Le Think Tank "Cartes sur table" publie en ce mois de mars un essai autour des questions de vivre ensemble dans le contexte des attentats de janvier dernier et organise à cette occasion un débat sur le thème "Vivons-nous ensemble ?", autour de Rokhaya Diallo, le mardi 17 mars, à 20h au Café La Petite Louise (54, rue du Château d’Eau 75010 Paris).

En amont de la publication de cet essai et de la tenue du débat, Nonfiction vous propose en exclusivité la publication de quelques pages de l'ouvrage.

La mission du Think Tank "Cartes sur table" est de porter la voix de jeunes de gauche de 20 à 35 ans dans le débat public, et de leur permettre ainsi de devenir des acteurs de premier plan de ce débat. Cartes sur table publie donc les analyses et les propositions dont l’intérêt du thème, l’originalité de la problématique ou la qualité de l’argumentation contribuent à atteindre cet objectif, sans pour autant nécessairement reprendre à son compte chacune d’entre elles.

#JeSuis est un essai d'une cinquantaine de pages, coécrit à huit  sous la direction de Nicolas Faucher. Il est structuré en sept analyses de 5 à 10 pages, qui concilieront démarche pédagogique et propositions, interrogeant la liberté d'expression du point de vue philosophique, la liberté d'expression du point de vue de juridique, l'islam politique, l'équilibre entre libertés individuelles et sûreté, la problématique de la radicalisation / dé-radicalisation, la question des inégalités sociétales, et l'enjeu de la conciliation d'une culture commune et de cultures particulières.

Introduction

#JeSuis : accolé à Charlie, hashtag mobilisateur au-delà des frontières, parfois contesté également comme la définition imposée d’une identité que l’on n’estime pas partager. Deux mois après les attentats des 7 et 9 janvier derniers, est-il encore temps de revenir sur ce qu’interrogent ces attaques dans notre société ? La réflexion marquée par l’émotion ne peut être celle qu’accompagne le recul nécessaire à des prises de conscience plus distanciées et globales.

Dans le temps de l’émotion, il a été nécessaire et salutaire d’expliquer à tous que, en France, le délit de blasphème n’existe pas, que l’incitation à la haine raciale ou religieuse, l’apologie du terrorisme, l’injure sont sanctionnées par les tribunaux, et que la liberté d’expression est encadrée. Dans le temps de l’émotion, les mesures de sécurité et de contrôle ont été renforcées, l’École a été mobilisée à l’appui des valeurs républicaines, des clips musclés ont été mis en ligne pour prévenir la radicalisation, une forme d’unité nationale s’est dessinée pendant quelques semaines.

Deux mois après, nous avons les mêmes cartes en mains, mais nous pouvons à présent interroger le dessous de ces cartes. Pour penser l’inscription dans le temps long des mesures prises, de même que les moyens de les faire partager par toute une société, aujourd’hui abîmée par les fractures sociales et spatiales.

Les réponses immédiatement apportées sur le terrain de la lutte anti-terroriste et de la mise en valeur des symboles républicains dans l’espace public ont été saluées comme des réponses concrètes et nécessaires. Mais il est indispensable aujourd’hui de conduire une réflexion sur la nature des moyens déployés et leur utilité réelle. Et de ne s’interdire d’aborder aucun sujet.

En tête celui de l’Islam. Si le débat public sur ce sujet tourne le plus souvent à la caricature, c’est parce que nous manquons, dans l’espace public, d’une pensée articulée et fondée sur notre connaissance de la religion en tant que phénomène universel. C’est parce que peu de nos concitoyens maîtrisent ne serait-ce que quelques éléments factuels liés à l’Islam politique.
Les événements des 7 et 9 janvier doivent aussi interroger toute la société française sur sa capacité à proposer un horizon et à un avenir attractifs à sa jeunesse. Nous n’éradiquerons certes jamais totalement les situations de vulnérabilité sociale. Mais n’oublions pas que sans horizon partagé offert à ses jeunes et sans rêve commun, un pays peut certes continuer à avancer, mais il s’enraye chaque jour un peu plus.

Nous proposons ici une contribution à cette mission, que nous devons collectivement assumer, de reconstruire un vivre-ensemble. En posant des questions, en y apportant des réponses, et surtout en faisant preuve, le plus possible, de pédagogie sur des sujets sur lesquels, plus qu’ailleurs, sans comprendre, on ne peut décider.

La liberté d'expression, le sacré et l'humain

La violence fanatique a imposé aux Français de faire le deuil d’une partie de la rédaction de Charlie Hebdo. Parmi les disparus, certains portent des noms si connus que beaucoup d’entre nous ont eu le sentiment de perdre des proches. Ils ont bercé la jeunesse de certains et permis à d’autres d’hériter de valeurs nées avant leur naissance. Pour ceux qui s’opposaient à leur style ou à leur ligne, cette opposition n’en eut pas moins un rôle formateur. Ils faisaient rire, faisaient penser. Comment leur rendre hommage ? En s’inspirant d’eux pour progresser nous-mêmes. Si l’on cherche ce dont ils étaient l’exemple, le principe qu’ils défendaient, pratiquaient, transmettaient, la liberté d’expression s’impose évidemment à l’esprit.

S’approprier la liberté d’expression

Rendre hommage aux collaborateurs de Charlie Hebdo en s’appropriant la liberté d’expression, leur liberté d’expression : comment faire ? Le sursaut des Français, la solidarité des médias amis de Charlie Hebdo sont porteurs d’un encouragement à s’élever contre ceux qui voudraient faire taire la voix des caricaturistes, des polémistes, des anticonformistes, envers et contre tout. La liberté d’expression, la liberté de la presse, sont exaltées, portées par tous les Français et par les responsables politiques avec eux, contre l’intégrisme qui tue.

Au terrorisme qui attaque au nom de l’intégrisme, nous répondons par un sacré républicain élevé aux frontispices de nos palais. Un sacré républicain qui ressoude une unité nationale, dont le nouveau Charlie Hebdo est un des étendards. Tout cela est nécessaire, exigé par le traumatisme vécu par le pays.

Au moment même, pourtant, de parler de cette unité, de cet hommage, de notre sacré, un malaise nous prend. Le ton est rigide, presque religieux. La solennité semble jurer avec ceux-là mêmes à qui nous rendons hommage, avec les valeurs qu’ils portaient, l’esprit qu’ils transmettaient. Le sacré, c’est ce dont on ne se moque pas et Charlie se moque de tout. Le sacré, c’est ce devant quoi on se tait, ce qu’on ne peut remettre en question, ce qu’on ne peut décomposer et articuler dans un discours construit.

Faire vivre la liberté d’expression

Or quoi de plus opposé à la liberté d’expression qu’un tel arrêt de la pensée et de la parole ? De fait, les philosophes des Lumières qui défendirent comme un principe crucial la liberté d’expression (Voltaire, Milton, Kant…) ne la sacralisaient pas pour autant. La liberté d’expression était bien plutôt considérée comme un moyen, une règle nécessaire au plein développement de la pensée et de la raison humaine : sans échange, sans confrontation de points de vue opposés obligeant à sortir des limites de son quant à soi, il n’est de progression possible ni vers la connaissance, ni vers une harmonie sociale satisfaisante. C’est ce qui fait que la liberté d’expression peut légitimement être considérée comme un droit de l’homme.

La liberté d’expression n’est pas contradictoire avec le respect, la reconnaissance du sentiment du sacré – religieux, spirituel ou politique – qui anime nombre d’entre nous. Elle s’oppose en revanche à ce que ce sentiment ne puisse être interrogé par quiconque dans ses fondements, ni remis en question dans ses effets. Le rôle de la caricature est, dans cet esprit, de faire saisir de manière immédiate et vive à ceux qui se réclament de ce sentiment que, malgré l’évidence qu’il revêt pour eux, bien d’autres ne le partagent pas ou en partagent un autre, peut-être contradictoire. La caricature est l’épreuve de la diversité réelle, sans laquelle chacun serait réduit à la cécité.

Le sens du 11 janvier

Est-ce cette ambition exigeante de la remise en question, de la possibilité d’interroger, organiquement liée à l’histoire intellectuelle et politique de notre pays, que l’esprit du 11 janvier a voulu porter ?

L’unité nationale, qui s’est du reste rapidement estompée, a semblé davantage fondée sur la résistance à l’horreur, la promotion du respect de l’autre et de la tolérance, voire de la bienveillance, qu’à la libération d’une parole réfléchie et forte. Comme si la liberté d’expression était un étendard représentant la nation, que l’on aurait pu remplacer par un autre symbole, pour peu qu’il fût rassurant, pacifiant.

Il est significatif à ce titre que l’on ait partout répété, comme pour s’en convaincre, que l’Islam était une religion de paix, et que l’Islam religion de paix était le visage de l’Islam « vrai », par opposition à un « faux » Islam, l’Islam guerrier. C’est significatif car, ce faisant, on a totalement oublié qu’aucune religion n’est de paix ou de guerre.

Les grands monothéismes, objets du respect de tous, ne sauraient être exempts de critiques. L’ancien testament parle d’attaques sanglantes contre les païens et les idolâtres ; il arrive aux plus grands et profonds théologiens de la tradition catholique d’insulter les juifs et les musulmans sans aucune ambiguïté ; Luther et Calvin font preuve à l’occasion d’un antisémitisme forcené ; et Averroès a parfois des propos d’un incontestable racisme. On objectera que ces propos, parmi tant d’autres, relèvent d’un autre temps et qu’ils ne nous concernent plus. Pourtant, la Bible et le Coran, les textes des théologiens du Moyen-âge et de l’époque moderne demeurent la référence des religions contemporaines. L’antisémitisme des débuts du XXe siècle, qui trouvait ses racines dans les traditions chrétiennes les plus anciennes, n’aurait-il pas continué à prospérer en Europe si le traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale n’avait fait éclater au grand jour sa malfaisance ?

Que nous manquions, dans l’espace public, d’une pensée articulée et fondée sur notre connaissance de la religion en tant que phénomène universel n’est pas une surprise. C’est au contraire une conséquence sans doute prévisible du développement toujours croissant d’un matérialisme qui entrave la quête de sens de nos concitoyens. Il ne s’agit pas ici pour nous de critiquer pour elle-même la société de consommation, mais bien de constater que la notion de rationalité a été identifiée avec la poursuite des intérêts matériels de chacun, reléguant tout ce qui n’en relève pas du côté de l’irrationnel, que ce soit celui d’une intolérance criminelle ou celui d’un angélisme inconscient.

Puisque nous n’en parlons pas et ne l’expliquons pas, l’émergence de la violence religieuse, sans motifs économiques ou politiques immédiatement identifiables, nous tétanise. Tout se passe comme si nous avions cru jusqu’à aujourd’hui à une fin de l’histoire religieuse : avec l’extension de la démocratie et de l’économie de marché, les religions se seraient spontanément pacifiées, devenant peu à peu, dans leur diversité, des expressions semblables d’une même tendance à la paix et à la tolérance, seule compatible avec la rationalité.

La violence religieuse n’est pourtant pas irrationnelle. Elle produit toujours ses propres justifications, fondées sur telle ou telle lecture de textes sacrés ou d’autorités. Sur ce terrain, il est possible de lutter. Il existe en effet des interprétations des textes sacrés compatibles avec la liberté de la réflexion et de l’expression, avec le débat serein et respectueux de tous. Pourtant, il serait faux de dire que ceux qui combattent ces interprétations pour promouvoir la violence seraient des fous. Cela supposerait que les interprétations pacifiques s’imposent de manière évidente. Ce n’est pas le cas : leur défense doit au contraire être l’objet d’un combat idéologique d’ampleur où l’État doit prendre toute sa place. Poser clairement la question des moyens à mettre au service d’une telle défense, c’est faire usage de la liberté d’expression et de l’intelligence dont elle permet le développement#nf#