche peut ainsi expliquer la généralisation des drones et la rareté des robots destinés aux tâches quotidiennes. On pourra objecter qu'Internet est précisément issu de la recherche militaire et a même constitué un vecteur d'émancipation, notamment lors des révolutions arabes : reste que l'ère numérique n'a pas fondamentalement amélioré les conditions de travail, qu'il s'agisse des « cols blancs » bombardés de procédures dématérialisées ou des ouvriers aux tâches toujours aussi répétitives. Pire, ce phénomène entretient la multiplication des « bullshit jobs », que Graeber avait analysé avec fulgurance , arguant que la propagation du néolibéralisme s'accompagne d'une foule d'emplois inutiles qui brassent de l'air.

L'avènement d'un conformisme bureaucratique ankylose l'innovation, notamment dans les domaines médicaux, universitaires ou informationnels où le progrès technologique est largement entravé. Graeber analyse un basculement des « technologies poétiques », reposant sur « l'utilisation de moyens rationnels, techniques, bureaucratiques, pour donner vie à des rêves impossibles et fous »  vers les « technologies bureaucratiques », qui se referment sur elles-mêmes au motif que«  les impératifs administratifs sont devenus non les moyens mais la fin du développement technique »  .  Il importe donc de prendre la mesure des freins bureaucratiques qui font obstacle au développement technologique, mais aussi et, dans une plus large mesure, à l'inventivité démocratique.

 

L'imaginaire bureaucratique nuit gravement à l'imagination collective

 

« Les bureaucraties sont des formes utopistes d'organisation » : ici s'exprime l'autre axe transversal du livre, à savoir que la bureaucratie revêt une dimension utopique négative parce qu'elle fixe des normes inatteignables, impossibles à respecter et qu'une majorité d'individus finit inéluctablement par enfreindre. Véritable ressort de la dynamique capitaliste, cette inflation réglementaire a pour effet d'entretenir l'endettement et d'engendrer toujours plus de profits pour le petit nombre qui en bénéficie : « L'un des effets de toutes ces dettes est évident : le mécanisme central d'extraction des profits pour le secteur privé devient l'Etat lui-même » . C'est ainsi que 70 % des revenus de la banque américaine JP Morgan Chase provient des pénalités de retard de paiement . Pourquoi alors la bureaucratie n'est-elle pas renversée ? Comment perdure-t-elle ? Ce que donner à penser Graeber, c'est précisément l'expérience d'un « enchantement du désenchantement », cet envoûtement de la « cage d'acier » qu'a analysé Béatrice Hibou dans son ouvrage La bureaucratisation du monde à l'ère néolibérale . Loin de la célébration wébérienne d'une efficacité bureaucratique qui concentre et monopolise l'information, est avancée la thèse d'un « attrait caché », d'une puissante attraction que les bureaucrates exercent sur ceux qu'ils administrent. La bureaucratisation rassure parce que son hubris réglementaire sature l'espace et verrouille l'avenir en le rendant prédictible.

En nous entraînant des premières administrations de Mésopotamie jusqu'au Seigneur des Anneaux, la mise en regard des institutions bureaucratiques avec les récits héroïques – qu'ils soient barbares ou fantastiques, fait d'autant plus ressortir ce caractère rassurant et prévisible. Synonymes d'évasion pour les administrés, ces îlots anti-bureaucratiques, ancrés dans des mondes lointains, magiques et imprévisibles, font système avec la bureaucratie dans la mesure où ils nient et valorisent ses principes constitutifs que sont la neutralité, l'indifférence, la régularité des procédures ou la transparence de décisions impersonnelles... Le style tranchant de Graeber peut être déconcertant mais il ne cède pas à la facilité d'une approche intentionnaliste, qui s'enfermerait dans une personnification de « la » bureaucratie : la bureaucratisation se fait par le haut mais aussi par le bas, comme la rencontre entre des structures et des attentes et intérêts sociaux qui varient en fonction des époques.

Pourtant, il existe un décalage manifeste entre l'idéal-type bureaucratique et son fonctionnement effectif. Souvent confondu avec la démocratie, l'Etat de droit est supposé empêcher les dérives de la souveraineté en soumettant gouvernants et gouvernés aux mêmes interdits alors que le propre du pouvoir souverain est de s'affranchir des règles qu'il s'est lui-même fixées en décidant de l'état d'exception. Non seulement les institutions bureaucratiques ne peuvent éliminer la part irréductible d'arbitraire qui refait toujours surface à un moment ou un autre, mais surtout elles ne s'affranchissent pas des valeurs contrairement à ce que laissent entendre ceux qui les qualifient comme des « technologies sociales neutres » . Dans le contexte actuel, le néolibéralisme constitue ainsi la toile de fond des bureaucraties contemporaines. Mais l'illusion ne s'arrête pas là.  

La bureaucratie s'apparente à une chape de plomb qui étouffe la « chair du social » , au risque de la faire suffoquer. Graeber prend appui sur la distinction entre les jeux et le jeu pour établir un rapport entre la propagation de la bureaucratie et le déclin de la créativité. En posant toujours davantage de règles contraignantes, la bureaucratisation oblitère en effet « le libre jeu de la créativité humaine » . Comme une tentative sans cesse renouvelée pour ensevelir les processus immaîtrisables et permanents de co-création qui ont lieu entre les individus qui font société, à l'image du langage, coextensif de la grammaire et de l'invention de mots nouveaux.  Du point de vue des individus, c'est la peur du « jeu », le vertige devant l'abîme de la création qui les pousse à se réfugier dans le cadre bien délimité des jeux, aujourd'hui régi par le TINA . La tension entre les jeux et le jeu reflète donc ce qui se joue entre l'institué et l'instituant. Cette brisure de l'institution nous amène à une interrogation singulière qui traverse l'ouvrage entier : comment se ressaisir des capacités collectives d'imagination exposées à la domestication bureaucratique ?

Non seulement les procédures bureaucratiques percent des « zones blanches » dans l'imagination, mais en plus, les discours normatifs qui l'environnent imposent un consensus insidieux au nom du réalisme politique. « Etre réaliste » signifie, en général, prendre au sérieux les effets de la menace systémique de la violence » , explique Graeber, lui-même souvent taxé d'irréaliste en raison de son engagement anarchiste. En d'autres termes, faire preuve de réalisme, c'est partir du principe que l'usage de la violence, pilier de la souveraineté étatique, est systématique et qu'il ne peut y avoir d'autre alternative. La position autoproclamée réaliste, qu'elle soit conservatrice ou néolibérale, conçoit la politique comme intrinsèquement violente et propice à la destruction, tandis que pour la gauche – telle que l'entend Graeber, c'est l'imagination, source intarissable de créativité, qui se trouve au fondement de toute politique.

L'imagination constitue donc la clef de voûte de cette grille de lecture, certes schématique mais non moins féconde : elle met l'accent sur les dimensions créatrices et immanentes d'une imagination pratique, en prise avec le réel et la délibération publique, par contraste avec la conception traditionnelle, transcendante, privatisée et donc dépolitisée. Cette interprétation de l'imagination revêt une dimension anti-libérale à deux égards : non seulement elle rompt avec l'individualisme possessif, qui s'enracine dans la primauté de l'esprit sur le corps, mais en plus elle conçoit la liberté sur un mode arendtien, comme un agir-de-concert, un lien fragile et délicat qui naît entre les hommes. Dans le sillage de John Holloway Graeber pose avec acuité la question du rôle instituant de l'imaginaire : ce n'est pas le capitalisme qui nous façonne mais nous, pluralité d'individus socialisés qui formons le « collectif anonyme » qui le maintient en vie. D'où la contingence de l'ordre existant qui ne peut exclure la possibilité d'un ordre autre. Cette réintroduction de la notion d'imaginaire, qui n'est pas sans faire écho à la pensée française dite de la « démocratie radicale » , constitue un des apports précieux de ce livre qui ébranle les convictions les plus fermement établies.

 

La démocratie contre la bureaucratie ? 

 

Le livre de Graeber a le mérite d'articuler critique de la domination sociale – en l'occurrence bureaucratique, et pensée de l'émancipation politique. Au fil du livre sont esquissées plusieurs pistes qui peuvent servir de boussole pour arpenter les sentiers encore inconnus de l'auto-émancipation. Il insiste en particulier sur la « ferme volonté, par défi, d'agir comme si nous étions déjà libres »  : agir ici et maintenant pour donner vie à la liberté, s'en saisir et non pas la projeter dans l'illusion d'un grand soir ou l'enfermer dans une série de répétitions incantatoires. Adoptant une perspective internationaliste, cet observateur des brèches ouvertes dans le massif de l'ordre établi  souligne la portée du mouvement altermondialiste, sans négliger les difficultés soulevées par l'auto-organisation. Acommencer par le récif de la bureaucratisation qui voit se reconstituer des cliques monopolisant le pouvoir au sein des mouvements sociaux. Au-delà de l'altermondialisme qu'il définit comme anti-bureaucratique, le défi politique majeur consiste à garder à l'esprit que les moyens importent tout autant que les fins pour donner naissance à des rapports humains placés sous le signe de la coopération et de l'égalité. Si le règne bureaucratique, sous sa forme soviétique comme capitaliste, tend à suturer le champ des possibles, cet essai ne cesse de rappeler la capacité de l'imagination à briser cette clôture afin de relancer « l'invention démocratique »  .

Contrairement à ce que laissent entendre ses détracteurs, Graeber ne cède pas aux sirènes de l'irénisme, pas plus qu'il ne s'enferme dans le fantasme d'une horizontalité pure et transparente, comme a pu l'affirmer Frédéric Lordon dans son dernier ouvrage Imperium . Ce regard de biais sur le monde contemporain a le mérite de rappeler la fragilité de nos régimes électifs mais aussi de ces moments insurrectionnels qui neutralisent la routinisation bureaucratique. La plume de Graeber ne se veut pas pour autant prescriptive dès lors qu'il met l'accent sur l'imprévisibilité et l'indétermination d'une démocratie irrésistiblement « sauvage » #nf#