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Politique

Une France antijuive ? Regards sur la nouvelle configuration judéophobe

Couverture ouvrage

Pierre-Andr Taguieff
CNRS , 324 pages

De l'antisionisme à l'antisémitisme
[mercredi 19 aot 2015]


 Malgré son parti pris, un livre salutaire pour comprendre une tendance inquiétante de la société française

L’organisation de « Tel-Aviv sur Seine » le 13 août dernier a donné lieu à une polémique aux relents nauséabonds lorsque des élu-e-s ont appelé à l’annulation de cet événement pourtant prévu pendant une seule journée au sein de Paris Plage. Alors que la récente semaine culturelle marocaine ou, chaque année, le Nouvel an chinois organisé par la mairie du 13ème arrondissement n’avaient donné lieu à aucune critique – le Maroc et la Chine n’étant pourtant pas des parangons de la démocratie –, il semblerait que, pour certains, honorer le partenariat culturel avec Tel Aviv en y dédiant quelques mètres carrés de sable en bord de Seine était se « soumettre aux sionistes ». Le dernier livre de Pierre-André Taguieff a le mérite de faire comprendre comment la soi-disant défense du peuple palestinien (qui est par ailleurs nécessaire et légitime), sert, sous couvert d’antisionisme radical, à habiller un nouvel antisémitisme.


Ce livre assez concis mais bien étayé par différentes sources (240 pages de texte pour 70 pages de notes) est découpé en douze chapitres expliquant, sur le plan sociologique mais aussi politique et historique, l’émergence d’une « nouvelle configuration antijuive ». Un index aurait été utile car les propos de l’Abbé Pierre  , Jean Genet  , Jean Bricmont   ou Jacques Attali   méritent d’être facilement retrouvés. Après le succès de son livre sur La Nouvelle judéophobie, Taguieff introduit d’autres néologismes, plus ou moins pertinents, lui permettant de décortiquer et dénoncer avec brio les discours de Dieudonné, Tariq Ramadan ou du Parti des Indigènes de la République, tout en réglant parfois quelques comptes.

Les mots sont importants

Après « Regards sur la nouvelle configuration judéophobe », le livre a un autre sous-titre,  « antisionisme propalestinisme, islamisme ». Comme il l’explique en introduction, l’envers de ce propalestinisme qui est apparu au grand jour en juillet 2014 pendant la dernière guerre à Gaza est « la diabolisation d’Israël »  . Pour les militants de cette cause, « les Juifs sont devenus les sionistes » et un sioniste est « tout individu soupçonné d’être un défenseur de l’État d’Israël »  . Peu importe que ces individus reconnaissent l’existence d’Israël dans les frontières d’avant 1967 et condamnent la colonisation en Cisjordanie et Jérusalem-Est, ils sont des sionistes et, le succès des thèses complotistes aidant, ces sionistes sont considérés comme tout puissants, infiltrés au plus haut niveau dans la plupart des pays occidentaux. Si le premier chapitre décrit « l’antisionisme radical », ce n’est que bien plus tard, dans une section intitulée « clarifier le langage », que l’auteur explique que les antisionistes radicaux ont pour but « l’élimination de l’État juif »  . Pour eux, il ne s’agit pas de s’opposer au sionisme, vu historiquement comme émergence d’un nationalisme juif, mais bien plus de s’opposer à une « entité sioniste » imaginaire décrite dans le faux le plus célèbre, les Protocoles des Sages de Sion, rédigé en 1901-1902 et aujourd’hui encore largement diffusé sur les sites antisémites. Dans les dernières pages du livre, on lit encore qu’après le « judéocide » nazi, les antisionistes radicaux rêvent d’un « israélicide »  .

Toujours dans le chapitre introductif, Taguieff évoque la « gallophobie »   pour qualifier le racisme qui s’attaque aux Français nés de parents français qualifiés de « sou(s-)chiens » par leurs contempteurs. Les mouvements antiracistes ont effectivement parfois du mal à reconnaître cette réalité et dans le chapitre consacré au « racisme anti-Blancs » l’auteur rappelle pertinemment ces propos de Perre Paraf, président du MRPA, qui, en 1964, notait que « le racisme amène souvent un contre-racisme »  . Pour autant, ce sont sans doute les traits conservateurs de l’auteur qui ressortent lorsque ce dernier qualifie les propos d’Anne Lauvergeon « d’androphobe » et « leucophobe »   lorsque celle-ci explique que dans un souci de discrimination positive, à compétence égale, elle choisirait pour son entreprise une femme de couleur à un « mâle blanc ».

Dans la série des « phobies », le spécialiste de la judéophobie n’a pas dû avoir le temps avant de déposer son manuscrit pour prendre en compte le petit livre de Charb sur l’islamophobie (Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes) qui démontre comment ce concept a été utilisé pour attaquer en même temps les racistes et ceux qui osent critiquer certains aspects de l’islam, notamment l’islamisme. Taguieff explique, comme l’ancien rédacteur-en-chef de Charlie Hebdo, comment les islamistes radicaux et les antiracistes se retrouvent contre ceux qu’ils considèrent « islamophobes ». Spécialiste des néologismes, Taguieff estime qu’il serait plus judicieux d’évoquer une « islamismophobie » plutôt qu’une islamophobie   et il estime que « l’israélophobie » est la nouvelle judéophobie  .

Cette pluie de néologismes permet peut-être plus de précision dans le langage, mais à côté de ces créations, l’intellectuel néoconservateur qui met des guillemets à « théorie du genre »   reprend à son compte un vocabulaire politique assez marqué, notamment « gauchiste », pour discréditer les antiracistes de gauche et même « néo-gauchisme »  . Lorsqu’il s’agit de démonter le verbiage du « Parti des Indigènes de la République », ce qui est nécessaire, « groupuscule islamo-gauchiste » n’est pas très scientifique et on aurait préféré une analyse rigoureuse des déclarations de cette association  .

Le chercheur du CNRS est plus intéressant lorsqu’il s’intéresse, par exemple, à la généalogie de « la culture de l’excuse, élaborée (…) depuis les années 1970 sous le double patronage de Pierre Bourdieu et Michel Foucault lus avec les gros sabots du militantisme basique, avant d’être intériorisée par nombre d’enseignants et de magistrats, et simultanément  diffusée par les médias situés à gauche (…). »  . En effet, aujourd’hui encore, bien des intellectuels peinent à se départir du modèle sociologisant considérant les musulmans comme les nouveaux prolétaires, alors que par exemple le nombre d’ingénieurs s’engageant dans les rangs de Daesh devraient les amener à remettre en cause cette « culture de l’excuse ».

Israël et les Juifs français

Sur les liens qui unissent les Juifs français avec Israël, Taguieff semble adopter un parti pris. Pour preuve de l’attrait d’Israël pour les Juifs français, il commente   les chiffres sur le nombre de Français qui font leur alya – actuellement un peu plus de 1% des Juifs français, ce qui ne correspond pas vraiment, heureusement, à une vision d’exode – mais il omet d’évoquer les cas de « yerida », ceux qui rentrent en France (environ un tiers). S’il existe indubitablement une France antijuive issue d’un antisionisme radical, ce qui est la thèse centrale du livre, il serait honnête de reconnaître que cette vague antijuive est liée à l’importation du conflit israélo-palestinien et que le CRIF a sa part de responsabilité, lorsque par exemple pendant la Guerre de Gaza de 2008/2009, son président déclare sans la moindre étude à ce sujet que 95% des Juifs de France soutenaient l'opération menée par l'armée israélienne.

Dans certains passages, le livre souffre d’approximations. Au sujet des incidents à proximité de la synagogue de la rue de la Roquette en juillet 2014, l’auteur considère qu’il s’agissait « d’une tentative d’intrusion violente », alors que la réalité est bien plus complexe, impliquant la Ligue de Défense Juive  .

Le tableau qui est fait de la situation en Israël est lui aussi trompeur. Citant Eric Marty, Pierre-André Taguieff estime que les Arabes israéliens ont « les mêmes droits politiques, sociaux, sanitaires, économiques, éducatifs que les Juifs. »   Comment peut-on être si mal informé, par exemple, pour ce qui concerne le droit d’acheter des terres ou simplement d’obtenir des bourses d’étude ? Sur ces sujets, l’auteur se fait plus polémiste que chercheur. Lorsqu’il répond aux propos haineux sur le « peuple élu » relayés par des antisionistes radicaux, il ajoute « Faut-il préciser qu’aujourd’hui, depuis la fin 2012, les Palestiniens sont le peuple élu par l’ONU ? »  .

Des déconstructions salutaires…

Taguieff est mieux inspiré lorsque, pas à pas, il déconstruit le discours de Dieudonné qui ose dénoncer « l’occupation sioniste » de la France après l’occupation allemande  . Le chercheur démontre dans un chapitre intitulé « Le commerce contemporain de la haine antijuive : le couple Soral/Dieudonné et la formation d’un nouveau front ‘antisioniste’ » comment peu à peu, partant d’un antiracisme probablement sincère, le trublion a réussi à convaincre un large public, en ligne mais aussi avec ses spectacles, que la lutte contre les Juifs était aujourd’hui la priorité pour combattre le racisme.

Lorsqu’il s’en prend à Tariq Ramadan, au « Parti des Indigènes de la République » ou au « BDS », ce mouvement appelant à boycotter et sanctionner Israël tout en retirant les investissements dans ce pays, il est également convaincant, même si ce dernier sujet, éminemment actuel, aurait pu donner lieu à de plus amples commentaires. Le BDS a trois principales revendications : le retour aux frontières d’avant 1967, la fin des discriminations et le droit au retour des réfugiés palestiniens en Israël ainsi que leurs descendants. Ce dernier objectif, d’ailleurs rejeté par l’Autorité palestinienne, est incompatible avec tout accord de paix.

…et des règlements de compte

Mélangeant les genres, l’auteur utilise aussi son livre pour s’attaquer aux « gauchistes » et à « l’extrême gauche ». Dans une même ligne, Noam Chomsky, Etienne Balibar, Norman Finkelstein et Dominique Vidal sont ainsi qualifiés de « Juifs antijuifs » ou antisémites  , participant tous à une « industrie antisioniste ». Même chose pour les Guignols de l’Info ou Nicolas Bedos : « large faisceau de provocateurs professionnels jouant les esprits libres, de Jean-Marie Le Pen à Robert Faurisson, en passant par Dieudonné, Alain Soral et Thierry Meyssan, sans oublier les versions édulcorées à goûter en famille (les Bedos père et fils, les Guignols de l’Info, les néo-pétomanes de toutes obédiences, etc.). »  .

Le correspondant de France 2 à Jérusalem, Charles Enderlin, est aussi pris implicitement à parti lorsque Taguieff dénonce la « mise en scène médiatique de la ‘mort du petit Mohammed al-Durah’ »   et Stéphane Hessel n’est considéré que comme le « maître incontesté de l’indignation sélective » alors qu’il peut exister de bonnes raisons pour des Juifs français (dont l’auteur de ces lignes), de se sentir particulièrement attentifs à la politique menée par « l’État juif »  .

Une fois le livre refermé, on comprend mieux la haine antijuive qui déferle en France, et pour cela ce livre est salutaire, mais certains règlements de compte nuisent au sérieux de l’ensemble.



À lire aussi sur nonfiction.fr

Pierre-André Taguieff (dir.), Dictionnaire historique et critique du racisme, par Jérôme Segal

Esther Benbassa, Etre juif après Gaza, par Jérôme Segal

TRIBUNE – La guerre à Gaza: les humanistes contre Israël ?, par Jérôme Segal


 

 

 

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8 commentaires

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KP

19/08/15 18:13
Taguieff neoconservateur?
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KP

19/08/15 18:15
Taguieff neoconservateur?
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BL

19/08/15 21:10
pouvez vous donner vos sources sur ce qui serait dune absence de droit dacheter des terres pour les arabes israélien? Même chose sur les bourses détude.
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Jrme Segal

19/08/15 21:14
@KP : Bien sûr, et il se présente "ès qualité". Il est membre du cercle de réflexion néoconservateur le Cercle de l'Oratoire, il fait également partie du comité de rédaction de la revue de ce cercle, Le Meilleur des mondes, ainsi que de celui de la revue Des Lois et des Hommes.
Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre-Andr%C3%A9_Taguieff
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marcel massan

20/08/15 14:35
M Taguieff dont les connaissances sur le sujet sont reconnues serait bien mieux inspiré de faire une véritable analyse du problème de l'antisémitisme aujourd'hui. Pour partie il évidemment lié à un racisme arabo-musulman (dont on craint de parler pour ne pas se faire taxer de racisme), pour partie il est lié à l'extrémisme juif et à l'attitude d'Israel vis à vis de ses propres citoyens arabes et des palestiniens (là aussi on évite publiquement le sujet pour ne pas paraître antisémite). Tout propos public qui ne prendra pas en compte l'ensemble de ces faits ne fera que compliquer la situation. Le problème c'est que la complication ici conduit immanquablement à faire durer des souffrances qui vont parfois jusqu'à la mort.
Quant au titre de l'article je le récuse totalement. Français sexagénaire je n'ai jamais été raciste, je me suis toujours opposés aux racismes et l'ambivalence de ce genre d'accroche (qui laisse entendre que la France est raciste) m'irrite profondément. D'abord ce mal n'est pas spécifiquement français on le retrouve dans tous les pays occidentaux. Ensuite le racisme nationaliste est aujourd'hui très virulent mais le fait de minorités qui n'ont absolument pas le soutien de la majorité des populations. Il y a par ailleurs un vrai problème de rejet de l'immigration mais qui si on analyse bien le discours commun qui le porte n'est pas forcément raciste. Idem pour l'islamophobie qui a gagné jusque et y compris les classes intellectuelles traditionnellement de gauche. et ce sont ces phénomènes qu'il serait intéressant d'étudier sans a priori c'est à dire sans en faire - exclusivement - les résultantes obligées de notre histoire des derniers siècles (traite, colonisation, holocauste)
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Samuel Ghiles-Meilhac

31/08/15 11:15
Bonjour,
Pierre-André Taguieff, néo-conservateur ? Peut-être, encore faudrait-il s'accorder sur la définition, en France, de ce terme, lié à l'histoire de la gauche puis de la droite américaine.
Je doute que PAT se définisse ainsi. Sa page wikipedia, comme l'article de Libération en lien, ne permettent pas d'affirmer qu'il se définisse ainsi.
Par ailleurs, à ma connaissance, le Cercle de l'Oratoire ne mène plus d'activités politiques depuis des années et la revue Le Meilleur des Monde, qui suscite encore tant de passions, n'a existé que de 2006 à 2008.
Bien cordialement

Samuel Ghiles-Meilhac
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Franois Carmignola

14/09/15 21:41
Le problème est que l'antisémitisme n'est pas toujours une fin en soi. Et l'antisionisme non plus.
Les frères musulmans et les indigènes de la république luttent pour bien plus: un communautarisme complet avec sa dévolution d'autorité et sa police de la pensée. Leur antisémitisme c'est aussi l'envie d'être "pareils".
Ah pouvoir dénoncer les Dieudonné/Soral islamophobes !
Ah pouvoir disposer d'un premier ministre en kippa qui vous identifie à la France !

Taguieff par ailleurs est un intellectuel libre et il dit ce qu'il veut.
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Anonyme

13/10/17 17:41
l'antisémitisme aujourd'hui est "Pour partie il évidemment lié à un racisme arabo-musulman (dont on craint de parler pour ne pas se faire taxer de racisme), pour partie il est lié à l'extrémisme juif et à l'attitude d'Israel vis à vis de ses propres citoyens arabes et des palestiniens (là aussi on évite publiquement le sujet pour ne pas paraître antisémite)"
______________

D'une part dire que l'on évite le sujet arabo-palestinien est une vaste blague puisqu'on ne parle que de ça depuis 70 ans. D'autre part où était "l'extrémisme juif" avant la création de lÉtat d'Israël ? Dreyfus était-il aussi un extrémiste juif ?

Quant aux arabes israéliens bénéficiant des mêmes droits que les autres et donc en rien "discriminés" au regard de la loi (comme en France...) pour rien au monde ils ne voudraient échanger leur place pour une autre dans un futur État palestinien. Et c'est surtout ce sujet que l'on évite publiquement...

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