Littérature

Agatha Christie, reine du crime

Couverture ouvrage

Agns Fieux
Nouveau Monde , 223 pages

Une mystérieuse affaire de style
[dimanche 02 mars 2008]


Une incursion ludique et efficace dans la vie et l’œuvre d’Agatha Christie.

Agatha Christie à portée de main

"Le succès des livres d’Agatha Christie ne se dément pas, nombreux sont ceux qui voudraient en percer le secret", écrit Agnès Fieux dans Agatha Christie, reine du crime, un petit essai complet sans être complexe, sans prétention, et qui, assez paradoxalement, se lit non pas comme une enquête (policière) mais plutôt comme un guide d’introduction à l’œuvre de la dame victorienne au charme désuet dont il y a fort à parier qu’au moins un volume traîne sur nos étagères.

Née Agatha Mary Clarissa Miller (1890 – 1976) Agatha Christie est l’auteure de quatre-vingt quatre ouvrages, pour la plupart des intriques policières, d’une vingtaine de pièces de théâtre et de plusieurs recueils de nouvelles. Romancière populaire, Agatha Christie s’est illustrée dans le roman policier en créant en particulier deux détectives, encore plus célèbres qu’elle, Hercule Poirot, détective professionnel et miss Marple, détective amateur.

Ancienne juriste d’entreprise, éditrice et auteur d’un précédent ouvrage sur les chorales (livré avec l’enregistrement d’une répétition de chorale sur CD), Chanter : À la découverte des chorales (Aubanel, 2005).  Agnès Fieux propose une incursion ludique et efficace dans la vie et l’œuvre d’Agatha Christie sans oublier de la replacer en situation, dans l’horizon de production et de réception des romans policiers des années 70 (PD James, Boileau-Narcejac) et à l’aube des années 1980, au cours desquelles James Ellroy publie ses premiers romans…. Dans un récit au présent et progressant de manière chronologique, Agnès Fieux préfère se faire discrète et laisser la parole à l’auteure à travers de multiples citations. Elle créé aussi des petites fiches de renseignements sur les personnages, que même la DCRG pourrait jalouser. Le narrateur n’apparaît jamais comme une lectrice qui commente ses préférences. Nul jugement de goût ici. Cependant, le rapport affectif qu’Agnès Fieux entretient avec la reine du crime ne nous est-il pas suggéré par la dédicace ? "À mes parents qui m’ont fait découvrir Agatha Christie." Retour à l’enfance ?


La littérature policière comme maison de poupée

Adulte, Agatha Christie explique : "Je me rends parfaitement compte, à présent que je n’ai jamais cessé de jouer à la maison de poupée." Jouer à la maison de poupée n’est certes pas une activité très féministe mais elle a le mérite de permettre de rester maître de ses personnages. Si la littérature est cette maison - théâtre de huis-clos - chère à l’auteure, écrire ne relève-t-il pas d’un plaisir d’enfant non coupable ?

Comme point de départ de l’œuvre, Agnès Fieux propose une motivation biographique : le défi d’écrire une histoire policière, lancé par la grande sœur, Madge. Aidée par un goût de l’observation : l’enfant aime le tea time et les jardins, examine le ballet des domestiques, ce corps si hiérarchisé. Tout corps social. Elle aime jouer avec les animaux de même que les histoires, qu’elle commence à écrire dans un carnet, alitée pour une grippe.


La régularité d’une pendule

L’œuvre d’Agatha Christie est certainement un mécanisme bien rôdé, dont le tic-tac presque sonore doit indiquer au lecteur ce qui l’attend et inaugurer ainsi le roman en connaissance de cause. Prolixe, Agatha Christie publie au moins un livre par an de 1920 à 1976. D’un livre à l’autre, le lecteur retrouve des figures familières comme le détective belge, Hercule Poirot avec lequel Christie entretient une relation particulière. Sans doute, dit-elle, mon "ami et associé" m’a rapporté beaucoup d’argent. Pour autant, elle rajoute ensuite,  "Pourquoi diable, a-t-il fallu que j’invente ce petit être détestable, pompeux et irritant ?" Ce dernier ne meurt qu’à la fin de la vie d’Agatha Christie dans un dernier roman, Hercule Poirot quitte la scène, jalousement gardé dans un coffre et publié à titre posthume, en 1976.

Au-delà de considérations mythobiographiques assez oiseuses, Agnès Fieux s’aventure quelque peu vers une poétique du roman policier. Son aventure n’est pas spéculative : elle laisse Agatha Christie expliquer ses protocoles d’écriture et les règles du genre, auxquelles elle sait aussi déroger. Agatha Christie appartient à un collectif d’auteurs policiers, le Detection Club qu’elle crée en 1930 aux côtés de Dorothy L. Sayers et G. K Chesterton. Les trois auteurs se retrouvent lors de dîners et échangent sur leurs techniques d’écriture ainsi que sur leurs difficultés. Ensemble, ils écrivent des feuilletons radiophoniques pour la BBC comme Derrière l’écran (1930) ou Scoop (1931). La déontologie du Club : ne pas manipuler le lecteur et s’affranchir des règles établies par Van Dine, qui a publié en 1928, 20 règles pour le roman policier dans l’American Magazine. Pour n’en citer que quelques unes : la présence obligatoire d’un cadavre, car le meurtre est une composante nécessaire à tout roman policier, ou encore l’absence d’intrigue amoureuse et de descriptions, jugées inutiles.

Agatha Christie explique les interventions prévisibles d’Hercule Poirot, qui font partie du "plan" des ses romans : "Il peut faire son apparition tout à la fin du premier acte, mais c’est à la fin du second qu’il occupera le devant de la scène et la grande scène du trois arrive toujours avec une certitude mathématique." Le déroulement  se veut simple : un meurtre, une enquête, sa résolution.  De quoi baliser le parcours de lecture…


Le cabinet de curiosités

Si Agatha Christie fascine autant, c’est peut-être pour avoir fait de sa vie un roman. Suite au départ de son premier époux, elle disparaît un temps. Durant cette période l’Angleterre entière mène l’enquête. Un spécialiste du spiritisme mandé par Conan Doyle la proclame bien vivante. Le plus surprenant reste l’opération marketing géante qui a été soupçonnée par les médias : en disparaissant Agatha Christie aurait fait la promotion de ses romans. De la même façon qu’elle ne renoncera pas à négocier un autre fait remarquable : sa pièce La Souricière (1952) est jouée sans interruption depuis une trentaine d’années et ne peut être portée à l’écran car comme le stipule l’article d’un contrat, l’intervalle entre l’arrêt de la pièce et l’adaptation du film doit être de six mois.

Autre curiosité littéraire : soixante-deux ans après la sortie de l’illustre Meurtre de Roger Ackroyd, Pierre Bayard vient en quelque sorte, réécrire l’histoire en proposant un essai, que l’on pourrait qualifier d’essai policier : Qui a tué Roger Ackroyd ?, publié en 1998 aux éditions de Minuit. Il est connu que dans le roman, le meurtrier est le narrateur, même si c’est aller contre une des règles de Van Dine .

Pourtant, Bayard remet cette thèse en question et s’appuyant sur la psychanalyse, propose une autre version des faits. Dans l’essai de Bayard qui se lit comme un roman policier, James Sheppard n’est pas le coupable. Sa relecture est sujet à controverse : Bayard propose une fin qui n’est pas écrite, fondée uniquement sur sa propre interprétation et qui est une façon de faire littéralement le roman, comme s’il revenait au lecteur de faire autorité. Sa vision d’Hercule Poirot comme meurtrier fou, qui aurait peut-être commis des meurtres, irait ainsi à l’encontre de l’ambition d’Agatha Christie .
 
Quoi qu’il en soit, dans le rapport qu’Agatha Christie entretient avec son temps, on se rend compte qu’elle fait le lien entre l’ère victorienne et l’époque contemporaine, ce dont témoigne son objet de prédilection. Elle aime conduire sa voiture et ne s’en priverait sous aucun prétexte. Pas femme d’intérieur du tout, elle n’est en rien l’ "ange de la maison", un terme de son époque qui décrit avec poésie les maîtresses de maison. À la lecture d’Agatha Christie, reine du crime, une certitude pointe : la vie d’Agatha Christie est au moins aussi intrigante que son œuvre dont Agnès Fieux nous propose une série de résumés en fin de parcours. Agatha Christie, reine du crime donne envie de s’installer confortablement dans son fauteuil et de lire ou de relire l’un de ces livres dont on pensait qu'ils faisaient partie des meubles.

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