<p>Quelle influence le d&eacute;veloppement du concept de r&eacute;silience a-t-il sur la gestion urbaine des risques et des catastrophes?&nbsp;</p>

 *Article publié en partenariat avec la revue Urbanités.

Cet ouvrage collectif (sous la direction de deux géographes) a pour thématique la résilience en privilégiant la perspective urbaine, comme l’indique le titre. Il s’adresse aussi bien à ceux qui ont pris la ville pour objet de recherche qu’aux spécialistes de la résilience s’interrogeant sur les spécificités urbaines et soucieux d’urbaniser la résilience. Ce positionnement original permet de le différencier des publications relevant des sciences du risque (cindyniques) ou de la géographie des risques (humaine ou physique) encore trop centrée sur la vulnérabilité. La résilience est ici abordée à partir du champ des études urbaines pour signaler la convergence entre urbanisme et environnement.

Dès l’introduction, l’analyse souligne le caractère polysémique de la résilience qui renvoie pour certains à l’idée de stabilité et/ou de résistance alors que pour d’autres il est plus question de fluctuation et de bifurcation. Elle précise combien penser la résilience urbaine s’avère une rupture avec la culture du risque zéro inhérente au paradigme techniciste qui repose sur l’idée qu’il est possible de faire barrage aux processus dommageables (aléas). Cette rupture permet aux opérationnels de se centrer sur les capacités des individus ou encore du système à récupérer après une perturbation.

L’ouvrage s’organise autour de huit villes – Pompéi, Rome, Berlin, Phnom Penh, Bucarest, la Nouvelle Orléans, Londres et Paris – chaque étude de cas présentant une facette de la résilience. En dépit de cette diversité des terrains, les points de vue convergent pour souligner que la résilience n’est pas un simple concept à la mode véhiculé par le discours ambiant mais qu’il se présente bien comme un tournant épistémologique aussi bien pour les chercheurs que pour les responsables de la ville (élus et techniciens) sans toutefois négliger la distance critique.

À partir de l’exemple de Thames Gateway à Londres – qui correspond au corridor qui s’étend de Tower Hamlets jusqu’à l’estuaire de la Tamise –, Stéphanie Beucher souligne l’enjeu que représente le programme de rénovation urbaine, de construction de logements et d’accueil pour les Jeux Olympiques de 2012. Dans une première phase, le discours est principalement centré sur la perspective du « développement durable » en dehors de toute référence au risque majeur que représente pour ce territoire l’inondation. Mais à partir de 2005, année de l’obtention des Jeux mais aussi de l’attentat terroriste qui touche la capitale, la rhétorique de la « résilience » commence à s’imposer. Il est alors question de constructions non plus uniquement résistantes mais résilientes. La création d’une nouvelle structure, le London Resilience Partnership, pour assurer une certaine coordination entre le gouvernement, le maire de Londres et tous les organismes de gestion de crise, inaugure le recours au concept de résilience dans les discours. Il s’agit cependant d’une résilience centrée sur les habitants et non sur le territoire métropolitain. Le concept de résilience est certes mobilisé par les acteurs mais il a une dimension a-spatiale. Il renvoie à l’idée de sustainable communities sans y apporter plus de précision. Aussi l’année 2005 ne marque pas vraiment une rupture dans la politique d’aménagement. Il s’agit tout simplement d’un moment à partir duquel la résilience est clairement affichée mais sans véritable contenu opérationnel. La résilience est instrumentalisée au profit d’une logique de marketing urbain.

Dans le cas de Paris, Magali Reghezza démontre combien le recours à la notion de résilience répond à une impasse opérationnelle. Elle rappelle que la région parisienne fait face à des risques multiples qui ont pour origine des processus biophysiques (tempêtes, inondations ou épidémies) et des processus d’origine anthropique (aléas technologiques, industriels, terroristes) et qu’elle devra affronter le risque d’une crue centennale de la Seine. Les solutions traditionnelles de gestion ne peuvent répondre à cet enjeu majeur, ce qui a contraint les responsables à opter pour une stratégie de résilience sans pour autant exprimer le concept. En effet le potentiel d’endommagement de l’Ile de France en ce début de 21ème siècle n’a plus rien à voir avec celui de 1910. La quantité de biens et richesses exposés a augmenté et l’expansion urbaine a privilégié les vallées et champs naturels d’expansion de crue où des industries potentiellement polluantes se sont installées créant la menace d’un risque environnemental. Par ailleurs l’espace francilien repose de plus en plus sur une structure réticulaire, un état propice à la propagation de sinistres bien au-delà du point d’impact. Aussi le risque devient plus complexe et il est question des effets dominos de risques en chaîne qui peuvent concerner d’autres métropoles européennes ou mondiales. À partir de la décennie 1990, la prise de conscience de ces changements incite les décideurs à remettre en cause les logiques traditionnelles de gestion et à progressivement intégrer l’idée d’assurer des fonctions urbaines et métropolitaines stratégiques suite à une perturbation. Les responsables de la région parisienne ont ainsi opté sur le mode implicite pour une stratégie de résilience après avoir abandonné cette idée du risque zéro.

Avec la catastrophe Katrina qui a dévasté plus de 80 % de la Nouvelle-Orléans, le recours au discours de la résilience s’impose mais le récit de la reconstruction emprunte différents sens dans le temps. À la suite de l’effondrement du système urbain en 2005, les acteurs au niveau local comme au niveau de l’État fédéré ont réagi avec beaucoup d’optimisme, à l’image de ce que l’on peut retrouver dans l’histoire des catastrophes urbaines du pays (incendie de Chicago ou tremblement de terre de San Francisco), en prônant une reconstruction en faveur d’une ville plus grande. Avec le slogan de « rebuild it bigger », Katrina est perçue comme une opportunité pour reconstruire une ville plus vaste et plus forte économiquement. À cette première interprétation de la résilience ont succédé deux autres faisant référence à la sécurité puis à la justice sociale et spatiale. Avec « build it safer », il fut question de flexibilité de l’aménagement urbain et de déclin rationnel de la ville afin de réduire l’empreinte urbaine. Et dans la troisième acceptation « build it fairer », la résilience devient synonyme de la reconstruction d’une ville où la ségrégation raciale et la ségrégation sociale seraient bannies. La conclusion de Julie Hernandez souligne la richesse épistémologique du concept de résilience mais indique combien il est spatialisable et donc peu opérationnel. L’intérêt heuristique du concept proviendrait de sa capacité à révéler les motivations qui font et défont l’objet urbain.

À Bucarest, suite aux différents épisodes de catastrophes qui ont secoué la ville au cours de l’histoire, Samuel Rufat souligne l’ambiguïté du concept de résilience en raison de son instrumentalisation par le pouvoir. Suite à un grave incendie qui en 1847 détruit une grande partie du territoire ouest de la ville, le programme de reconstruction se traduit par l’introduction du permis de construire comme procédure incontournable et il contraint les propriétaires à utiliser des matériaux plus modernes suivant une nouvelle trame viaire aérée par des places et de larges avenues. Quelques années plus tard, après le séisme de 1852, les bâtiments religieux (qui occupent la majeure partie du centre-ville) et les caravansérails relevant de la période ottomane firent l’objet d’une expropriation. Et en 1865, le conseil communal décide d’une percée Est-Ouest (le « boulevard ») suivant le modèle parisien. Aussi l’analyse souligne combien la succession de catastrophes se présente comme une opportunité pour ériger une ville moderne et monumentale au détriment de la ville basse, traditionnelle et résiliente. Les destructions liées aux catastrophes (incendie, séisme, inondation) facilitent la « modernisation » de la ville, une situation qui se répète un siècle plus tard suite au séisme de 1977. Les décideurs auraient opéré une distinction entre la « bonne » résilience (une crise se transformant en opportunité) et la « mauvaise » résilience faisant référence à l’adaptation et au redéploiement des caravansérails tout au long de l’histoire. En d’autres termes la résilience ne serait pas un concept neutre ; son interprétation dépendrait en fait des stratégies de pouvoir.

Cet ouvrage collectif qui à certains égards peut être présenté comme l’équivalent dans notre contexte de celui de Lawrence J. Vale et Thomas Campanella sur la ville résiliente présente le mérite d’une grande clarté conceptuelle qui se retrouve d’ailleurs dans le style. Il réussit à démontrer combien la résilience mieux que n’importe quel concept témoigne de la rupture avec l’idéologie techniciste du 20ème siècle qui croyait pouvoir réduire les risques. Il propose par ailleurs aux spécialistes des questions urbaines d’aborder la métropole à partir de la problématique du système, ce qui représente une seconde rupture. Le lecteur regrettera toutefois l’absence d’une conclusion qui aurait repris les exemples de chacune des villes et établi des connexions entre les différents arguments mobilisés. L’ouvrage représente sans aucun doute une étape importante de la réflexion menée sur la résilience urbaine.