Philosophie

Des rêves d'angoisse sans fin

Couverture ouvrage

Louis Althusser
Grasset , 224 pages

Sur le sort des rêves publiés
[mercredi 11 novembre 2015]


Le dernier volume des œuvres posthumes du philosophe Louis Althusser enveloppe les récits de rêves qu’il a couchés sur le papier et quelques essais d’interprétation.    

S’agissant de la publication des récits de rêves retranscrits par le philosophe Louis Althusser, et de la lecture qu’on en peut faire avec la distance qui nous sépare de l’époque et de ses événements, plusieurs précautions s’imposent afin d’éviter, autant que possible de laisser croire qu’il ne s’agit pas d’autre chose que d’une opération marketing et macabre autour d’un philosophe, célèbre dans les années 1970, dont on sait qu’il a assassiné son épouse (novembre 1980), ou d’une opération de voyeurisme particulièrement désespérant dès lors qu’on voudrait croire pouvoir trouver dans ces récits les sources mêmes de ce geste ou la compréhension du meurtre de sa femme. Evidemment, on peut se réclamer d’abord d’une certaine tradition de la publication de rêves chez les écrivains : on connaît ainsi le Choix de rêves de l’auteur romantique allemand Jean Paul, mais aussi les écrits de psychanalystes, Sigmund Freud n’étant pas le dernier à avoir procédé ainsi. Cette justification demeure cependant un peu courte, en ce qu’Althusser, semble-t-il, n’a pas vraiment envisagé cette publication lui-même.


Ce recueil, en effet, posthume par conséquent, est conçu et ordonné par Olivier Corpet et Yann Moulier-Boutang à partir des archives d’Althusser déposées à l’IMEC (Institut de la mémoire de l’époque contemporaine). Il résulte d’un travail de repérage, de classement dans les dossiers du philosophe. Ce ne fut pas aisé, expliquent les éditeurs, puisqu’à part un ensemble de transcriptions de rêves conservés comme tels dans des chemises intitulées « Rêves », il fallait retrouver d’autres récits de rêves dans plusieurs dossiers de correspondance avec les femmes avec lesquelles il a entretenu une liaison, et dont une trace a été conservée, ou dont les propriétaires lui ont restitué les feuillets. Le recueil recouvre des lettres s’étalant de 1941 à 1967. Les éditeurs ajoutent les photos de quelques pages de référence en milieu de volume. Enfin, l’ensemble est complété par un écrit intitulé « Un meurtre à deux », datant de 1985, et dont la particularité, outre son objet, est d’être rédigé par Althusser mais sous l’image de son psychanalyste de l’époque. Il a pour statut éditorial de composer le dernier volume des œuvres posthumes du philosophe, telles qu’elles sont éditées par eux.

Evidemment, face à ces écrits, le lecteur peut chercher à jouer lui-même au psychanalyste et, comme on l’a entendu se propager dans quelques comptes rendus de l’ouvrage, s’attacher à déceler les causes inconscientes du meurtre advenu. Nulle nécessité de s’arrêter sur cette manière d’ouvrir l’ouvrage. Elle n’est même pas forcément pleine d’humour.

En revanche, on peut, en toute modestie, être conduit à un certain nombre de remarques.

Des remarques sur les rêves couchés sur le papier. Il est frappant de lire dans ces pages des constantes qui, sans renvoyer à une explication que nous ne pouvons donner, indiquent des pistes de recherche : le thème de la maison, par sa constante réinscription, attire l’attention, la maison de la grand-mère, la maison de vacances, la maison-appartement de la rue d’Ulm,... autant de modalités de l’abri (à investir ou à quitter) qu’on ne peut manquer. Il en est de même pour la nudité des personnages ou pour leur sexualité. D’autres constantes se relèvent encore.

De ce point de vue, le monde onirique d’Althusser mérite au moins une description. Mais il mérite aussi qu’on s’attarde sur un être humain manifestement fasciné par ses propres songes, souvent cauchemardesques – prêtant son titre à l’ouvrage : Des rêves d’angoisse sans fin -, qu’il consigna pendant une trentaine d’années. Ils ont pu, par ailleurs, servir de matière première à la cure analytique, interminable, qu’il suivit tout au long de sa vie, entre les mains de plusieurs analystes (les noms sont soit cités, soit introduits par les éditeurs). Des rêves d’ailleurs qu’il n’hésite pas à partager dans sa correspondance avec sa femme Hélène, et ses amantes Franca et Claire.

Des remarques ensuite sur la manière d’aborder ces rêves, et pas uniquement parce que l’écriture devient ici médiatrice dans une procédure éveillée. Il saute constamment aux yeux qu’Althusser rédige ces propos en suivant une logique qui est exactement celle du texte de Freud, Le rêve et son interprétation. Il conviendrait à cet égard d’opérer des recherches aux fins de déceler quels ouvrages de ou autour de la psychanalyse ont été lus par Althusser durant ces années (repérage des dates de publication aidant des ouvrages de Freud notamment). C’est la logique de la condensation, de la figuration et des associations, jouant parfois sur les contraires. Comme si la théorie psychanalytique avait déjà pénétré les rêves et si ces derniers pouvaient eux-mêmes étaler leurs procédures aux yeux de celui qui les récite. Althusser raconte des mises en scène, utilise des styles divers, joue constamment de l’interprétation au cœur même du récit.

Plus largement maintenant, on peut tout à fait interpréter ces écrits, non destinés à la publication, comme une volonté de conduire un travail de deuil. Une partie de ces textes concernant la même époque que celle de la rédaction de son autobiographie, L’Avenir dure longtemps, on peut se demander à juste titre si ce travail d’écriture n’impliquait pas une tentative interminable et désespérée pour ne pas sombrer totalement, pour se comprendre et peut-être se sauver soi-même.

En épilogue de l’ouvrage paraît pour la première fois un texte troublant intitulé Un meurtre à deux. Il est attribué par Althusser à son psychanalyste et psychiatre traitant (le docteur Uhl). Il est rédigé après le meurtre de sa femme Hélène. Mais tout laisse à penser qu’il s’agit bien d’un dialogue avec lui-même. Olivier Corpet pense qu’il s’agit là en fait d’une autoanalyse de la part d’Althusser, entreprise sans doute aux fins de se disculper. L’idée est ainsi avancée qu’Hélène aurait souhaité mourir et n’aurait empêché en rien le geste fatal de son mari : « Mais la grande question c’est qu’H. s’est laissée faire. Je crois que cela a été un meurtre à deux. […] Je considère la scène du meurtre comme une scène où H. a dû jouer un rôle actif (même sous forme apparemment passive) et ambigu ».

Mais la lecture de ces propos ne donne ni raisons ni motifs de jouer au psychanalyste. 

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