<p><!--[if gte mso 9]><![endif]--><span>Gr&acirc;ce &agrave; des recherches d&rsquo;anthropologie des savoirs, l&rsquo;ordinaire de la science est examin&eacute;&nbsp;: outils, techniques, instruments. </span></p>

Pour les uns, l’esprit ne réfère qu’à lui-même, pour les autres, il faut chercher l’esprit dans le cerveau. Cette opposition, ici un peu caricaturale, a au moins le mérite de donner toute sa place à la recherche qui a abouti à cet ouvrage. Ce dernier porte en effet sur les techniques intellectuelles, ou « technologies intellectuelles », ces outils employés par les savants pour repérer, traiter l’information, pour produire et transmettre le savoir, outils qui réfèrent aussi bien à l’écrit, à l’imprimé, à l’image, qu’au numérique par exemple. En un mot, l’esprit savant n’est ni pur, ni réductible au cerveau. Parmi ces outils – jadis on les distinguait en outils spéculatifs et outils opératifs (transformant concrètement leur environnement) –, il faut compter aussi la main : celle qui classe, par exemple, les fiches et les notes prises durant une recherche, mais aussi celle qui conduit l’examen clinique, celle qui pratique des exercices savants d’inspection, de palpation, de percussion et d’auscultation. L’auteure de cet ouvrage, directrice de recherche au CNRS, utilise même à ce propos l’expression de Maurice Halbwachs, rapportée par Marcel Mauss : le « penser avec ses doigts ». À d’autres égards, il est vrai, on aurait pu attendre quelques références bien placées à Gilbert Simondon, dont les travaux sont largement remis au goût du jour (mais absent de l’ouvrage).

D’un point de vue conceptuel, l’enjeu de cet ouvrage – qui traverse l’espace scientifique largement : astronomie, biologie, mathématiques, sciences sociales, médecine,... – est tout à fait bien énoncé dès les premières pages : explorer une culture (la culture savante) dans sa matérialité, dans sa dimension non-idéelle si l’on veut, encore qu’il ne faille justement pas séparer l’esprit et l’outil. L’auteure vise l’élaboration d’une « écologie du savoir ».

Elle se restreint à une période précise afin d’être plus pertinente : la période moderne et contemporaine (XVIe-XXIe siècles). Elle se centre sur les usages des techniques intellectuelles, excluant de dissoudre son propos dans une histoire générale des techniques scientifiques (instruments de laboratoire,...). Elle se fonde sur une épistémologie : il ne suffit pas de regarder pour voir, il faut encore éduquer le regard ou dresser le corps tout entier. Elle prend pour source les discours portant sur les vecteurs de connaissance : la parole, l’écriture, l’imprimé, les nouvelles technologies (ordinateur), les modes de la communication non-verbale, etc. Mais ce peuvent être aussi les photos de chercheurs qui montrent que beaucoup travaillent sur une table, quoique de nombreux autres travaillent couchés par terre, dans un lit, sur leurs genoux, debout... La démarche adoptée consiste en volonté d’inventorier, décrire, analyser. Aussi, « explorer l’histoire matérielle de la culture savante porte à terme à une relecture de cette même culture ». On s’en convainc rapidement.

Le point de départ : un regard jeté sur le bureau de quelques savants. Des photos bien connues montrent par exemple le bureau de Gaston Bachelard, en 1961. Livres, dossiers, encombrement majeur, un capharnaüm, autant le dire. L’aspect le plus curieux est sans doute l’accumulation. La science en train de se faire ne supporte sans doute pas la saleté, mais elle fait bon ménage avec le désordre (apparent). Comment démêler ces masses d’objets (de travail) ? L’auteure consulte à ce propos des archives de toutes sortes pour apercevoir une règle d’organisation : l’oral (y compris les cours et les lettres), les écritures (extraits, fiches, livres, manuscrits), les imprimés (livres, mais aussi livres sur les livres (bibliographies), périodiques), les images, ainsi que les objets et autres instruments. L’observation des pratiques du travail scientifique conduit l’auteure vers de très nombreux noms (de Bachelard, déjà cité, à Farabeuf, en passant par des biologistes, des archéologues, et Claude Lévi-Strauss qui a l’honneur de couvrir les premières pages de l’ouvrage). Les énumérations sont abondantes, mais mettent au jour une matérialité de la recherche peu considérée habituellement, et sans laquelle les savants n’auraient pu produire, avancer et transmettre les connaissances.

L’auteure s’intéresse ensuite aux produits (intellectuels) mêmes de la recherche : le séminaire, la fiche, la revue, le graphique. Certes, l’auteure prend la précaution de signaler qu’elle ne parle pas de tout. Ce qui aurait peu de sens. Mais surtout qu’elle prend ces problèmes d’une certaine manière : en saisissant les pratiques des usagers inventant tel ou tel outil, le conformant et l’adaptant aux nécessités. Insistons par exemple sur le séminaire : la forme en aurait été inventée à la fin du XVIIe siècle. Son histoire a son point de départ dans le monde germanique (1695, puis 1737). Les savants qui voyagèrent outre-Rhin furent frappés par cette institution. Certes les définitions du séminaire varient (entre travail, entre privilégiés, et conférence complétant les cours). Le séminaire a lieu chez le professeur avant d’être saisi par la puissance publique. Curieusement le premier séminaire marquant (1737) était destiné à former des enseignants afin de remplacer les pasteurs dans les écoles. Hors de l’espace germanique, le séminaire ne fut pas toujours une institution richement dotée, disposant de locaux, d’une bibliothèque et d’autres ressources. En France, l’institution est plus tardive et pose un problème de nomination : séminaire sent trop l’Eglise, on préféra d’abord conférences. Le même genre d’analyse se déploie, dans ce chapitre, à propos des fiches (concernant de très près l’organisation du travail intellectuel) nécessaires pour économiser du temps, des forces et de l’argent. Elles forcent à réduire les notes, et à organiser la matière intellectuelle.

Dans cet ordre matériel-intellectuel du savoir, il existe un élément absolument décisif et dont on commente peu l’importance, sans doute parce que cela exige de toucher à la croyance en un dualisme âme-corps – voire à d’autres raisons encore évoquées  –, dans lequel la pensée et la recherche sont concentrés dans la seule âme, un corps désincarné, par conséquent. Et pourtant, le chercheur a bien un corps : attitudes, postures assise ou debout, et autres « techniques du corps », comme Marcel Mauss en conceptualise l’approche. Paroles, écoutes, échanges au moins, pris dans sa totalité, le corps est plus qu’une simple ressource, d’autant qu’il peut être appareillé. L’appareillage alors démultiplie les techniques du corps, et avec elles les apprentissages et les transmissions. Question : comment le savant se sert-il de son corps ? Quoi qu’il en soit, le corps savant relève entièrement de la civilisation du geste, comme de la culture sensible, particulièrement valorisée dans les savoirs tactiles, les gestes de mesure, et l’incidence du regard dans la recherche. Ceci en marge des pratiques enseignantes, jouxtant la recherche, et qui impliquent la voix, les mouvements du corps à destination de l’auditoire... L’auteur fait à ce propos allusion à des descriptions de professeurs par les étudiants, lesquels ont relevé bien des détails montrant que si le professeur est une voix, il est aussi un regard et des gestes (elle fouille aussi les rapports d’agrégation et les notes des jurys sur cette question). Elargissant le propos, il fallait faire place aux professions dans lesquelles le corps est incontournable : astronomie et acuité du regard, géographie et marche, archéologie et main, exercices du chirurgien... Il apparaît alors que les ressources d’une telle analyse sont plus nombreuses qu’on ne le croit, certains écrits insistant fortement sur l’éducation nécessaire du corps pour la recherche. D’ailleurs, deux chapitres plus loin, l’auteur revient, par un autre biais, sur cette question, cette fois, en mettant en avant les attitudes des auditoires en cours, et plus classiquement, l’attitude face au livre : sachant que la lecture à une évidente dimension sensible qui joue dans l’appropriation de l’information (indépendamment de l’objet à lire, que l’on vénère l’odeur du livre imprimé ou l’absence de volupté de la tablette électronique).

L’exposition de cette question, dans cet ouvrage, avance ainsi en étendant ses perspectives. Ayant atteint cette dimension du sensorium de la culture savante, l’auteure examine les compositions techniques. Dans les notes de cours des étudiants de l’université de Louvain, elle découvre, au XVIe siècle, que les copies manuscrites associent des lettres et des graphiques, des caractères différents et des couleurs, tous instruments destinés à faciliter la compréhension du propos. Elle se lance alors dans une analyse précise du livre, des cahiers de laboratoire et des posters (désormais d’usage courant). Ces élément sont choisis comme référant à des modalités diverses dans les activités du monde savant : lire, écrire, parler. Elle constate par exemple que des images sont entrées très tôt dans les livres imprimés et y ont pris une place « naturelle ». Elles sont d’une grande variété, non sans imposer une réflexion sur le statut des images : les uns les réfutant (seuls les mots comptent), les autres les utilisant (pour illustration), les derniers en faisant véritablement un lieu de pensée. De belles pages sont consacrées à l’examen de l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot et de ses 600 planches, regroupées en deux volumes. Comment justifier le besoin de figures ? Sinon qu’un coup d’œil sur l’objet en dit plus qu’une page de discours. Et pourtant, il faut bien commenter les planches en question. La guerre de l’image est-elle déjà déclenchée ?

Au terme de ces parcours, l’auteure s’aventure encore dans le domaine des discours portant sur les outils de savoir. Ceux-ci ne relèvent pas de l’ordre abstrait. Ils s’inscrivent toujours dans des perspectives et tentent d’apporter des réponses à des situations de recherche précises. Toutefois, ce n’est pas sans que les savants n’émettent pas des doutes quant à ce que ces outils facilitent. Par exemple, depuis longtemps, les chercheurs se plaignent de la surabondance d’informations. Le cri d’effroi prononcé devant la masse documentaire est déjà poussé en 1540, par Conrad Gesner, bibliographe. Le journaliste Basnage de Beauval, en 1688, fait état « d’une espèce de déluge et d’un débordement de livres qui menace d’inonder la République des Lettres ». C’est dire si les plaintes contemporaines ne sont pas des nouveautés. La production d’imprimés, il est vrai, ne s’est pas tarie, bien au contraire. Entre 1851 et 1898, elle doubla dans le monde. L’augmentation concerne au premier chef les périodiques. D’autres bibliographes commentent encore l’énorme accumulation des données. On comprend d’autant le souci d’inventer les instruments de maîtrise de cette production intellectuelle si on veut la tenir à la disposition des chercheurs. Au demeurant, qu’en est-il de nos jours à l’heure de la Big Science et des ordinateurs qui permettent d’accumuler encore plus de données ? Et surtout comment passons-nous de la quantité à la qualité ? Devant cette abondance, en effet, il faut retenir qu’il y a des informations de qualité fort variable. On ne cesse plus d’en appeler aux capacités d’évaluation des savants et des lecteurs. Déjà Erasme énonçait ce problème, lequel devait lui permettre d’affirmer que les textes contemporains étaient de moins grande qualité que les textes anciens !

Dans le même ordre d’idée, les chercheurs, fascinés parfois par la masse documentaire, évoquent le temps contraint du travail de recherche et l’impossibilité de surmonter le train imposé par la lecture de « tous » les documents. Une correspondance du XVIIIe siècle montre le rythme soutenu de la vie professionnelle : celle d’un professeur de médecine à l’université de Padoue, tiraillé entre les cours, les étudiants, les doctorats, des responsabilités administratives, les visites aux malades et les consultations écrites. Cette partie de l’ouvrage est évidemment centrale puisqu’elle met en œuvre les propos précédents, elle leur donne une dimension concrète, dans la vie des chercheurs. Mais ce n’est pas sans nous faire rencontrer aussi de longues déplorations portant sur cette vie : le temps manque, on ne peut tout lire, il faut parfois écrire à la hâte, parfois ce ne sont que « deux mots » qui sont échangés, et souvent on écrit durant les congés, parce que le temps y est plus détendu. Ainsi en va-t-il de propos puisés chez Durkheim par l’auteure.

Reste un dernier point à évoquer : la place de la conversation comme technique de recherche scientifique. Les conversations de lettrés dans les académies sont des moyens simples de s’instruire plus amplement, plus rapidement que par la lecture des ouvrages. Les conversations permettent de faire émerger des points sensibles, des attentions plus précises. Les fruits que l’on recueille alors de la conversation sont inestimables. On s’étonne, à ce propos, de ne pas voir cités les propos d’autres chercheurs sur cette question de la conversation (Marc Fumaroli, Benedetta Craveri,...).

D’un point de vue plus général, il est clair que cette recherche – concentrée sur le monde du travail scientifique et sur la diversité de son outillage intellectuel – permet non seulement l’inventaire qu’elle nous présente, mais induit une réflexion sur l’invention en science, dans les laboratoires, les lieux de savoir, les salles de cours, les salles de conférences, le terrain, ... Elle montre explicitement que les savants s’aventurent à chaque fois aux marges du savoir, inventant alors des instruments nouveaux afin de construire de nouveaux objets grâce à de nouvelles méthodes#nf#