<p>&nbsp;Thomas Gu&eacute;nol&eacute; s&rsquo;attaque aux discours balianophobes qui occupent le devant de la sc&egrave;ne m&eacute;diatique depuis plus d&rsquo;une d&eacute;cennie.</p>

Depuis quelques années et plus précisément les émeutes de 2005, la banlieue a suscité de nombreuses interrogations au sein de la société française. Les problématiques inhérentes à ces zones qui entourent nos grandes villes cristallisent les peurs et nourrissent les discours fantasmés de personnalités aussi controversées que médiatisées ; les « balianophobes ».

Préfacé par Emmanuel Todd, le troisième essai du politologue Thomas Guénolé démarre par un condensé des phrases les plus polémiques d’Alain Finkielkraut, figure de proue de la balianophobie hexagonale. Entre désarroi et exaspération, ce petit rappel permettra au lecteur d’appréhender ce mélange de peur et de haine que l’auteur pointe du doigt et réunit sous une appellation qui tend à se populariser. Ces réactionnaires défendent le désormais traditionnel gimmick « c’était mieux avant » et cette redondance inspire à l’auteur un petit guide  de la rhétorique réactionnaire classique, une « recette de cuisine » teintée d’ironie mais criante de vérité. Thomas Guénolé, maître de conférences à Sciences Po, s’interroge également sur la déontologie journalistique et les logiques médiatiques actuelles. Les supports médiatiques sont des tremplins, des outils d’expansion et de crédibilisation inégalables qui optimisent la diffusion de ces discours transgressifs et discriminants.

Une course à l’audience

S’appuyant sur les travaux du sociologue Jérôme Berthaut , Thomas Guénolé dénonce le manichéisme de certains médias lorsqu’il s’agit de retranscrire la vie en banlieue. Effectivement, après une étude du traitement des banlieues par la rédaction de France 2, Jérôme Berthaut démontre que les séquences y sont prédéfinies pour répondre aux attentes d’une audience avide de sensation. Certains habitants profitent de cette course aux images chocs et se muent en fixeurs, l’équivalent du chasseur de tête, celui qui fournit les profils types et « prêts à l’emploi » qui correspondent aux consignes de la rédaction en chef. Ce processus permet alors de satisfaire une recherche de sensationnalisme qui optimise l’accroissement d’une audience alors comblée .

Certains médias suivent donc un processus narratif proche de celui d’un court métrage et mettent à mal la déontologie journalistique, délaissant au passage l’habituel bottom-up – procédé qui consiste à partir d’un fait pour ensuite enquêter sur sa véracité. Cette méthode a fait disparaître « la réalité principale »  des banlieues – et plus largement de l’investigation journalistique – pour mettre en exergue une réalité marginale qui occupe aujourd’hui une grande partie du paysage audiovisuel français et, par extension, façonne une image contrefaite au sein de l’opinion publique.

Si les discours balianophobes ont leur place dans le paysage médiatique hexagonal, c’est bien parce qu’il y a une demande du public, une recherche d’un sensationnalisme exacerbé, vecteur d’amalgames, qui sculpte la sulfureuse image des jeunes de banlieue dont la grande majorité est alors injustement stigmatisée. Le sondage de l’AFEV  vient illustrer ce triste constat. Trois quarts des Français ont une image positive des jeunes quand 60% revoient leur jugement lorsque ceux-ci sont issus des banlieues. Ces derniers sont d’ailleurs trois fois plus associés que les jeunes en général à la violence, la drogue et l’agressivité. Les médias nourrissent les préjugés d’un public en ne lui offrant qu’une vision partielle de la vie en banlieue. Ce même public, alors diverti, se satisfait du contenu qui lui est proposé. La boucle est donc bouclée et aucune de ces deux entités ne trouve d’intérêt à aller chercher une réalité bien moins attrayante.

Thomas Guénolé propose ensuite une expéditive analyse des films abordant la question des banlieues. Après avoir souligné les vertus de quelques œuvres comme  La Haine, L’esquive ou La faute à Voltaire, l’auteur se lance dans une énumération des nombreux films aux stéréotypes réducteurs qui alimentent et propagent la balianophobie qu’il s’attache à dénoncer dans cet essai. L’industrie culturelle, le cinéma et la musique en particulier, ne sont pas seulement des outils de stigmatisation supplémentaires mis à la disposition des balianophobes qui souhaitent crédibiliser et diversifier, par recoupement, leurs sources d’indignation. Ces œuvres  engendrent également une démocratisation progressive de l’argot des banlieues. Un biais d’humanisation et de rapprochement alternatif, une expansion linguistique, peut-être même un encanaillement des habitants des centres-villes que l’auteur résume ainsi : « Comme tout argot populaire de l’histoire de France, le parler des jeunes de banlieue est souvent fournisseur de nouveaux mots et expressions qui passeront dans le langage courant des centres-villes. L’argot des jeunes de banlieue des années 1980-1990 a par exemple donné à la langue couramment parlée par tous le retour en force du verlan. »  

Zone de transit, immigration et racisme

C’est un fait, l’argumentaire balianophobe dénote une méconnaissance criante de la vie en banlieue. Clichés, stéréotypes et amalgames y sont légions et les vagues d’immigration successives n’alimentent pas seulement les effectifs de notre pays, elles nourrissent surtout une rhétorique raciste à peine masquée que l’auteur classe en quatre blocs distincts (« les racistes », « les racistes à fronts renversés », « les intégrationnistes » et « les assimilationnistes ») . Le politologue profite de cette classification pour démonter les orateurs qui placent la race au cœur des débats. S’appuyant sur les travaux d’Alberto Piazza , il brise littéralement la dialectique lepeniste, valorisant l’argument ethnique face à l’inexistence des races : « Si les races humaines existaient, deux Noirs où qu’ils soient sur Terre auraient en moyenne plus de points communs que deux personnes choisies au hasard venues de deux régions différentes du monde. Or, la génétique nous apprend que cette condition n’est pas remplie. »  De fait, les groupes ethniques s’identifient par des points communs tels que des caractéristiques physiques, une origine géographique, une religion, des coutumes, une langue et une histoire. Ce rappel essentiel s’érige en introduction d’une analyse des jeunes de banlieue sous l’angle de leurs origines, de l’immigration et de l’intégration. L’auteur livre un point de vue pertinent qu’il concrétise par une métaphore surprenante mais néanmoins seyante ; nos banlieues remplissent les mêmes fonctions que la zone de transit d’un aéroport. Elles sont idéalement une première étape, provisoire, vers l’intégration avant de s’installer dans « un territoire plus clément » .

Alain Finkielkraut, Eric Zemmour, Bernard-Henri Levy… Comment ne pas aborder la question de la religion face à des tribuns générateurs d’amalgames religieux ? Thomas Guénolé s’est rendu à Clichy-sous-bois pour assister à la prière du vendredi, celle qui réunit le plus grand nombre de fidèles. Il y découvre des attitudes et des rites, « proches du bouddhisme et du yoga » . Un sentiment que peu de médias dépeignent, préférant traiter des sujets plus vendeurs en s’attardant notamment sur les 4%  des mosquées et salles de prière française infiltrées par l’intégrisme. L’orientation des sujets étudiés est a fortiori une voie royale vers une injuste et cruelle généralisation. Il ajoute à ce propos : « La suspicion généralisée d’infiltration intégriste envers les mosquées de France est donc aussi stupide que, par exemple, se montrer soupçonneux envers les Toulousains parce que Mohamed Merah était toulousain lui-même. » 

Il ne distingue cependant que très peu de jeunes lors de ces visites de lieux de cultes musulmans et, renforçant sa réflexion par les analyses de l’IFOP , il déduit qu’une fois que la quatrième génération d’immigrants venues du Maghreb et d’Afrique subsaharienne aura atteint l’âge adulte, « l’islam français aura accompli sa désislamisation » . Un constat qui pose question et que l’auteur ne manquera pas de justifier à l’occasion de sa participation à l’émission On n’est pas couché le 3 octobre dernier.

Des victimes collatérales hybrides

Le politologue n’a de cesse de le rappeler : les habitants des banlieues sont les premières victimes des stéréotypes véhiculés par certains discours médiatiques mais également de la délinquance dans les cités. Quid de la situation des jeunes flics de banlieue ? L’auteur y consacre un chapitre entier et bienvenu, sorte de synthèse des témoignages de « bleus », jeunes flics tout juste intégrés ayant pour mission de rétablir et maintenir l’ordre dans les quartiers sensibles alors même qu’ils ne bénéficient d’aucune expérience de terrain. Entre politique du chiffre, mobilité géographique, fractures hiérarchiques, frustration professionnelle et rupture sociale, ces jeunes pousses dépeignent une bien triste réalité, celles de pantins d’une hiérarchie rompue aux statistiques. Ces témoignages offrent un angle d’analyse singulier : la banlieue vue par ceux qui tentent d’y mettre de l’ordre alors même qu’ils la découvrent. Victimes d’une société pour laquelle ils œuvrent, l’auteur relève la symétrie des amalgames qui touchent ces deux populations que tout oppose : « Mal vus par la société au point de cacher qui ils sont, victimes d’un cliché basé sur une infime minorité d’entre eux, persuadés au fil des ans que leur trajectoire court à l’impasse : les jeunes flics de banlieue et les jeunes de banlieue en général ont plus de points communs qu’ils ne l’imaginent. » 

Au même titre que les systèmes obsolètes qui régissent la formation et la répartition des agents de police de notre pays, ce livre égratigne un système éducatif français digne d’un « marathon de la mort ayant pour ligne d’arrivée le sommet du mont Everest » . Au fil de l’ascension, celui qui n’arrive plus à grimper se voit attribuer, à vie, une place qui correspond à l’altitude à laquelle il s’est écroulé. L’auteur dénonce fermement ce qui s’apparente à une sélection par l’échec. Cette dernière vient d’ailleurs parfois se substituer à des problèmes sociaux et familiaux d’élèves issus de foyers majoritairement pauvres et/ou peu diplômés auxquels s’ajoute la difficile transmission des profs, souvent en début de carrière, de régions et de milieux sociaux totalement étrangers – l’Ile-de-France, par sa concentration démographique, étant le principal pourvoyeur de postes d’enseignants de notre territoire.

Enfin, après avoir dressé un portrait-robot réaliste et équilibré du très médiatique « jeune de banlieue », Thomas Guénolé conclut son livre par un épilogue riche dans lequel il déplore le séparatisme français, sorte d’apartheid social. Mais ce n’est pas tout : le passé colonial de la France se poursuivrait aujourd’hui avec ce qu’il nomme le « colonialisme à domicile » . En accueillant divers peuples sur son territoire et bien souvent en banlieue – entre 60 et 80% des jeunes de banlieue ont au moins un parent étranger selon Christophe Guilly dans Fractures françaises – la France applique finalement un système de ségrégation. Le politologue appelle alors au « républicanisme français »  afin de redéfinir des objectifs communs implicitement régis par ce qui freine actuellement nos vieillissants dynamisme et unité sociale ; des valeurs, de l’espoir et des projets communs, portés par une laïcité, « la vraie » , celle qui s’érige aujourd’hui en principale problématique sociale à l’échelle nationale.

Par l’intermédiaire d’enquêtes de terrain, de statistiques, d’un corpus seyant et de témoignages de ceux qui constituent la banlieue, Les jeunes de banlieue mangent-ils les enfants ?, ouvrage utile et salutaire, déconstruit les schémas discursifs classiques en démontrant l’incohérence de leurs contenus. Sans pour autant offrir une vision chimérique ou utopiste, Thomas Guénolé dépeint une réalité bien moins fantasque que celle qui occupe actuellement l’espace médiatique. Les médias, renforcée par la popularité, l’aura et le halo de crédibilité qui entoure les balianophobes de renom, se focalisent sur les « symptômes des problèmes profonds, au lieu de s’intéresser aux problèmes profonds eux-mêmes. »  Cet ouvrage mérite une lecture attentive et offrira à son lecteur un regard alternatif mais néanmoins pertinent de ces zones si souvent décriées#nf#