EXPOSITION – « Les jeux sont faits ! » : jouer dans l’Antiquité
[vendredi 24 avril 2015]



L’exposition « Les jeux sont faits ! » s’inscrit dans le renouveau des études sur l’enfant dans le monde romain qui animent la communauté scientifique depuis une vingtaine d’années. Prendre pour objet la culture ludique dans le monde antique revient à retrouver un patrimoine en partie immatériel qui mobilise l’histoire du corps et de la gestualité. Retrouver la culture ludique, c’est se heurter au paradoxe du non matériel : le jeu se définit en effet par des règles qui n’ont bien souvent laissé aucune trace écrite. Dès lors, l’histoire du jeu se situe à la croisée de l’archéologie et de l’histoire culturelle et familiale.

L’intention prêtée au jeu est rarement explicitée par les textes littéraires. En matière de définition, le cas des « poupées » grecques articulées illustre la précaution avec laquelle cet objet de l’intimité doit être interprété. Davantage qu’une figurine profane, ces objets coroplathiques – c’est-à-dire en terre cuite – ont une valeur religieuse et sont liés aux rites de passage des jeunes filles qui les dédient dans les sanctuaires d’Artémis ou de Déméter. Avec cette dimension religieuse, le jouet prend un sens bien précis : le « pseudo-jouet » est utilisé pour grandir. Consacrer ses poupées à la déesse avant son mariage, c’est accomplir un acte symbolique par lequel on abandonne son statut d’enfant. Cela montre à quel point il faut se départir des faux-semblants et des idées reçues puisque ces poupées ne sont probablement pas de vrais jouets. La question de l’interprétation de premier degré se pose aussi pour la dînette de la « petite fille » d’Érétrie, découverte dans une tombe d’époque hellénistique (vers 300 avant J.-C.). Cet ensemble miniature évoque les processus d’imitation des adultes et les simulacres de l’univers du gynécée chez une fillette du plus jeune âge.

La compréhension des jeux d’adresse (cerceau, toupie, jeu de la morra) s’avère d’autant plus fastidieuse que l’évidence qu’ils revêtaient pour leurs contemporains les a dissuadés d’en laisser des règles écrites. Dans le monde romain, le jeu du cerceau (trochus) est à ce point répandu qu’il est un motif courant de la glyptique. Sur les intailles, de jeunes amours ailés font avancer un cerceau devant eux au moyen d’un bâton clavis. Plus qu’un simple jeu, le cerceau est conçu comme un passe-temps des jeunes hommes de l’élite romaine qui s’adonnent à des exercices prémilitaires dans le cadre de l’Association des iuvenes mise en place à l’époque augustéenne, qui a vocation à entraîner des jeunes gens destinés aux plus hauts postes de l’armée. On voit donc comment le jeu d’adresse, qui ne saurait se résumer à un simple loisir, est aussi un moment de formation et d’entraînement. Chez les Grecs, le jeu d’adresse de l’ephedismos (« à califourchon ») pratiqué par deux jeunes garçons dont l’un porte l’autre sur son dos, est un jeu qui fonctionne comme une « métaphore érotique ». Il se retrouve sur la céramique où il est joué par des nymphes et des satyres.

Appréhender l’univers ludique passe aussi par un questionnement sur les fonctions des jeux de société. L’archéologie montre en effet que la pratique romaine du jeu est une activité qui se déroule principalement dans l’espace public. Les Romains jouent dans les tavernes, ainsi que le suggère la peinture murale de la caupona (auberge) de Salvius à Pompéi. Les deux protagonistes, pris d’une violente dispute à la suite d’une partie de dés, y sont mis dehors par l’aubergiste. Second lieu ludique par excellence, les bains possèdent des salons spécialisés avec des tables de jeux, à l’instar des thermes d’Hadrien à Aphrodisias, en Turquie. Enfin, des plateaux de jeux sont gravés de manière permanente dans les sols des bâtiments publics, ainsi qu’en attestent les nombreux trous pour les jeux de billes creusés dans les gradins de théâtre. L’exposition présente les jeux qui animent quotidiennement l’univers domestique des Romains (les jeux de billes, les latroncules, le jeu de noix, la marcelle ronde, le jeu de la turricula). Vivante, la présentation met en scène, à travers sept petits films, les hypothèses aujourd’hui avancées sur les « façons de jouer ».

Faire l’histoire du jeu revient aussi à poser la question de la multiculturalité en interrogeant les modalités de diffusion des pratiques ludiques par le prisme des transferts culturels. Appréhender le jeu sous l’angle des influences géographiques revient à le penser comme un vecteur des processus d’acculturation. Pourtant, par-delà l’évidence du loisir, la fonction de certains objets continue de représenter une pierre d’achoppement sur laquelle buttent les archéologues. La fonction des astragales (les osselets romains) semble ainsi diverger selon que le contexte de découverte est religieux, à l’intérieur d’un sanctuaire, ou bien que le contexte est funéraire. A l’intérieur même du contexte funéraire, les astragales symbolisent une idéologie bien spécifique selon que l’inhumé est un enfant (et dans ce cas ils occupent une fonction ludique associée à l’âge prénuptial) ou un adulte (ils désignent alors une pratique de la divination au service de la communauté).

Cette exposition « vivante », dont le projet est pour le moins inhabituel, constitue une approche ludique – c’est le cas de le dire – des pratiques du jeu dans l’Antiquité. Le catalogue, qui ne se veut pas une somme, est lui aussi un objet ludique conçu comme un petit accordéon sous la forme de fiches : au recto, la photographie du jeu, au verso, les règles qui lui sont impartis. De nombreuses applications contribuent à rendre cette belle initiative accessible à tous. Au curieux de son avenir, il ne reste plus qu’à entrer dans le temple d’Apollon de Claros, truffé d’astragales en bronze, et à obtenir son oracle en lançant les osselets. A l’instar du dévot qui, sortant du temple antique, rentrait chez lui avec son oracle, chacun repartira donc avec le sien, à moins bien sûr que l’on ne veuille réessayer, ce qui du reste était aussi possible dans l’Antiquité.

Initialement présentée au Musée romain de Nyon, puis au Musée suisse du Jeu (La Tour de Peilz), l’exposition « Veni, vidi, ludique » vient de s’ouvrir au Musée romain du Vallon, en Suisse, et durera jusqu’à la mi-mars 2016. Conçue en trois volets par Véronique Dasen, professeure d’archéologie classique à l’Université de Fribourg, ce projet a successivement exploré la place de la culture ludique dans le cycle de la vie au Musée de Nyon (« Le jeu de la vie », 23 mai - 31 octobre 2014), puis l’image de l’Antiquité véhiculée à travers les jeux contemporains du XXIe siècle au Musée Suisse du Jeu (« Jouer avec l’Antiquité », 9 octobre 2014 - 19 avril 2015), et enfin, en ce moment même, les règles, les pratiques et les sens des jeux antiques au Musée romain du Vallon (« Les jeux sont faits ! », 14 mars 2015 - 21 février 2016).

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