Philosophie

Zones de traduction

Couverture ouvrage

Emily Apter
Fayard , 416 pages

Traduisible/Intraduisible ?
[lundi 23 novembre 2015]


Un ouvrage technique fait le point sur la littérature comparée en en déplaçant les enjeux.

Le lecteur mal informé ne s’y attend sans doute pas. L’auteur, en effet, souligne d’emblée qu’après le 11 Septembre, la traduction est soudain devenue un enjeu stratégique, quand les États-Unis ont pris conscience de l’alarmante pénurie de traducteurs de l’arabe. Mais comment s’ouvrir à la non-identité linguistique ? Dans le même ordre d’idée, ce même événement révélait que le monolinguisme et l’unilatéralisme de l’anglais était, tout de même depuis longtemps, un problème. Par ailleurs, croire pouvoir se contenter des logiciels de traduction automatique a rendu longtemps aveugle sur la question des langues : ces logiciels permettaient-ils vraiment de comprendre les propos des prisonniers de langue étrangère (un récit de ce type, avec des conséquences sur le déclenchement d’une guerre, cette fois, se trouve d’ailleurs chez Ismaïl Kadaré, dans Le Pont aux trois arches) ? Les résultats obtenus grâce à ces logiciels ne sont-ils pas tragiquement erronés dès lors que les erreurs engendrées déclenchent les « tirs amis », au lieu de les éviter (cf. la guerre en Irak, en Bosnie-Herzégovine…).

Quoi qu’il en soit, c’est dans ce contexte politique que le projet de cet ouvrage a pris forme. Il participe de ce qu’on appelle désormais les translation studies, si on accepte de comprendre que les chercheurs ne s’y consacrent plus aux seules questions de fidélité linguistique et textuelle à l’original (avec ses idéaux d’adéquation, de commensurabilité, d’isomorphisme et de similitude), mais mettent, par exemple, l’accent sur les erreurs de traduction en temps de guerre, sur le rôle des conflits linguistiques et littéraires dans la formation du canon rhétorique, sur l’enjeu esthétique des expérimentations linguistiques qui s’écartent de l’usage standard de la langue. En un mot, comment prendre acte sérieusement des défaillances incontestables de la traduction, sans se réfugier dans le silence ou le monolinguisme ? Et plus largement encore, ces travaux nous introduisent à une question centrale : il ne suffit pas de déplorer l’hégémonie du global english, il faut tenir compte sérieusement de la manière dont d’autres langues de portée mondiale sont en train de modifier l’équilibre des forces dans la production de la culture mondiale. En quoi l’auteure prend l’exemple du chinois, en montrant comment cette langue est devenue centrale dans la culture d’Internet, au point de concurrencer l’anglais comme jamais auparavant dans l’histoire.

Afin d’approfondir l’apport de ces travaux, le lecteur peut se reporter à l’introduction de l’ouvrage qui en brosse une sorte d’état des lieux. Il y est question des guerres linguistiques qui déterminent les politiques de traduction dans les médias, le marché littéraire et sur Internet, de la même manière qu’Ismaïl Kadaré écrit : « La guerre entre les langues n’est pas moins tragique que la guerre entre les hommes. » Autrement dit, le champ des translation studies s’est largement étendu : gestion du renseignement en temps de guerre, situation des langues minoritaires au sein des cultures d’État, controverses autour des « autres anglais », la traduction dans la diffusion et la préservation de l’héritage culturel, l’élargissement de la réception de quelques auteurs privilégiés dans les langues dominantes, la disparition des langues, ainsi que le risque toujours pris de fétichiser les langues patrimoniales à la faveur d’une politique de conservation.

Maintenant, il faut éclairer un point : pourquoi des « zones » de traduction, ce concept central d’un ouvrage qui n’est pas aisément abordable sans de nombreuses connaissances littéraires, sinon pour désigner le seuil idéal de communication d’une communauté de locuteurs, sans doute en référence à l’utopie linguistique de Leibniz (un chiffre universel ?), voire de Humboldt ou de Habermas ? Souvenir, non moins important, d’un poème de Guillaume Apollinaire, la « zone » est un territoire psychogéographique où convergent le plus souvent des langues différentes. Mais si, précise l’auteure, certaines théories linguistiques ont été mobilisées afin de renforcer la séparation des langues closes sur leur propre monde, la « zone », telle qu’entendue ici, désigne des sites dont la caractéristique est d’être plutôt « en traduction », c’est-à-dire de n’appartenir à aucune langue particulière ni à aucun moyen de communication déterminé. Il est aisé d’en découvrir au cœur des conflits actuels. Ce qui intéresse l’auteure ce sont, par conséquent, les diasporas, les sphères publiques de l’imprimé et des médias, les institutions et leur politique concrète des langues. Autre intérêt de cette recherche : elle dénaturalise en quelque sorte les citoyens en leur refusant le confort de l’espace national, du rituel ordinaire et des arrangements quotidiens bien établis. Chacun sait bien que l’expérience de l’apprentissage d’une langue étrangère est un camouflet salutaire infligé au narcissisme, national et individuel. Où l’on rejoint Walter Benjamin et ses écrits portant sur le langage, si on en a bien retenu la leçon : que la traduction est en état de perpétuelle traduction. Paradoxe ? Sans aucun doute.

Autant dire que cet ouvrage ne dément pas le doublet : « Tout est traduisible », « Rien n’est traduisible », que l’auteure mue en première et dernière thèse sur la traduction qui ouvre son ouvrage ; lequel se trouve entrer dans une collection spéciale publiée sous la double direction d’Alain Badiou et de Barbara Cassin, la directrice d’un célèbre et génial dictionnaire collectif des « intraduisibles ». C’est évidemment au prix de souligner encore une fois que le terme d’« intraduisibilité » permet de décrire les effets collatéraux d’une industrie de l’édition internationale qui favorise certains pays et certains types d’écriture. Promu différemment, ce qui importe donc dans cet ouvrage, c’est le terrain d’étude de la marchandisation des littératures nationales, les politiques d’édition, la domination des maisons d’éditions anglophones, les effets d’une esthétique internationalisée favorisant la production d’œuvres et de genres artistiques prêts-à-traduire.

Autant dire que la question linguisitique fait partie de l’art de la guerre, non seulement parce que la traduction est une arme de guerre, mais aussi parce que l’impossibilité de la traduction est un élément de la guerre. En ce sens, un chapitre entier de l’ouvrage est consacré aux deux maîtres de l’auteur : Léo Spitzer et Éric Auerbach. « Maîtres » au sens où ils ont inventé la littérature comparée. Un chapitre de l’ouvrage est alors consacré à l’aventure stambouliotte, à partir de laquelle cette invention s’est effectuée, les deux auteurs s’étant exilés durant la Deuxième Guerre mondiale à Istanbul, y ayant réinventé l’université, tout en partageant la même méfiance à l’égard du nationalisme. L’auteure rappelle ce qu’il en a été de l’idéal goethéen antérieur de Weltliteratur, antérieur bien sûr aux travaux récents décrits dans cet ouvrage, mais aussi ce qu’il en est de l’état des choses de nos jours : entre global lit à la manière de Fredric Jameson, cosmopolitisme et transnationalisme littéraire, auxquels s’ajoutent les postcolonial studies si importantes de nos jours. L’auteure prend évidemment en compte le travail d’Edward Said, et sa manière de faire de la littérature comparée la pierre angulaire de sa dénonciation du vers orientaliste qui ronge de l’intérieur la critique littéraire eurocentrée. Pourquoi donc Haïti, la Martinique et la Guadeloupe relèvent-elles toujours des études francophones ; Cuba, des études hispaniques ; la Jamaïque, des études anglophones ? Comment se défaire de la géographie (linguistique) coloniale ?

Concernant ce dernier auteur, Edward Said, un chapitre en dit plus long. L’auteure défend la thèse d’un humanisme saidien, un humanisme après L’Orientalisme, partie intégrante de son idéal de coexistence culturelle, et de son allégeance à la notion goethéenne de littérature-monde. Par son engagement pour la liberté individuelle, les droits humains universels, l’anti-impérialisme, l’autodétermination des peuples, et la lutte contre la dépendance économique, l’œuvre de Said combat aussi le nationalisme philologique européen, en tant que pourvoyeur des tropes et des stéréotypes orientalistes. Et l’auteure de rappeler l’analyse du statut (et des mots pour l’énoncer) de Mahomet dans la Divine Comédie de Dante. L’Orient de l’orientalisme n’est en définitive qu’un supernaturalisme chrétien laïcisé. Mais elle va plus loin, s’intéressant alors à la lecture de l’œuvre de Auerbach par Said.

Il n’en reste pas moins que ces études comparatistes ne doivent pas conduire à un relativisme de type postmoderne. Ainsi le débat rebondit-il autour de la question créole, plus tardive. La « créolité », doit-on le rappeler, est un concept de l’histoire littéraire. L’auteure prolonge l’examen en s’intéressant à la façon dont la créolité oblige à mettre en question la manière dont on a jusqu’ici étudié l’évolution de la littérature, de ses genres et de son marché.

Le défi de la littérature comparée consiste à concilier la singularité de l’altérité intraduisible et la nécessité de traduire quand même, et ceci sans avoir recours à des codes numériques (ouvrant la perspective de pouvoir tout traduire en tout grâce aux techniques de la traduction informatisée) ou plutôt en tenant compte des interfaces linguistiques, en tout cas, tant que l’on ne reconnaît pas les langues de programmation comme des branches légitimes de la littérature comparée. Faute de quoi, ajoute l’auteure à juste titre, l’échec de la traduction devient un prétexte pour rester confiné dans son univers monolingue, parfois d’ailleurs associé à un esprit de clocher masqué par les bons sentiments selon lesquels il vaut mieux de ne pas « métraduire » l’autre ! Telles sont finalement les beautés de la littérature comparée qu’elle exige un effort d’ouverture, tout en se focalisant désormais sur l’étroite relation entre guerre et langue. Qu’y gagne-t-on ? On y gagne un soin particulier investi dans un comparatisme littéraire sans parti pris national sur la philologie. Encore faut-il bien s’engager à briser l’isomorphisme entre noms de nations et noms de langues !.
 

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2 commentaires

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Jacques Bolo

25/11/15 20:01
Où l'on se dit que décidément, les partisans de l'intraductibilité sont bien responsables du terrorisme...
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Jean-ollivier

27/11/15 19:23
Man kann alles übersetzen, aber man kann nicht alles übertragen. Kurt Tucholsky (1890-1935). On peut tout traduire, mais tout ne se traduira pas.

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