ROMAN – « La Maladie » d’Emilio Sciarrino
[vendredi 30 octobre 2015]



Le texte est fragmenté comme les feuilles volantes qu’on arrache d’un calendrier – ici, celui de la maladie. Les saisons passent, l’automne, l’hiver, le printemps et la maladie est toujours là. C’est par la fenêtre qu’on observe l’avancée du temps : « Il est des moments particuliers dans la transition entre deux saisons où le temps semble procéder à l’envers : ainsi, en automne, le ciel, au lieu de virer vers le gris blanc inexpressif de l’hiver, se teinte trompeusement d’un bleu d’été . »

Le malade n’est pas le narrateur ; celui-ci est le témoin de celui-là. Mais pas simplement un observateur, c’est un amoureux. « Le temps a courbé son mouvement autour de la couche du malade, qui devait être le lit du sommeil, de l’amour . » La chambre constitue une unité de lieu qui s’accompagne d’une unité d’action – le temps, lui, s’étire : la tragédie de la maladie n’est pas aussi fulgurante que celle des antiques ou des classiques, elle semble infinie même si le livre, lui, est très court.
Au début, c’est l’imparfait qui donne cette impression d’un temps sans fin et répétitif : « Il voulait que je l’assiste le moins possible », « j’allais lui rendre visite dans sa chambre » . Puis, c’est le présent : « Je le retrouve, toujours fatigué. Je le désire, mais son corps se défausse . » Dans ces deux phrases, ce qui se trouve après la virgule anéantit l’espoir qui venait d’être exprimé avant elle.

Le suspens n’est pas vraiment la raison d’être de la lecture car dès la page 29 les médecins affirment qu’il n’y a pas de traitement : « Il guérira en plusieurs mois, disait-on, on ne sait pas combien. » Le livre est sur la maladie, pas sur la mort – si elle est évidemment un horizon, elle n’en est pas un immédiat.

Dès les premières pages, c’est « la généralité [du] propos  » qui est visée. L’article défini du titre participe de cette universalité, de même que les pronoms il et je dont les référents ne sont pas connus autrement du lecteur. Il s’agit de gommer la subjectivité et pourtant apparaissent quelques bribes personnelles : la rencontre à Pise, le logement à Gentilly, la profession du narrateur… « Apprendre comme oublier  », tel est le sort de ceux qui souffrent, dans leur propre chair ou de la souffrance de l’être aimé : apprendre, mais c’est souvent « trop tard  », ce qu’est la maladie ; oublier ce qu’elle n’est pas (la vie, la santé).

Il et je forment un nous unissant le malade et le garde-malade au sens le plus beau du terme, celui qui monte la garde, le regarde, prend garde à lui sans pouvoir rien faire qu’être là. À cause de la maladie, « c’est nous qui sommes dans une parenthèse, dans une disparition programmée  ». Pourtant, ce nous a ses limites : le malade ne veut pas que le narrateur l’accompagne à l’hôpital et hormis ces visites médicales le premier ne quitte pas la chambre alors que le second est obligé de continuer à vivre à l’extérieur, ou de faire semblant. Telle est la position difficile de celui qui raconte et ce qui fait l’originalité du point de vue : il ne vit pas ce que vit le malade, pas plus que la vie insouciante de ceux croisés à l’extérieur, ceux qui lui accordent une « sympathie de surface  » en prenant des nouvelles du malade avant de passer vite à autre chose, ou les amis qui lui reprochent d’être délaissés.

Au milieu du livre, une autre maladie surgit : celle d’une société qui n’accepte pas la différence. « Nous passâmes de longs dimanches à regarder à la télévision les reportages sur la manifestation contre le mariage homosexuel […]. J’avais l’impression de ne jamais avoir vraiment connu la ville, ni le pays dans lequel j’avais grandi ; en sortant, il me semblait être en terre étrangère ; je me sentais scruté, jugé, épié ; autour de moi, je ne cessais de surprendre des conversations hostiles  ». Cette maladie n’est pas la moins douloureuse à observer du livre.

Cependant, nous savons comment finissent l’une et l’autre maladie, la sociale et l’intime. Il en reste un roman, quelques fragments, comme les feuilles volantes qu’on arrache d’un calendrier, comme le pollen, cette « neige d’été  », qu’on essaie en vain de retenir dans ses mains, signe de renouveau.

Emilio Sciarrino
La Maladie
Christophe Lucquin Éditeur, 2015
120 p., 16 euros
 

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