Une histoire de la drague qui ressemble davantage à une anthologie qu'à une étude historique.

L'objectif que s'était fixé ici Jean-Claude Bologne avait tout pour gagner notre intérêt : écrire l'histoire de "cette question [qui] est restée la même à toutes les époques : comment, en fonction du contexte historique, mais indépendamment des mots qui l'expriment, aborder l'homme ou la femme que nous convoitons ?"  . Philologue de formation, Jean-Claude Bologne est aujourd'hui historien et professeur, à Paris, d'iconologie médiévale. Il est surtout perçu, par certains, comme le spécialiste de l'amour, sous toutes ses facettes : après avoir, comme il l'écrit en introduction, "étudié sa conclusion sociale (Histoire du mariage en Occident), les représentations mentales qui la sous-tendent (Histoire du sentiment amoureux), le contexte qui la favorise ou l'exclut (Histoire du célibat et des célibataires)", il souhaitait ainsi, avec son Histoire de la conquête amoureuse, se limiter "strictement au premier pas qui porte en germe la relation"  , puisque "c'est au seuil de la chambre que finit l'art de la drague"  .

Malheureusement, le résultat est extrêmement décevant. Sur le fond d'abord. Les idées sont certes présentes et identifiables, mais ne sont pas structurées ni bien articulées. L'étude, qui se fait de manière chronologique (ce dont l'auteur, pourtant, se défend étrangement en introduction), s'apparente davantage à la juxtaposition de réflexions sur la question qu'à une analyse minutieuse et correctement argumentée, que tout lecteur est en droit de demander à un historien.


Le viol longtemps de mise

On y perçoit certes l'évolution historique de la conquête amoureuse à travers les siècles. Dans la Grèce antique, la mainmise de l'homme dans ce type de rapports est totale : "le refus d'une femme de se soumettre au désir de l'homme semble à peine envisageable. Le désir est à sens unique"   Le refus n'existe finalement que dans les relations homosexuelles. L'histoire de Rome parle, pour sa part, "plus volontiers de viol que de séduction. Se marier est une affaire qui se négocie entre hommes. […] L'assimilation du viol au despotisme fait presque de la drague une vertu républicaine  .

La période médiévale connaît un temps elle aussi cette violence amoureuse, jusqu'à un tournant aux XIIe et XIIIe siècles, dû à la "révolution courtoise", née en Angleterre, avec pour "principale caractéristique, la soumission de l'homme à son amie, supérieure socialement"  . C'est l'époque où dominent les grandes preuves d'amour, l'agenouillement devant la femme aimée, le secret qui entoure l'approche amoureuse et le rôle important de l'intermédiaire. Mais ces manières restent le privilège "de grandes dames et de jeunes chevaliers en attente de mariage"  , et "le viol a donc encore de beaux jours devant lui"  . Reste que le XIIIe constitue une époque où la liberté est plus grande et donc la drague davantage légitime, qu'elle ait lieu dans les églises, les joutes, les lieux de danse et de spectacle ou les jardins.

La Renaissance voit "la séduction, devenue un art de vivre qui distingue le courtisan, n'[être] plus spécifique à la recherche amoureuse"  . La femme demeure pour sa part passive, les XVe et XVIe siècles ayant même connu un "antiféminisme virulent"  . La stratégie du viol et la virilité exacerbée restent de mise. C'est en outre l'époque de l'apparition d'une nouveauté dans les armes de la conquête amoureuse : la danse, "et surtout la danse en couple qui isole les amoureux"  , mais qui ne concerne, là encore, que les villes et les cours. Avec Louis XIII et le "roi soleil", "renaît l'art de "faire l'amour", de "conter fleurette", de gagner le cœur des femmes"  . C'est l'âge d'or de la galanterie, où la lettre d'amour est un des moyens privilégiés pour se déclarer.

L'époque des Lumières qui lui succède marque un tournant : la séduction devient nécessaire, les mariages sans arrangement devenant monnaie courante. "La connaissance psychologique des deux sexes aboutit à de complexes stratégies amoureuses […]. L'art devient artifice."   La drague devient même un but en soi, pour le plaisir de manipuler, à l'image de Valmont et de la marquise de Merteuil de Choderlos de Laclos.

Le romantisme, mais aussi le cynisme, marquent le XIXe. C'est l'époque de la "monogamie sérielle : [non plus] une à la fois, mais plusieurs dans une vie. Ce changement de mentalité explique la naissance de la drague au sens moderne du terme"  . Les petites annonces font leur apparition, ancêtres des discussions sur Internet. La salle de bal devient le lieu à la mode pour séduire. La femme est davantage respectée, comme le montrent l'apparition de la timidité et la peur du refus. Le flirt à l'américaine provoque une autre révolution.

Enfin, le XXe siècle voit "pour les garçons et pour les filles, la drague [devenir] brutale, sexuelle"  . C'est le temps du dancing, des bars, des cinémas, de la multiplication de lieux de plaisirs ou de débauches. L'Europe découvre le dating apparu aux États-Unis. La musique (tango, be-bop, slow, rock) accompagne cette évolution. La libération de la femme et la révolution sexuelle créent un bouleversement : l'homme et la femme sont remis sur un pied d'égalité. Le dragueur devient presque un ringard. La séduction devient un marché, marquée ces dernières années par le retour en grâce de l'homme viril.


Une recherche historique qui devient une anthologie

Les idées avancées dans cette Histoire de la conquête amoureuse, parfois par leur originalité et surtout par la possibilité de voir leur évolution dans le temps, méritent donc, malgré les faiblesses énoncées, notre attention. Subsiste néanmoins un (autre) important problème : le style de l'auteur, et plus précisément la manière, maladroite et indigeste, dont il a souhaité illustrer sa démonstration.

Choix normal pour tout travail historique, et plus encore pour ce type de sujet qui a besoin d'être "mis en images", Jean-Claude Bologne a choisi d'accompagner ses affirmations avec des exemples. Trop d'exemples. La plus grande partie du livre y est de fait dédiée. Ces anecdotes -  parfois amusantes - qui se succèdent, rendent la lecture hautement ennuyeuse, l'historien semblant perdre le fil de sa pensée. La tentation de s'arrêter avant la fin de l'analyse se répète dès lors à de nombreuses reprises. L'auteur "plombe" son étude. Ses idées se retrouvent noyées sous les citations.

Jean-Claude Bologne s'appuie notamment, pour mener à bien ce travail, sur les sources littéraires et les manuels de séduction. Si ce choix ne constitue pas un problème en soi, il le devient lorsque le professeur médiéviste oublie de faire une sélection des ouvrages représentant le mieux, lors des différentes périodes de l'histoire, les arguments qu'il avance, et semble nous offrir, au contraire, une véritable anthologie. Outre la lourdeur qui gangrène l'ouvrage, la recherche littéraire semble l'emporter sur l'étude historique, et la problématique posée en introduction a presque disparu.

Saisir totalement le message de Jean-Claude Bologne résulte, dès lors, d'une lutte de tous les instants. La conquête amoureuse, sujet peu abordé dans l'historiographie actuelle, reste encore un aspect à étudier...


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Crédit photo : omnia mutantur / Flickr.com