Suivez-nous

FacebookRSS

Histoire

L'école aux colonies, les colonies à l'école

Couverture ouvrage

Michelle Zancarini-Fournel (dir.) Gilles Boyer Pascal Clerc
ENS Lyon , 194 pages

Enseignement et colonisation dans l'Empire français
[mardi 03 mars 2015]


Une approche originale et féconde au croisement de l'histoire de la colonisation, de l'histoire globale et de l'histoire de l'éducation.

Cet ouvrage collectif, publié sous la direction de Gilles Boyer, Pascal Clerc et Michelle Zancarini-Fournel, se situe à la charnière de trois champs de recherche particulièrement dynamiques en histoire contemporaine : l'histoire de l'éducation, l'histoire de la colonisation – marquée depuis plus d'une décennie par les travaux d'une nouvelle génération de chercheurs et par l’approche postcoloniale – et l'histoire « globale » ou « connectée ». Si le livre est un peu disparate et assez simplement divisé en deux parties (« L'école en situation coloniale » et « Enseigner le fait colonial à l'école »), annoncées dans le titre, trois axes se dégagent clairement : les discours et les pratiques d'enseignement en « situation coloniale » (Georges Balandier), une histoire sociale de l'enseignement colonial et l'enseignement contemporain du fait colonial en France. Les neuf contributions proposent de véritables études de cas qui ont toutes la volonté d'interroger les paradoxes de la mission civilisatrice de l’école dans les colonies, tout en dépassant le schéma binaire colons/colonisés et en dépassant le débat simpliste sur les aspects positifs ou négatifs de la colonisation. L'un des grands mérites de ce livre est aussi de réussir à lier enseignement et actualité de la recherche.

A travers les aspects politiques et culturels, l'ouvrage revient sur la « mission civilisatrice » sous l’angle de l'assimilation et de l'adaptation de l’enseignement au « milieu indigène » tel qu’il est pensé par les colonisateurs. L’école fut ainsi l’un des principaux volets ayant servi à légitimer – dans les colonies comme en métropole – l'entreprise de conquête, de domination et de « tranquillisation des colonisés » (Frantz Fanon). Les auteurs ont choisi de privilégier les discours tenus dans les programmes et les manuels , ce qui peut paraître réducteur, mais l'ouvrage s'avère tout de même très intéressant et d'une grande richesse. Dans le sillage d’Edward W. Said, qui qualifiait l’impérialisme comme un « acte de violence géographique », le géographe Pascal Clerc analyse l'adaptation des programmes de géographie au projet colonial et démontre ainsi que la géographie fut conçue comme la discipline de l’impérialisme par excellence. La contribution d'Amadou Camara étudie la très lente décolonisation des programmes nationaux africains après les émancipations car l’implication de l'ancienne puissance coloniale resta forte. Pour Suzanne Grindel, les colonisés sont les grands absents des études scolaires des situations coloniales, même dans le manuel franco-allemand pourtant supposé novateur par son approche comparative mais en retrait sur le traitement de la question de l’impérialisme colonial à la fin du XIXe siècle. Marie-Albane de Suremain analyse quant à elle le traitement du fait colonial dans les programmes actuels et leur interprétation dans les manuels mis à disposition des élèves et enseignants. Il faut cependant souligner que les nouveaux programmes d’histoire du collège et du lycée font désormais une place importante à l’étude du fait colonial, contextualisée selon une perspective longue, éclairée par les nouvelles problématiques, croisant les discours d’acteurs multiples et comparant des exemples significatifs qui privilégient les approches concrètes. On pourra enfin se féliciter des annexes fournies par Frédéric Garan à la fin de son texte sur « Les événements de 1947 dans l’enseignement secondaire en France et à Madagascar » : un excellent tableau fait la synthèse du traitement de ces événements dans les manuels et un « dossier documentaire » composé de photographies coloniales a été conçu « pour utilisation pédagogique » .

L’accent est aussi mis sur les acteurs et les actrices et sur la confrontation coloniale en milieu scolaire. Anissa Hélie applique ainsi la problématique du genre à la question coloniale en étudiant les carrières des institutrices européennes en Algérie colonisée entre 1910 et 1940, quand Carine Eizlini s'intéresse à un parcours individuel, celui de Georges Hardy, pédagogue et idéologue, directeur de l'enseignement en AOF de 1912 à 1919, dont les représentations renvoient aux poncifs les plus classiques relatifs à la paresse des indigènes où à leur absence de sens du progrès, ce qui en dit long sur les finalités de l'éducation dédiée aux colonies. Les autobiographies d'Albert Memmi et d'Assia Djebar sont mises en perspective par Nicholas Harrisson pour montrer cette tension permanente entre la scolarisation et la violence culturelle qu’elle suppose pour les colonisés d'une part et la possibilité d'ascension sociale et d'ouverture culturelle qu'elle leur offre d'autre part.

La conclusion se destine clairement aux professeurs du second degré, dont les concours de recrutement en histoire-géographie témoignent aussi du profond renouvellement historiographique sur le sujet – sur lequel le livre revient brièvement en introduction – puisque la nouvelle question d'histoire contemporaine mise au programme en 2013 portait sur Les sociétés coloniales. Afrique, Antilles, Asie (années 1850-années 1950). Quelques pistes sont ainsi tracées pour enseigner autrement les colonies aujourd'hui et demain : un enseignement incarné, à l'échelle des individus, sans négliger les approches générales ; aborder l'école et l'enseignement comme révélateurs des situations coloniales ; donner une place aux colonisés (autrement dit, décentrer le regard et confronter les points de vue) ; utiliser la littérature en classe d'histoire ; enfin, faire des programmes d'histoire et des manuels scolaires des objets d'analyse, pas de simples supports de travail, en développant un regard critique sur la construction des savoirs relatifs à l'histoire coloniale : les différentes terminologies employées pour désigner la « guerre d'Algérie » (dénomination officielle depuis 1999), de la « rébellion » à la « guerre d'indépendance » en passant par « l'insurrection » ou les « événements » peuvent par exemple nourrir la réflexion dans les classes. Il est clair que l’histoire du fait colonial ne peut plus s’enseigner comme elle le fut il y a quelques années mais il apparaît encore comme une question socialement vive dont le traitement critique, documenté et rigoureux doit permettre de l'aborder de façon dépassionnée.

 

Commenter Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

1 commentaire

Avatar

Anonyme

02/04/17 16:32
merci

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr