Derniers mots et derniers moments du dictateur libyen selon Yasmina Khadra, ancien officier de l’armée algérienne et auteur francophone de plus de trente romans souvent récompensés.

 

De Yasmina Khadra, on avait lu, il y a quelques années déjà, le fort et dérangeant roman L’Attentat, qui nous emmenait au cœur du terrorisme palestinien ; ou la trilogie des Hirondelles de Kaboul, où l’on découvrait les complexités de la radicalisation religieuse et du fondamentalisme. Renouant une nouvelle fois avec l’Orient et la violence, Khadra s’attaque – c’est le mot juste – à la chute de Mouammar Kadhafi, dictateur de la Libye de 1969 à 2011.

Rédigé à la première personne, le roman s’ouvre sur les souvenirs d’enfance de Kadhafi, et se termine avec son lynchage, le 20 octobre, près de Syrte, alors que le « Frère Guide » tente de fuir les rebelles. Entre les deux, environ deux cent pages dans lesquelles on est plongé dans la tête du dictateur, le texte déroulant le flux de ses pensées. Peu de dialogues, ici, puisque Kadhafi n’est entouré que par une poignée de fidèles, tous plus pathétiques les uns que les autres. Réfugié dans des appartements miteux, se cachant des miliciens qui patrouillent la ville et des avions de l’OTAN qui la bombardent, Kadhafi n’a plus aucun pouvoir : le livre raconte une déchéance morale bien plus qu’une chute politique. Le tyran crie, insulte, croit jusqu’au bout à l’arrivée de renforts, refuse de voir la réalité en face : il y a, évidemment, des échos des derniers jours d’Hitler dans son bunker. Dans le long monologue intérieur, Khadra en profite pour revenir sur l’ascension au pouvoir de Kadhafi, sur le parcours qui le mène de l’écolier bagarreur au jeune soldat rebelle et enfin au putchiste de 1969.

 

Mythologie d’un tyran

Provocateur, le roman l’est, cherchant de toute évidence à mettre le lecteur mal à l’aise en le plaçant au plus intime des pensées d’un tyran sanguinaire dont les crimes ne sont évoqués que ça et là. Disons-le d’emblée, et à rebours à la fois des critiques littéraires et des très bonnes ventes du roman : l’essai n’est pas concluant. La vision que propose Khadra de l’ascension politique de Kadhafi est incroyablement caricaturale : de l’humiliation sociale du jeune officier bédouin à qui on refuse une épouse faisant partie de la haute société à la quête du père d’un orphelin, tout ici a des couleurs de déjà-vu, déjà-lu. Dans un entretien donné à la Tribune de Genève en août 2015, Khadra déclarait : « derrière les révolutions, il y a souvent des hommes frustrés qui ont une revanche à prendre ». Or cette vision psychologisante, et somme toute assez naïve, revient à passer au-dessus (sinon à côté) de tout le sens que l’histoire et les sciences politiques parviennent à dégager de l’étude de telles révolutions, en détricotant le mythe du grand homme et des masses passives.

Caricature, encore, dans la façon dont sont décrites les violences sexuelles : après avoir pris le pouvoir, Kadhafi fait capturer la jeune fille qu’il souhaitait épouser et la séquestre pour abuser d’elle. On le voit aussi utiliser sexuellement ses gardes du corps féminins, les « Amazones ». Yasmina Khadra reprend ici l’ouvrage de la journaliste Annick Cojean sur les esclaves sexuelles de Kadhafi . Sans nier la réalité de ces faits, il convient cependant de rester prudent en se rappelant que le comportement sexuel dévoyé et prédateur a toujours fait partie, depuis la philosophie grecque, des caractéristiques à la fois morales et politiques du tyran, soumis à ses passions et incapable de se gouverner lui-même. Le style lui-même est très curieux. Extrêmement élégant, raffiné, comme toujours chez Khadra, il ne convient guère ici au sujet : il est finalement si travaillé, si littéraire que tout effet de réel disparaît. Qui peut croire qu’un dictateur de 70 ans, affamé, pourchassé par des miliciens, puisse dire calmement : « mon ombre ne serait pour lui qu’une insondable vallée des ténèbres »  ?

 

L’ombre hitlérienne

L’écho avec les derniers jours d’Hitler, tels que racontés récemment dans l’ouvrage de Mario Frank  ou mis en scène dans le film de Oliver Hirschbiegel , est évident, et envahissant. Comme Hitler, Kadhafi vit dans ses fantasmes, dans les échos du passé, dans ses rêves mégalomaniaques et ses délires de puissance, tout en traînant un corps vieilli et affaibli. Là encore, du déjà-vu, donc... Et Khadra manque de la mesure et de la justesse de Bruno Ganz, l’acteur qui jouait Hitler et qui montrait l’effondrement moral du Führer par un léger tic qui, au long du film, ne cessait de s’accentuer. Ici, au contraire, les ficelles sont grosses, comme dans ce morceau de monologue : « On raconte que je suis mégalomane. C’est faux. Je suis un être d’exception, la providence incarnée que les dieux envient » . Tout est fait pour rendre Kadhafi ridicule, sans aucune subtilité.

La référence filée à Van Gogh – Khadra préfère parler de parabole artistique , dont l’autoportrait accompagne le chef libyen pendant toute sa vie, est lourde, sortie de nulle part, et n’apporte rien à l’intrigue ni au personnage. Rien – sauf la folie. Car Kadhafi est clairement fou ici, mégalomane, paranoïaque, guidé par une Voix. Sa folie est d’ailleurs renforcée par sa consommation d’héroïne. Il y a, derrière cette folie, une vision presque politique. En insistant sur l’instabilité mentale de Kadhafi, l’auteur replie en effet les atrocités de son régime sur la maladie mentale – vieille excuse que celle-là, encore avancée pour Hitler ou Staline, qui permet au fond de se rassurer en cachant la banalité du mal sous l’anormalité de la psychose. Mythe rassurant, qui évite de se confronter de face à la réalité des tyrans. Sur cette question, on préférera lire le grinçant Il est de retour de T. Vermes, qui ressuscite Hitler dans l'Allemagne contemporaine.

 

Apothéose d’un mauvais larron

La fin du roman, qui décrit le lynchage de l’ancien chef d’État capturé et massacré par des miliciens, est dérangeante. Kadhafi vit ses derniers instants comme une apothéose – littéralement, puisqu’il se compare au Christ souffrant pour sauver les hommes. Khadra ne cache pas sa fascination pour le personnage, et il faut se souvenir en effet de l’enthousiasme que sut susciter Kadhafi lorsqu’il se posait, dans les années 1970, en leader panarabe. Il ne s’agit pas de condamner « en bloc » Kadhafi, et l’attitude des pays occidentaux à son égard rend impossible, voire hypocrite, une telle condamnation – il suffit de se souvenir des tentes de Kadhafi plantées sur la pelouse de l’Elysée... Reste qu’on a bien affaire à un dictateur, coupable de crimes terribles qui ne sont pas encore tous connus. La violence de sa mort ne le dédouane pas, ou plutôt, pour utiliser le vocabulaire religieux visiblement cher à Khadra, ne l’absout pas. Il ne s’agit évidemment pas d’accuser Yasmina Khadra de sympathies pour le personnage de Kadhafi : comme il l’a dit et écrit à de nombreuses reprises, il écrit pour réintroduire un peu de complexités, de nuances de gris, et c’est le propre voire la mission du romancier. On a bien affaire à une œuvre de fiction, et tout est permis. Mais en mettant en scène un Kadhafi idéalisé, persuadé jusqu’au bout d’avoir œuvré pour le bien de la Libye, l’auteur écrit presque une hagiographie – or les historiens médiévistes connaissent bien la force de ces textes, qui peuvent réécrire un destin et faire oublier le poids des morts et des atrocités.

« Il est trop tard » sont les derniers mots du roman : qu’il me soit permis de suggérer que, alors que le destin politique de la Libye, voire de tout le Maghreb, est encore très hasardeux, et alors que certains journaux français d’extrême-droite récupèrent la figure de Kadhafi pour mieux dénoncer la violence des islamistes et souligner qu’il ne faut pas faire tomber Assad, ce livre vient peut-être, au contraire, trop tôt#nf#

 

Yasmina Khadra, La Dernière nuit du Raïs

Julliard, 2015, 18 euros