THÉÂTRE - La domination en question
[lundi 19 octobre 2015]

En ce moment se jouent deux pièces qui questionnent les rapports de domination : Père, de Strindberg, à la Comédie-Française, et The Servant, au théâtre de Poche. Les deux œuvres peuvent être mises en regard car elles interrogent toutes deux les rapports de pouvoir. Rapport de genre, pour Père, qui dresse le tableau d’un amour virant à la haine entre un homme et une femme. Rapports de classe pour The Servant qui raconte une relation entre un maître et son domestique.

Plus d’un demi-siècle séparent les deux textes, mais tous deux s’inscrivent dans des contextes politiques mouvants. En 1887, au moment où Strindberg écrit, la domination masculine s’effrite. Maugham parle lui dans le contexte de l’après-guerre en Angleterre où la mobilité sociale est forte, les anciennes lignes de fracture s’estompent.

Qui a le pouvoir ? C’est la question que posent ces deux œuvres. Le fort n’est pas toujours celui qui en a l’air, répondent de la même manière Strindberg et Maugham. Complexes, ouvertes à l’interprétation, ces deux pièces procèdent par coups de théâtre (on est saisi d’effroi, comme rarement dans la vie) : ce sont dans les rapports de force que se révèle l’asymétrie du pouvoir, comme l’ont analysé Boltanski et Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme.

Père

Laura : « Je veux le pouvoir, oui. Car enfin, de quoi s’agit-il dans cette lutte à mort, sinon précisément du pouvoir ? »

Dans Père, un couple marié s’affronte à propos de l’éducation à donner à leur fille. Adolphe, scientifique, veut que Bertha parte à la ville et devienne institutrice. Laura désire que son unique enfant reste et se consacre à la peinture. L’intelligence rationnelle affronte l’obscurantisme religieux, le règne de la raison celui de la passion. Le père, affirme son autorité et décrète sans discuter le sort de son enfant. Sa femme engage alors un bras de fer, en le faisant passer pour fou après de ses pairs pour lui enlever son ascendant.

C’est ce combat sanglant, où tous les coups sont permis, toutes les armes bonnes à prendre que décrit Strindberg, avec une violence inouïe. Quoi de plus attentatoire à la dignité humaine en effet que de se voir reconnu comme malade mental alors qu’on a toute sa raison ? N’y a-t-il pas de quoi devenir fou justement ? C’est la perspective qu’explore l’auteur suédois. Laura va insinuer le doute chez Adolphe en lui disant qu’il n’est peut-être pas le père de leur fille. C’est cette paternité impossible à prouver qui est le thème central de l’œuvre (« seules les femmes ont des enfants »).

On sait que la folie est un motif cher à Arnaud Desplechin, le metteur en scène, réalisateur qui s’essaye pour la première fois au théâtre. On pense notamment à Rois et Reine, où Mathieu Amalric joue un interné en hôpital psychiatrique, et Jimmy P. Les critiques ont accueilli avec beaucoup de réserve ce premier essai, que je trouve très réussi. Les comédiens ont cette manière singulière de parler, comme dans Trois souvenirs de ma jeunesse (Anne Kessler en particulier, qui joue Laura). Michel Vuillermoz est excellent en Adolphe, débordé par l’entreprise de mise à mal de son autorité.

L’intelligence de la mise en scène de Desplechin tient à la manière qu’il y a de ne pas dresser un acte d’accusation. Si le portrait qu’il fait de la féminité peut paraître bien sombre, la destruction de l’homme n’est qu’un dommage collatéral au prix de la liberté. Dans une lettre aux comédiens, celui-ci explique : « C’est l’honneur de Strindberg d’avoir accompagné au théâtre, d’une façon tourmentée, l’émancipation nécessaire des femmes. Laura aime toujours le Capitaine. Mais elle veut pour sa fille la liberté qu’elle n’a pas connue. Alors, Laura ne peut pas partir. Elle reste. Et elle voit, accompagne la destruction d’Adolphe. Pas de coupable ici, pour moi. Nous ferons une pièce sans coupable. Laura est innocente, je serai là pour l’affirmer. Elle se libère, et oui, cela vient détruire son homme. »

The Servant

Dans la pièce de Maugham, on se demande de la même manière qui manipule qui. Au début, les choses sont claires. Le maître est servi par son domestique. Mais celui-ci (campé magistralement par Maxime d’Aboville) sait se rendre indispensable. Le renversement des rôles rappelle la dialectique du maître et de l’esclave dans la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel : le valet détient un pouvoir réel sur la nature qu’il peut transformer par son travail. Il acquiert ainsi une forme d’autonomie, tandis que le maître, entièrement dans la jouissance du monde, est en réalité dépendant de l’esclave. Dans cette nouvelle société, ce qui fait la différence donc, c’est le travail. Barrett empêche Tony d’aller à un entretien d’embauche, ce qui le maintient sous sa coupe. C’est en ne ménageant pas ses efforts aussi que Barrett assoit sa domination.

Quand le domestique introduit sa « nièce » pour aider au service, ce sont toujours les relations de classe qui sont questionnées. Le maître Tony va user de son droit de cuissage. Mais le cœur de la jeune fille, à qui appartient-il vraiment ? Son amour pour Barrett, le domestique, semble incontesté, malgré la prostitution à laquelle il la livre.

Finalement, dans le ménage à trois qui s’installe, on peut voir la déchéance de Tony. « Il est le représentant d’une certaine aristocratie sur le déclin, choisissant le laisser-aller comme nouveau mode de vie, sans doute par abandon de ses prérogatives sur un monde en pleine mutation. » explique le metteur en scène, Thierry Harcourt, dans un entretien. 

Faire des mots croisés avec son domestique, prendre ses repas de la cuisine : autant de détails qui choquent l’ami de Tony, Richard, et montrent que cette distance de classe est impossible à franchir - au risque de se perdre.

Molière du comédien, meilleur spectacle privé, prix Beaumarchais et prix de la critique, The Servant emporte tous les suffrages. On est suspendu, pendant une heure et demie, aux retournements de situation, à la domination qui se dévoile et se fait jour, peu à peu. 

 
 

"Père", d'August Strindberg

Mise en scène : Arnaud Desplechin

Distribution :

Martine Chevallier: Margret, la vieille nourrice du capitaine

Thierry Hancisse: Le pasteur, frère de Laura

Anne Kessler: Laura, la femme du capitaine

Alexandre Pavloff: Le docteur Oestermark

Michel Vuillermoz: Le capitaine

Pierre Louis-Calixte: Nöjd, soldat de l’escadron du capitaine

Claire de La Rüe du Can: Bertha, la fille du capitaine et de Laura

Et : Sward, ordonnance du capitaine : Laurent Robert
Voix de la mère de Laura : Claude Mathieu

Scénographie : Rudy Sabounghi

Costumes : Caroline de Vivaise

Son : Philippe Cachia / Lumière : Dominique Bruguière / Assistant éclairagiste : François Thouret

Collaboration artistique : Stéphanie Cléau

 
"The Servant", de Robin Maugham
 
Mise en scène Thierry HARCOURT
 
Avec Maxime D’ABOVILLE - Roxane BRET - Xavier LAFITTE - Adrien MELIN - Alexie RIBES
 
Lumières Jacques ROUVEYROLLIS - assisté de Jessica DUCLOS
 
Costumes Jean-Daniel VUILLERMOZ
 
Décor Sophie JACOB
 
Assistante à la mise en scène Stéphanie FROELIGER
 
Production Théâtre de Poche-Montparnasse
 
Dates des représentations:
 
Du 1er septembre au 8 novembre 2015 au Théâtre de Poche-Montparnasse
 
Du mardi au samedi à 19h, dimanche 17h30 

Article publié sur La Grande Parade : http://www.lagrandeparade.fr/index.php/l-entree-des-artistes/theatre/256-la-domination-en-question-deux-brillantes-illustrations-par-strindberg-et-robin-maugham 

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