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Société

Liberté, égalité, discriminations. "L'identité nationale" au regard de l'histoire

Couverture ouvrage

Patrick Weil
Grasset , 180 pages

La République au défi de l'immigration
[lundi 03 mars 2008]


Un essai remarquable sur l'immigration, interrogeant la conception républicaine de la citoyenneté et la fabrique de l'identité française.

Il existe beaucoup d’ouvrages sur l’immigration, et notre pays peut se prévaloir d’une grande culture en la matière et de spécialistes de renom. Pourtant, tout ne se vaut pas toujours, et il est même assez rare qu’un ouvrage paraisse sur la question qui fasse vraiment événement. Avec Patrick Weil, on est cependant sûr de ne pas se tromper : c’est toujours d’excellente qualité ; ses livres sont comme le bon vin : ils prennent de la qualité avec le temps. On peut relire tout ce qu’il a fait depuis vingt ans sur le sujet, on s’apercevra que rien n’a pris une ride : c’est que Patrick Weil n’est pas seulement un spécialiste de l’immigration, c’est aussi et peut-être avant tout un intellectuel et un citoyen concerné par le problème humain de l’immigration, à la fois dans le domaine des valeurs et dans celui du traitement politique de la question.

Son dernier livre le prouve avec talent. Trois démonstrations s’y déploient avec rigueur et clarté. D’abord, concernant le racisme et la discrimination dans la loi française depuis la fin des années 30 jusqu'au début des années 80. Deux événements majeurs ici : d’abord la rupture raciste, dès la fin des années 30, de la problématique égalitaire, bien qu’incertaine, qui avait prévalu jusqu’alors. Le régime de Vichy oriente la question de la nationalité vers une conception ethnique, essentiellement dirigée contre nos concitoyens de confession juive. Ce qui est intéressant dans l’analyse minutieuse de Weil, c’est qu’il démontre combien, y compris à l’intérieur  du pouvoir vichyste, cette orientation n’allait pas de soi et que des résistances s’y faisaient jour en raison de la prégnance de la conception citoyenne de la République. La circulaire de 1945, qui crée en fait un cadre paradigmatique, Foucault dirait une véritable épistémé, en la matière, opère non seulement un retour à la tradition citoyenne de la nationalité, mais développe de nouveaux droits et surtout approfondi la conception qui fonde cette problématique de la citoyenneté. Weil ne fait d’ailleurs preuve ici d’aucune naïveté, puisqu’il montre bien que cette conception est toujours menacée, surtout en période de crise sociale et économique, par le retour de la xénophobie et de propositions, souvent perverses, de remises en question du droit du sol. En historien consciencieux, il propose une traversée des textes et une analyse des décisions en la matière jusqu’au  tournant des années 80.

Ensuite, Weil s’attaque à la question, complexe entre toutes, du rapport à la nationalité française de ceux qui, comme les citoyens d’origine confessionnelle juive ou musulmane, se sont retrouvés, à un moment ou un autre, dans une situation de mise à l’index ou même d’extériorisation par rapport à la conception républicaine, citoyenne, fondée sur le droit du sol mais aussi du sang, en France. Je n’entrerai pas dans le détail de la remarquable analyse de Patrick Weil : qu’il suffise de dire ici qu’il touche un problème central, qui concerne ce que l’on pourrait appeler la fabrique de l’identité française. La faiblesse de la conception républicaine est ici bien mise en évidence : la conception abstraite de la nationalité masque en réalité un impensé fondamental, celui de la diversité d’origine, de l’ethnicité et de la confession dans la tradition laïque. J’ai lu avec d’autant plus de plaisir la démonstration de Weil, qui va de l’époque de la colonisation de l’Algérie au débat qui s’est développé sous les coups de boutoir du Front national en 1986, que  moi-même, au début des années 90, quand, sous le gouvernement Balladur, Charles Pasqua et Simone Veil acceptaient la remise en cause du droit du sol, j’avais utilisé la notion, dans Le regard des vainqueurs  (Grasset, 1993) de "noyau dur ethnique" dans la tradition française  pour expliquer cette évolution.

Weil apporte aujourd’hui une démonstration autrement plus argumentée sur le sujet, et c’est remarquable. Plus finement encore, il montre, ce que personne  n’avait  mesuré avec autant de détails, comment la déclaration du général de Gaulle, en 1967, sur "Israël, peuple sûr de lui et dominateur", avait créé une blessure identitaire d’une grande profondeur dans le rapport que nos concitoyens juifs entretiennent avec la nationalité française, spécialement en raison de la spécificité de la question juive en Occident depuis la Shoah.

Toutes ces analyses, et bien d’autres que je ne puis recenser ici ne sont pas élaborées seulement, et c’est le troisième avantage de ce livre,  du point de vue de l’historien du droit ou du juriste. Patrick Weil fait montre ici d’une grande profondeur de réflexion intellectuelle,  qui lui permet de poser ces problèmes en utilisant les outils de la psychanalyse, de la philosophie, de la sociologie, sans jamais tomber dans l’éclectisme et le m’as-tu universitaire. Il y a derrière cet essayiste et penseur des rapports du droit et de l’histoire,  un érudit qui réfléchit sur le temps long, et qui a compris que tous ces débats sur la nationalité, l’intégration, l’identité, etc., ne sont rien d’autre au fond que des interrogations sur nous-mêmes, sur le lien que la grande tradition républicaine française veut établir entre ses citoyens. Lisez ce livre, vous y trouverez un grand livre.


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Crédit photo : cicilief / flickr.com
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