ROMAN – « Délivrances » de Toni Morrison
[mardi 05 janvier 2016]



Dans son nouveau roman, l'auteure de Beloved reprend la question de la couleur des peaux et des identités auxquelles elle assigne – de leurs fausses pistes, de leur transformation, de leur facticité.

 

« Mais qu’est-ce que c’est donc un Noir ? Et d’abord, c’est de quelle couleur ? » se demandait Jean Genet. C’est une question de peau, certes, mais pas uniquement. Dans Délivrances de Toni Morrison, les personnages se délivrent de leur passé, de leurs secrets et surtout du déterminisme lié à leur couleur de peau.

Être ou ne pas être noir, telle est la question que se posent certains personnages. Le livre débute par une naissance inattendue : la nouveau-née est « noire comme la nuit, noire comme le Soudan » , alors que la mère est « claire de peau avec de beaux cheveux, ce qu’on appelle une mulâtre au teint blond » . « Y a personne dans ma famille qui se rapproche de cette couleur. Ce que je peux imaginer de plus ressemblant, c’est le goudron ; pourtant, ses cheveux ne vont pas avec sa peau. Ils sont bizarres : pas crépus, mais bouclés, comme chez ces tribus qui vivent toutes nues en Australie » . La grand-mère du bébé, elle, « se faisait passer pour blanche » .

Une enfant noire au point de faire peur à celle même qui l’a mise au monde n’est pas sans poser problème : les gens ne comprennent pas cette curieuse association d’un bébé noir et d’une mère claire de peau : « J’aurais pu être la baby-sitter si nos couleurs de peau avaient été inversées » .

Dans le roman, les attributs des uns et des autres ne correspondent pas aux stéréotypes. Ainsi, une infirmière est-elle surprise lorsqu’une des amies blanches de l’héroïne à la peau si noire vient la chercher dans une clinique : « une Blanche avec des dreadlocks blondes, une très noire avec des boucles soyeuses » .

Si certains choisissent d’être Noir ou Blanc (ou de passer pour), d’autres personnages changent d’identité : Lula Ann, que le lecteur a vu naître au début, devient Bride. Changer de style vestimentaire revient aussi à changer d’identité (ou du moins la perception que les autres ont d’elle). Bride fait donc appel à un styliste qui lui conseille de se vêtir constamment de blanc afin de mettre en valeur le noir de sa peau. Son credo : « Le noir, c’est le nouveau noir. Tu vois ce que je veux dire ? » . Et puis ce constat : « Le noir fait vendre. C’est la matière première la plus en vogue du monde civilisé » .

Le résultat de cette opération de relooking est tel que tout réussit désormais à Bride : « Vrai ou pas, ça m’a créée, recréée » . Même sa mère, terrifiée à la naissance, n’en revient pas. Avant la transformation : « Au début, je n’arrivais à voir plus loin que toute cette noirceur afin de savoir qui elle était et simplement de l’aimer » . Après : « À chaque fois qu’elle venait, j’oubliais à quel point en réalité elle était noire, parce qu’elle usait de sa couleur à son avantage, dans de beaux vêtements blancs » .

Pour Bride, qui travaille dans les cosmétiques, la revanche sociale passe par la beauté, le désir et la sexualité : « Je suis devenue une beauté profondément ténébreuse qui n’a pas besoin de Botox pour avoir des lèvres faites pour être embrassées, ni de cures de bronzage pour dissimuler une pâleur de mort. Et je n’ai pas besoin de silicone dans le derrière. J’ai vendu mon élégante noirceur à tous ces fantômes de mon enfance et maintenant ils me la payent. Je dois admettre que forcer ces bourreaux – les vrais et d’autres comme eux – à baver d’envie quand ils me voient, c’est plus qu’une revanche. C’est la gloire » .

Le roman de Toni Morrison donne à entendre plusieurs narrateurs – souvent la voix des différents personnages ou bien celle d’un narrateur étranger à l’intrigue. Il en ressort une construction un peu bancale où les secrets des uns et des autres apparaissent peu à peu. Un des fils conducteurs de ce livre, qui relève aussi du conte, est celui de la pédophilie. Tous les adultes ou presque commettent ce crime ou en sont suspectés : un propriétaire d’immeuble, une institutrice, un type dans un parc… On comprend mieux pourquoi, entre autres raisons, les derniers mots du livre, qui sont aussi ceux du titre original, sont « Que Dieu aide l’enfant » (God Help the Child)..


Toni Morrison, Délivrances
Christian Bourgois, 2015
198 pages, 18 euros
 

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