De l’histoire mondiale à l’histoire du sport : un regard sur certaines évolutions de la recherche historique en France.

Les historiens français en mouvement prend le relai d’un premier volume publié par le Comité français des sciences historiques (CFSH), Les Historiens français à l’œuvre, salué de tous lors de sa sortie en 2010. Ce premier recueil dressait un bilan des lignes de force historiographiques, d’abord par période académique – antique, médiévale, moderne et contemporaine – puis par thèmes transversaux. Deux en plus tard, en 2012, le CFSH organisait un congrès visant à poursuivre l’exploration par sous-champs dans le cadre hexagonal, en préparation au congrès du Comité international des sciences historiques de 2015 à Jinan. Les tables rondes organisées à cette occasion à Reims ont permis de sonder les travaux de l’école historique française : dans son introduction, Jean-François Sirinelli emploie d’ailleurs lui-même la métaphore du forage pour décrire cette méthode d’exploration. De ces tables rondes sont sortis les textes qui composent ce recueil, dont l’ambition est de dégager les lignes directrices des nouvelles recherches et de traduire les débats ouverts par ces pistes plus ou moins nouvelles.

Notons d’abord que ces textes sont écrits sous le signe de l’inquiétude. De nombreux auteurs soulignent les difficultés inhérentes au travail de l’historien universitaire aujourd’hui : problèmes institutionnels, difficultés de l’insertion professionnelle, identité du métier en péril. La préface en parle abondamment. Cette inquiétude est perceptible également dans le tableau d’ensemble de l’enseignement scolaire de l’histoire par Laurent Wirth : on redit l’importance de ne pas céder à des pressions médiatiques ou idéologiques. Certains domaines comme l’histoire économique, développée ici par Dominique Barjot, et surtout l’histoire politique, qui fait l’objet d’un texte de Gilles Le Béguec, se trouvent « à l’heure des défis », dans une posture qui, si elle n’est pas défensive, vise à trouver de nouveaux regards en un temps difficile.

 

L’histoire à l’heure de la mondialisation

 

Le recueil se partage en deux grandes parties introduites chacune par l’historienne médiéviste Claude Gauvard. La première entend relever le défi de la mondialisation. Les diverses mutations associées à ce phénomène dans les dernières décennies ont modifié en profondeur les méthodes historiques à travers la prolifération des usages de l’informatique, le plurilinguisme, mais également à travers une nouvelle prise en compte des phénomènes supra-nationaux qui se traduit par les courants de la global history, de l’histoire connectée et d’autres world history. Nicolas Weill-Parot s’inscrit dans ces débats d’une manière très offensive : il dénonce les risques d’une « histoire utilitariste » qui consisterait à faire de l’histoire pour répondre à une demande sociale « multiculturaliste », « pour ne pas “désespérer la Seine-Saint-Denis” (ou ce à quoi on veut la réduire)  ».

On peut ne pas être d’accord avec la conclusion de l’auteur, qui convoque un « Connais-toi toi-même » socratique dans les recherches et surtout dans les programmes scolaires, et qui prône ainsi, finalement, un retour à une histoire nationale susceptible de fonder une identité commune. Il n’en reste pas moins que son exposé est un tableau intègre des débats qui ont parcouru la recherche historique, et particulièrement l’histoire médiévale, ces dernières années. De part en part du recueil, les programmes scolaires sont d’ailleurs toujours au cœur des discussions. Dans la description qu’il en donne, Laurent With montre d’ailleurs à quel point leurs évolutions sont en partie liées à la mondialisation.

Quant aux autres textes, ils abordent diversement certaines inflexions historiographiques que l’on peut relier à la mondialisation dans son acception la plus large. Charles-François Mathis donne une mise au point particulièrement intéressante de l’histoire environnementale, à laquelle la Revue d’histoire moderne et contemporaine a consacré un dossier conséquent en 2009 . Yvan Combeau invite à redécouvrir l’historien Auguste Toussaint qui, dès la fin des années 30, a contribué au décentrement du regard sur l’Océan Indien. Enfin Jean-François Sirinelli propose quelques clefs de lecture de l’influence de la mondialisation sur les méthodes d’analyse du monde contemporain, en soulignant notamment l’importance jeux d’échelles nécessaires pour comprendre les phénomènes culturels mondiaux dans l’histoire récente.

 

De quelques renouvellements

 

La deuxième partie est plus composite. Elle traite de différents sujets qui ont émergé ces dernières années dans la recherche historique française. L’un des panoramas les plus intéressants, sans doute, porte sur l’histoire du sport, qui s’est particulièrement développée ces dernières années en lien avec les Sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS). Thierry Terret démontre, s’il en était besoin, la vitalité de ce nouveau terrain, dont il donne à voir les perspectives de recherches fécondes qui restent encore à explorer.

Les mises au point de Dominique Barjot sur l’histoire économique, de Gilles Le Béguec sur l’histoire politique et d’Amaury Lorin sur l’histoire coloniale, des empires et de l’esclavage ont des portées différentes, mais ont en commun de souhaiter faire le point sur des champs de recherche qui se sont largement développés tout en cherchant un renouvèlement méthodologique. A cet égard, l’intention qui sous-tend l’article de Gilles Le Béguec – à savoir recréer les liens entre l’histoire politique et l’histoire générale – renvoie directement au titre du recueil : il s’agit ici à proprement parler d’historiens « en mouvement », qui visent à recréer une dynamique dans une sous-discipline en voie d’essoufflement.

Malgré certains articles stimulants, ce recueil laisse cependant un peu sur sa faim. On peut d’abord regretter la place extrêmement restreinte faite aux périodes non contemporaines. L’histoire médiévale bénéficie de l’article de Nicolas Weill-Parot, mais l’histoire antique ou moderne n’est évoquée qu’en passant, dans des contributions qui portent très majoritairement sur le XIXe et le XXe siècle. On peut regretter aussi que certaines évolutions récentes des études historiques ne soient que marginalement prises en considération, notamment tout ce qui concerne les méthodes permises par l’usage de l’informatique. S’il y est souvent fait allusion, aucun contributeur ne détaille ou ne questionne l’utilité ou la pertinence des nouvelles pratiques liées, par exemple, au big data. De même, rien ou presque n’est dit de la place de l’open access dans le travail des historiens aujourd’hui, un défi pourtant majeur à relever. On peut globalement regretter que ce recueil, qui se présente comme un tableau des mutations que connaît le métier d’historien, ne prenne que si peu en compte certains de ces changements les plus décisifs, alors qu’il s’ouvrait sur une préface s’intitulant précisément, et avec une grande clairvoyance, « le nouveau parvis »#nf#