Note sur la division arts/sciences selon Erwin Panofsky
[mardi 28 octobre 2014]



L’occasion de reprendre le débat sur la césure historique arts et sciences est donnée par la republication de l’ouvrage d’Erwin Panofsky, L’oeuvre d’art et ses significations . Même si ce thème ne représente pas pour lui un objet central, on repère rapidement dans l’ouvrage des éléments essentiels pour alimenter le débat arts/sciences. Dans l’article « Artiste, Savant, Génie », Panofsky rappelle que la notion d’une séparation tranchée entre activités artistiques et scientifiques n’existe pas encore à la Renaissance. La science et l’art ont partie liée, d’autant plus qu’il ne faut entendre encore ni « science » en notre sens (l’enquête expérimentale n’existe pas) ni « art » au sens moderne (celui d’un appui sur une théorie systématique). Il convient donc de se garder de mettre trop de choses au crédit des arts et des sciences ou de leurs liens, puisqu’il n’est pas question de cela. Les échanges entre eux, qui ne sont pas divisés, n’en sont pas. L’accent, à la Renaissance, est d’abord porté sur une discipline de l’esprit propre à cette époque, et qui au nom du partage entre arts et sciences ne peut apparaître autrement que comme une variété de synthèses, de chaos ou de compositions à la fois stables et instables. Les compartimentages mentaux ne sont pas ceux de la séparation arts et sciences, ni, a fortiori, ceux de leur réunion.

Il faut attendre, rappelle Panofsky, le XVIIe siècle, pour qu’un système de cloisonnement soit mis en place, qui donne à chaque « discipline » un objet propre et pose simultanément le problème de leur rapport. La question de la perspective, au Moyen Âge, renvoie uniquement à l’optique. Il faut attendre Brunelleschi pour qu’elle acquière des assises vraiment scientifiques, ce qui signifie que les groupements et apparentements sont encore jusque là fantaisistes, laissant les apports des uns et des autres, les humanistes, se fondre dans les intérêts les plus divers.

Au mieux, la Renaissance instaure une science qui se rend tangible, avec pour contrepartie la manière dont s’intellectualise les professions mécaniques, et principalement les arts. Nombre des éléments de ce qu’on va isoler plus tard sous le nom de « sciences naturelles » virent le jour dans les ateliers d’artistes. En revanche, la même Renaissance voit naître des couples de chercheurs autour desquelles la césure va bientôt s’opérer : Léonard de Vinci a besoin de Marcantonio della Torre, anatomiste professionnel ; Vésale, à l’inverse, anatomiste, a besoin de Stephan de Calcar, graveur sur bois ; autre exemple d’association célèbre, mais déjà plus tardive : Galilée et son fidèle Lodovico Cigoli. Le second apporte son concours compétent dans les observations anatomiques du premier, et en retour les met à profit dans ses tableaux. Ainsi lui doit-on au dôme de la chapelle pontificale de Sainte-Marie-Majeure, une Vierge dressée sur une lune exactement semblable à celle que décrit scientifiquement Galilée.

Les tensions se font donc jour rapidement. A la fin du XVIe siècle des théoriciens de l’art attaquent les mathématiques comme un moyen de réduire l’esprit à l’esclavage. Le temps est alors venu de compartimenter les deux disciplines. De tracer de nouvelles frontières qui « devaient plus ou moins rester en vigueur jusqu’à nos jours ». Ainsi la science se dégageait comme l’interprétation strictement quantitative de la nature. Elle rompt avec l’érudition, la philosophie et l’art. Et en retour les arts rompent avec la science. Le seul fait, remarque Panofsky, que l’univers de l’observation scientifique fût de plus en plus « tributaire de l’appareillage télescopique et microscopique contribua à l’éloigner de l’univers artistique ». Partout, le processus de séparation prit un nouvel essor.

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