Géographie

La phrase urbaine

Couverture ouvrage

Jean-Christophe Bailly
Seuil , 274 pages

Grammaire urbaine
[mardi 11 aot 2015]


À travers une approche sensible et personnelle de la ville, Jean-Christophe Bailly offre quelques réflexions pour penser différemment l’avenir de la ville.

Philosophe et professeur à l’École Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage de Blois, Jean-Christophe Bailly s’interroge depuis de longues années sur la ville. Regroupant différents textes écrits sur plus de trente années, cet ouvrage mêle souvenirs personnels et réflexions théoriques, offrant ainsi un aperçu global de la pensée de l’auteur sur la ville.

Comme le flâneur qu’il décrit, Bailly est un « arpenteur » passionné de la ville, profondément sensible à l’esthétique et aux ambiances qu’il rencontre. Il insiste notamment sur les traces discrètes d’un passé, proche ou lointain (façades décrépies, textes effacés, etc.), et d’une organisation vernaculaire qui interpellent différemment nos subjectivités et qui s’inscrivent en nous comme autant de caractéristiques et de souvenirs de la ville arpentéeet vécue. Marques de la ville palimpseste autant qu’éléments structurants de nos représentations d’une ville, ces signes, considérés souvent comme « mineurs », sont pourtant aux fondements de l’expérience urbaine et du charme d’une ville. Ils témoignent de l’importance « de toutes ces écritures spontanées sur lesquelles la vigilance des gardiens du signe architectural est sans prise (…) dont le flâneur fait son butin amovible et changeant »  . C’est à travers la lecture de ces empreintes que la ville s’inscrit en chacun de nous : « la ville, en son tissu vivant et tactile, est comme un gigantesque dépôt d’images, d’images souvent perdues qui n’appartiennent qu’à la mémoire du passant et qui stagnent, en attente, comme une réserve que le pas longe et parfois éveille. Toute ville est comme une mémoire d’elle-même qui s’offre à être pénétrée et qui s’infiltre dans la mémoire de qui la traverse, y déposant un film discontinu de flocons » . Il existerait donc autant de villes que de passants, chacun saisissant et interprétant ces signes différemment.

Cette mémoire de la ville, qui s’inscrit en elle et en chacun de nous sous des formes différentes, a perdu de sa multiplicité et de sa puissance d’évocation suite à l’essor du mouvement moderne. La politique de la table rase, l’urbanisme de masse et l’annihilation de la rue ont en effet éradiqué l’essentiel de ces signaux que nous envoyait l’histoire à travers son architecture. C’est une fois que l’ampleur de ce mouvement a révélé ses dégâts, que se sont imposés le devoir de mémoire et les gardiens du patrimoine. Mais pour Bailly, cette dynamique patrimoniale ne constituerait qu’une fausse solution, la mise en mémoire des villes s’avérant parfois aussi catastrophique que leur modernisation. À vouloir restituer dans toute leur splendeur les marques urbaines du temps long, les gardiens de la mémoire développent une ornementation que les passants ne peuvent et ne doivent pas manquer. Cette muséification, en orientant notre appréhension de l’espace, enlève à l’expérience du marcheur cette part de surprise, à travers laquelle la ville parfois nous saisit.L’auteur regrette ainsila beauté de l’éphémère et des traces discrètes qui disparaissent au profit de villes nettoyées, ravalées, qui « bombent le torse » . Ce qui se captait au hasard d’un regard devient exhibé et entre de force dans la communication, à l’instar des monuments devenus biens de consommation culturelle, sursignifiés et survalorisés, auxquels le regard n’a d’autre choix que de se plier.

Au-delà de l’imposition d’un passé magnifié, cette survalorisation des symboles identitaires et historiques constituerait une négation de la réalité des espaces urbains contemporains. En évoquant Carthagène, l’auteur exprime le décalage qu’il a perçu entre la ville imaginée à travers les livres, les récits, les médias, et la ville telle qu’on l’appréhende en s’y déplaçant, en la vivant dans sa corporalité. Elle se révèlera en effet toujours une essence autre que celle attendue. Car, « la ville (ce qui, dans la ville, correspond à l’attente qui est dans son nom) est minoritaire au sein même de l’espace urbain, […] l’espace urbain contient de la ville et aussi quelque chose d’autre qui n’en est pas » . Pourtant, l’on continue à catégoriser les villes à une seule de leur partie, à quelques uns de leurs symboles distinctifs, qui finalement ne sont plus représentatifs de ce qu’est devenu l’espace urbain. La « capture du type qu’est le typique sert d’alibi culturel et touristique à l’atypie proliférante du n’importe comment fonctionnel, et c’est pour ainsi dire automatiquement que l’on passe de la zone délaissée à la zone embellie »  . Plutôt que de centraliser le regard sur ces zones valorisées, il convient d’ouvrir et d’élargir les espaces traditionnellement associés à la flânerie. Se promener dans les quartiers non signalés et les faubourgs favorise ainsi ce « déploiement et une correction des images de la ville » qu’on laisse généralement se former en nous. C’est en cessant de « privilégier le beau et l’antique » que s’ouvre une autre ville « plus enfoncée en elle-même, plus improvisée, plus véridique » . Là « où cessait pourtant de s’imposer le type, là où commençait à venir quelque chose de moins formé de moins proclamé, venait aussi, subrepticement, sans appuyer, une sorte de ritournelle ou de chantonnement, comme si à coté des arias du bel canto dont le centre aurait la primeur, une rumeur différente, feutrée et comme commençante avait percé dans l’air » .

C’est donc autour de cet esprit de la ville, de cette articulation entre le temps inscrit dans l’espace urbain et son appréhension sensible que doivent s’élaborer des réponses aux enjeux actuels. Le travail de l’architecte devient ainsi un art de la mesure, qui impose à la discipline d’être « à la fois contextuelle et libre, douée de mémoire mais non de nostalgie ». L’architecture se doit donc de constituer un travail d’acupuncture, intervenant point par point, redonnant à ce vieux corps fatigué de la ville, « une légèreté qui lui manque, un élan qu’il n’a plus assez » . En collant exactement à « la peau du devenir » de la ville, cette acupuncture permettrait ainsi d’éviter les conséquences du passage du mouvement moderne, « en avance sur le devenir » sans tomber dans la « compulsion nostalgique », en retard sur le devenir et qui participe de la folklorisation contemporaine des villes.

 

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