Au cœur du politique, le pouvoir suscite respect et fascination, tout en étant parfois décrié dans son fonctionnement ou sujet à des crises de représentation. Le pouvoir s’impose sans que l’on s’interroge toujours sur les fondements de celui-ci et sur sa légitimité. Les fondements du pouvoir sont aussi énigmatiques que les effets qui en découlent, parmi lesquels un jeu des apparences ou la hiérarchie entre individus qu’il fonde. De la fonction occupée par l’homme de pouvoir au respect qui lui est dévolu, s’intercale l’amplitude d’un curieux jeu de rôle, cet espace où peut se déployer la meilleure sagesse comme la pire arrogance. De la question de la légitimité du pouvoir émerge un florilège de questionnements, de paradoxes et de points obscurs. Quelle est la part de l’imagination et des apparences dans les fondements et dans l’exercice du pouvoir ?

« Pascal : le pouvoir imaginaire » fut le thème de la rencontre philosophique du 11 avril 2015,
une des six rencontres du cycle « politique de la pensée », préparées et animées par Raphaël Enthoven (assisté de Julien Tricard), qui s’échelonnent de janvier à juin 2015, au Théâtre de l’Odéon. Cette rencontre philosophique s’est démarquée des autres du cycle puisqu’elle restera inédite, en l’absence d’enregistrement . Raphaël Enthoven, et son invité philosophe Christian Lazzeri  entraînent un auditoire captivé par une réflexion éloquente, limpide et sans jargon, ponctuée par la lecture de textes déclamés par l’acteur et metteur en scène Didier Sandre. La pensée de Pascal constitue le soubassement d’une réflexion généreusement déployée bien au-delà, en invitant des références littéraires, cinématographiques ou des clins d’œil à l’histoire et à l’actualité politique.

Aux fondements du pouvoir : force et contingence

L’autorité du pouvoir politique procède d’une opération de légitimation qui vient donner une assise à un pouvoir qui est originairement dénué de toute légitimité naturelle. Raphaël Enthoven souligne la distinction entre pouvoir et puissance : le pouvoir mesure sa force à son degré d’expansion alors que la puissance n’a pas besoin de manifestation spectaculaire, se satisfaisant d’elle-même à la manière d’une liberté intransitive. De fait, le pouvoir est mal assuré et fait usage de signes visant à convaincre et asseoir son autorité (signes architecturaux, vestimentaires, de solennité, etc.), devenant du même coup imposant, alors qu’il est vide du point de vue de la légitimité elle-même, selon Christian Lazzeri. Car le fondement premier du pouvoir est la force, pour Pascal : force et justice se rejoignent dans une alliance singulière, à défaut de pouvoir fortifier la justice, on a justifié la force. Dans la conception pascalienne du pouvoir, le fait que la force en soit le fondement engage un problème de permanence du pouvoir, en raison de conflits liés à des questions de monopole de la reconnaissance. Christian Lazzeri précise qu’il s’agit là d’un problème d’estime sociale : un pouvoir fondé sur la force signifierait que les plus forts détiennent le monopole de l’estime sociale et dominent les autres par la force ; or, personne n’accepterait cette domination si chacun se bat pour obtenir l’estime sociale. Originairement irrationnel et fondé sur la conquête violente, le pouvoir ne peut perdurer si ses fondements tiennent seulement à la force.

Pour perdurer, le pouvoir trouve ainsi deux recours différents qui permettent de l’affermir, selon Raphaël Enthoven : soit à travers une légitimation opérée par le droit, en aval – une fois le pouvoir obtenu –, soit à travers la coutume. Cette dernière, qui se confond avec l’opinion publique – et avec le despotisme sournois des idées reçues – est effectivement créatrice de légitimité. La légitimation du pouvoir par la coutume consiste en une théorie du fait accompli, où la durée d’établissement du pouvoir se porte garante de sa légitimité. Ainsi, on déduit qu’un pouvoir qui était accepté jusqu’ici repose forcément sur des raisons légitimes : on ratifie la coutume qui cristallise un pouvoir qui originairement s’était fondé sur quelque chose qui n’avait rien à voir avec la coutume. À cet égard, avec le grossissement de la coutume au fil du temps, les citoyens projettent sur le pouvoir une légitimité qui ne tient, au fond, qu’à leur propre imagination. Chez Pascal, l’imagination constitue le socle du pouvoir ; la disjonction entre raison et légitimité fait que cette dernière n’est pas à chercher du côté des bonnes raisons mais du côté du fait établi et de la projection de l’imagination. En sondant les origines du pouvoir, il apparaît que son assise est effectivement l’affaire d’une acquisition tenant à une tentative de légitimation aussi factice que l’imagination qui vient combler les interstices de cette opération.

Un jeu de rôle nécessaire et paradoxal

Qu’il s’agisse des personnes au pouvoir par rapport à l’exercice de leur fonction ou du regard que portent sur eux les citoyens, les apparences viennent s’interposer de part et d’autre, induisant confusion ou distanciation, acceptation ou rejet. En ce sens, le pouvoir n’est souvent qu’une affaire d’apparences, comme le souligne Raphaël Enthoven, parce que justement, en politique, le proverbe « l’habit ne fait pas le moine » ne se vérifie pas. Dans ce jeu de faux-semblants, l’exercice du pouvoir est à considérer comme l’exercice d’une fonction qui résulte d’un établissement humain. L’ascendant sur autrui qu’implique le pouvoir, relève ainsi d’un jeu de rôle et non d’une condition naturelle. En l’absence de légitimité naturelle dans le droit à gouverner, le pouvoir s’identifie, chez Pascal, à une forme d’usurpation. Or, si le pouvoir consiste essentiellement en une fonction, cela nécessite de l’exercer avec une certaine distance dans son exercice, un juste équilibre, en-deçà duquel la fonction n’est pas endossée, et au-delà duquel on retrouve le profit, le mensonge ou l’arrogance. Transposant à la question du pouvoir le conte du Chat Botté, ou le film Mad Max 3, Raphaël Enthoven montre ainsi ce jeu des apparences et la conscience de l’usurpation du pouvoir acquis de façon contingente. Les deux cas illustrent de façon paroxystique le dilemme pascalien consistant à savoir s’il faut accepter un pouvoir dévolu à l’improviste et si, le cas échéant, on se trouve alors en position d’imposture et de mensonge par rapport à nous-mêmes et aux autres ?

L’identification du pouvoir comme fonction, donc comme établissement humain, pose la question de la distance exacte à adopter par rapport à ces rôles endossés. Pour Pascal, il n’y a pas de droit naturel à gouverner de la part des individus qui sont par nature des individus égaux, rappelle ainsi Christian Lazzeri. Les idées de supériorité naturelle viennent alors s’adjoindre pour faire croire à une légitimité du pouvoir. De là, procède la critique pascalienne adressée à l’aristocratie qui fonde ce droit à gouverner sur une inversion : déduire une supériorité naturelle de la supériorité sociale revient à prendre l’effet pour la cause. Un autre écueil tient à la possibilité, pour l’homme de pouvoir qui prend conscience de la contingence et de l’illégitimité de son pouvoir, de vouloir combler cela par l’autoritarisme, souligne Raphaël Enthoven. Dans cette perspective, le politique met au défi de savoir se situer dans une hiérarchie, et entrer dans une fonction, tout en ne se prenant pas au sérieux. De la conscience lucide de ce jeu de rôle à l’abus dont il peut faire l’objet, la frontière est ténue. En régime démocratique, on retrouve, à l’inverse, un effacement de la supériorité liée au pouvoir par une mise en avant de la « normalité » à travers l’exercice de la fonction : il s’agit là d’un effet calculé, stratégique, lié au fait qu’en régime démocratique il faut montrer une absence de supériorité et que l’égalité fait que le pouvoir résulte d’un choix, précise Christian Lazzeri. Dans la pensée pascalienne, ordre et grandeur  constituent deux aspects d’un même équilibre : dominer hors de son ordre est alors une tyrannie.

La connaissance que l’on peut avoir des fondements et rouages du pouvoir a une incidence sur notre perception de celui-ci et sur le respect qui en découle. À cet égard, Pascal distingue deux types d’individus, les « demis-habiles » et les « habiles » : les premiers ont compris l’essence injuste du pouvoir et le méprisent, les seconds ne sont pas non plus dupes de l’arbitraire inhérent au pouvoir et à la hiérarchie mais acceptent de respecter le pouvoir. L’alternative entre jouer le jeu et se rebeller tient moins à la conscience lucide de ce jeu de rôle qu’à la sagesse qui consiste à ne pas venir perturber la paix sociale. Quand bien même les fondements du pouvoir révèlent la nature arbitraire et contingente de celui-ci, il est, pour Pascal, dans notre intérêt de respecter l’ordre établi. Dans cette perspective, « aux grandeurs d’établissement, nous leur devons des respects d’établissement » . Néanmoins, qu’elle se manifeste par des témoignages extérieurs ou non, la reconnaissance de la fonction ne doit pas être confondue avec les qualités réelles de ce que nous honorons. C’est ce qui est exprimé dans l’illustre citation de Pascal : « il n’est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime ; mais il est nécessaire que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme, je rendrai ce que je dois à l’une et à l’autre de ces qualités […] Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, […] en vous rendant les devoirs extérieurs […] je ne manquerais pas d’avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre esprit. » .

L’extension de la condition du pouvoir à tout jeu de rôle dans la société ouvre sur une réflexion plus générale du rôle social et de la condition humaine, avec au cœur, le divertissement. De la fonction du pouvoir à toute fonction sociale, il y a chez tout homme, face à la perception de sa propre condition, une fuite en avant. Chez un roi comme chez tout sujet et a fortiori chez l’homme moderne, il y a la même course permanente ; les fondements du pouvoir sont aussi énigmatiques que les positionnements qu’il induit chez celui qui l’éprouve comme chez celui qui l’exerce. La réflexion philosophique décloisonnée menée par Raphaël Enthoven relève toujours le défi d’une correspondance harmonieuse entre les textes philosophiques et leur rattachement à l’extra-philosophique comme à l’actualité contemporaine. Car, de l’époque de Pascal à l’actualité politique et sociale qui nous environne, un même spectacle de la condition humaine se répète, avec ses grandeurs, ses misères et sa part d’imagination. Pour les non-philosophes comme pour les philosophes, ces rencontres philosophiques du cycle « politique de la pensée » aiguisent la vivacité d’un regard critique sur le politique. Cette transmission active d’un désir de philosopher porte en creux un enjeu de taille : face aux crises du monde contemporain, la philosophie a son mot à dire#nf#