THÉÂTRE – « Faire danser les alligators sur la flûte de pan», une affaire de langue au corps
[mercredi 13 mai 2015]

« Faire danser les alligators sur la flûte de pan » s'est distingué le 28 avril 2015 dernier par un Molière 2015 décerné à Denis Lavant dans la catégorie « Seul en scène ». Emile Brami à l'adaptation, Ivan Morane à la mise en scène et Denis Lavant sur le plateau nous donnent à voir et à entendre la première œuvre théâtrale proprement célinienne.

Lecteurs avisés et passionnés de Céline, Ivan Morane et Emile Brami disent avoir « voulu présenter, sans la résoudre, la contradiction entre l'approche de l'antisémite ignoble et celle de l'écrivain de génie ». Ils ont mis « ce qui pue avec le reste » . C'est en venant au plus « près du nerf » qu'a jaillit la tension de l'écriture de Céline, dont ils ont fait le ressort principal de la pièce. Denis Lavant incarne « les notes (de cette) musique du tronc » sans lesquelles « les mots ne sont rien ». La première de ces notes est donnée dès la scène d'ouverture : dans le noir absolu, le bruit des pas, leur rythme traînant, leur son lourd qui frappe le sol. Il est question d'appui, comment cette langue vient au contact, comment elle bouge, vit et meurt.

Car Denis Lavant n'incarne pas le personnage de Céline. Emile Brami et Ivan Morane font d'ailleurs mourir l'écrivain par deux fois. Dès le début de la pièce, Denis Lavant vient allonger le corps de l'écrivain sur le lit après la rédaction d'une dernière lettre, une voix off nous annonce la mort de Céline. Le comédien se redresse et fait tomber le costume, il retire manteau et gilet comme pour se défaire d'un rôle dont on pourrait trop rapidement le charger.

Nous voyons alors comment le corps fait rage au rythme de ce désir furieux qui anime l'écriture de Céline. Denis Lavant incarne l'art poétique de l'écrivain en toute « corps-oralité ». Il est la respiration de cette langue. Une écriture sous tension tout comme l'est ce tronc qui devant nous se meut, d'une force à la fois plantée et bondissante, en appuis virulents sur tout ce qui l'entoure. Dont les membres inférieurs ne plient pas, sauf quand il s'agit de s'asseoir. Mais là encore, le corps toujours penché, à l'oblique sur les bords, montre un équilibre forcené, talons ou pointes au sol, « dans le risque de choir » précise Ivan Morane. Jusqu'au Denis Lavant écroulé entre les pieds de la table renversée. Au troisième mouvement de la pièce, l'horizontalité du plateau se brise quand le comédien traîne sur le devant de la scène un escabeau. Un moment où l'écriture s'élève en confidence, Denis Lavant perché ne répétera pas deux fois comment l'écrivain procède. Cette langue en chair est, dans son rapport au sol, tout à la fois le corps souffrant, doutant mais aussi exultant de l'écriture célinienne. Capable à d'autres moments de se relever d'une convulsion féroce qui prend par surprise. Des mots vomis, chuchotés ou rugis qui se nouent en bouche et cognent contre les dents. Les membres supérieurs, ceux justement suspendus au tronc, malmènent avec une énergie incisive meubles et objets : Denis Lavant jette, balance, soulève, s'abreuve, renverse, s'appuie, se saisit, pèse, frappe, pousse, arrache... Une écriture qui casse tout jusqu'à elle-même. En miroir, la scène de fin voit Denis Lavant revenir à la table, réécrire de façon elliptique la même lettre qu'au début puis s'allonger de nouveau sur le lit. Une deuxième mort, le visage à demi caché par un drap. D'un enregistrement radio, la voix de Céline prévient, en écho à toute la pièce : « je vais dire tout ce que j'en pense, et personne ne m'empêchera d'en parler ».

Pour la première fois, le spectateur est invité à écouter Céline sans que cela soit une lecture de ses romans ou des extraits joués, tirés de sa correspondance. Le texte présenté en scène est totalement inédit parce qu'il est une parfaite création... avec les mots de Céline sans Céline. Emile Brami explique qu'il a « réalisé une marqueterie de sa parole à partir de sa correspondance. Dans cette dernière, les phrases présentent l'avantage de n'être pas aussi écrites et travaillées que dans les romans et on y retrouve le ton de Céline». Brami a imprimé aux lettres de l'écrivain le même sort que ce dernier réservait à la langue : « tordre la langue en tout rythme, cadence, mots » , casser le bâton pour que celui-ci paraisse droit dans l'eau. « Je me suis servi des bouts de phrases comme des mots, d'une langue à part, des matériaux qu'il fallait ajuster au mieux afin de composer un monologue cohérent qui ait une vraie dramaturgie ». Mais une déformation au mouvement inverse de celui poursuivi par Céline dans son écriture. Lui dont le projet littéraire était « de transposer le parlé en écrit » voit sa langue se faire tortiller par Brami pour « la faire jouir dans toute sa sonorité ».

Le résultat : un objet littéraire issu de 350 sources, composé de neuf scènes, et dont certaines phrases peuvent associer des mots qui sont en réalité séparés de 30 ans. Et c'est dans l'intervalle des deux morts de Céline, la terrestre et la symbolique, celle de l'écrivain et celle de l'écriture, que se déploie l'espace de la création. Pour parvenir à la mise en corps – voix et mouvement  de cette langue, Ivan Morane a travaillé à la manière de Céline. Il déclare avoir « buriné et nettoyé l'espace de ses premiers dessins de mise en scène pour ne laisser sur le plateau que l'essentiel »  : un lit, une table et une chaise, un piano, un carton plein de livres, un escabeau et quelques fils tendus sur lesquels des feuilles sont accrochées. « Chaque espace est le lieu d'un rendez-vous chorégraphique où l'on travaille dans la langue, le rythme et le souffle jusqu'au travail du corps pour incarner les mots. Voir d'où cela part et par où cela vibre ».

Inspirés par une irrévérence tout célinienne, Brami et Morane ont repris les principes-mêmes de l'auteur pour travailler l'écriture et la mise en scène, forçant ainsi « le rêve dans la réalité ». Et puisque selon Céline « au commencement était l'émotion », il s'agit ici moins de comprendre « de quoi cela parle » que de ressentir « comment cela parle ».
Un corps à l'œuvre de Céline.

Faire danser les alligators sur la flûte de Pan, Louis-Ferdinand Céline

Scénographie et mise en scène : Ivan Morane / Adaptation : Emile Brami / Lumière : Nicolas Simonin / Costume et réalisation du décor : Emilie Jouve.

Production : Théâtre de L'Oeuvre et Les Déchargeurs / Le Pôle diffusion en accord avec Réalités/Cie Ivan Morane

Tournée en France du 13 mai 2015 au 8 novembre 2015 : Deauville, Montargis, Ruiel-Malmaison, Neuves-Maisons, Cusset, Saint-Cloud, Jouy-le-Moutier, Eaubonne, Argenteuil, Saint-Maur-des-Fossés. En Belgique : août et octobre 2015.

 

Propos recueillis lors d'entretiens avec Emile Brami et Ivan Morane en janvier 2015.

 

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