<p>Une synth&egrave;se sur l&rsquo;histoire mat&eacute;rielle et culturelle du sel dans l&rsquo;antiquit&eacute;.</p>

L’ouvrage, paru dans la collection « Archeologica et Anthropologica » de la maison d’édition Parthenon Verlag, présente l’originalité de donner à lire l’histoire d’un objet banal de la vie quotidienne dans l’Antiquité, le sel. Responsable du comité des Salines de France, Bernard Moinier est un spécialiste des questions du sel . Dans la veine de l’histoire des mentalités, les travaux des historiens sur le sel  dépassent les considérations d’ordre matériel pour analyser l’imaginaire qui entoure cette substance minérale. A priori cantonnée à son utilisation fonctionnelle, elle revêt en réalité une dimension beaucoup plus complexe. Le projet de l’auteur est d’aboutir à la démonstration d’une « anthropisation du sel ». Par cette expression, Bernard Moinier entend mettre en évidence la double approche qu’avaient les Anciens du bassin méditerranéen de cette ressource. La première partie est consacrée à la sphère symbolique du sel dans l’Antiquité à travers le prisme des mythes, des rites et des croyances. La seconde partie, qui prend acte des recherches issues de l’archéologie du sel, appréhende le volet épistémologique du sel. Dans ce deuxième moment, il est question de l’observation et de la multiplicité des utilisations du minéral par les hommes de l’Antiquité.

Une histoire symbolique du sel : mythes, rites et croyances

Du point de vue symbolique, le sel est un excellent médiateur entre les dieux et les hommes. Il garantit en effet la pureté des intentions humaines lors de la consécration d’oblations ou de sacrifices. Le cas d’Hercule Saunier est, à cet égard, bien explicité. S’étant engagé, par erreur, en Sicile, Hercule tue Eryx fils d’Aphrodite et maître des Salins. Le motif en est un simple vol de bétail, Hercule ayant promis de rapporter le troupeau de Géryon entier. Pour Bernard Moinier, il faut voir dans cet épisode un prétexte : le fond de l’affaire serait l’accès au sel, indispensable à l’alimentation des bêtes d’Hercule en particulier, et des troupeaux en général. Le meurtre d’Eryx, par Héraclès, héros devenu berger, fait figure de transfert. A partir de ce meurtre, Hercule devient le champion du sel qui dispense sa précieuse substance aux bergers dont il protège les troupeaux lors de l’estivage. En Italie centrale, dans la région des Abruzzes, les vestiges archéologiques de l’autel monumental du site d’Alba Fucens révèlent une dédicace érigée par les cultores Herculis Salarii (les dévots d’Hercule saunier) . L’épiclèse permet d’affirmer que le dieu a été chargé de protéger le stockage et le transport du sel. De même, à Rome, le temple rond dédié à Hercule se situe à la limite du Forum Boarium. Sa construction est liée à la pratique du culte ancien à l’Hercule sabellique qui supervise le mouvement des troupeaux et le stockage du sel dans les salorges. La « Via Salaria » est d’ailleurs celle qu’empruntent les troupeaux pour gagner les montagnes du Samnium.

A partir de la fin du Ier siècle s’opère une banalisation du sacrifice et du don aux dieux impliquant du sel. Désormais, le cadre d’utilisation par excellence est le cadre familial où le sel est conservé dans un récipient en argent dit salière (salinum). Sous le stylet d’Horace , l’intendante Phidylé offre régulièrement du sel aux Lares et aux Pénates qui protègent la villa de son maître. Dans son ode à son intendante au cœur pur, le poète souligne qu’il n’est pas nécessaire d’immoler un grand nombre de brebis pour apaiser les dieux. Il suffit, dit-il, d’un peu d’orge et de quelques grains de sel (« farre pio et mica saliente »). Les dieux recevront volontiers cette offrande plutôt que toute autre, pourvu qu’elle soit offerte avec piété. Ce rôle religieux se superpose à la morale romaine dont les vieux Romains sont les garants. Le cas de Phidylé permet de montrer l’importance cultuelle du sel puisque les dieux familiers doivent pouvoir s’en contenter sans l’adjonction de morceaux de viande. La salière héritée des aïeux symbolise le bonheur d’une vie simple et saine à la romaine. Plaute peut ainsi maudire « ces triples pingres, ces vieux grigous qui tiennent le sel sous scellés dans la salière de peur qu’un esclave n’y touche . Les dépositaires du sel sacré sont les Vestales qui conservent dans leur temple la mola salsa (farine de blé salée dont la préparation leur incombe. Cette farine est employée dans les sacrifices des Lupercales (février) et des ides de septembre. Elle se retrouve aussi lors des Vestalia (juin), fête religieuse qui associe les Vestales, les meuniers et les boulangers. Dans ces sacrifices, la mola salsa est utilisée pour convoyer les offrandes jusqu’aux dieux.

Approche épistémologique : observations et utilisations du sel

Loin d’envisager le sel comme un seul moyen déchanger avec le monde divin, les Anciens se sont interrogés sur ses propriétés et le parti qu’ils pouvaient en tirer. Bernard Moinier endosse ici l’habit de l’historien des savoirs et des techniques. Le manque de sources, préjudiciable à la compréhension des métiers du sel, obère la connaissance des fonctions du Salinator. Cette profession liée au sel, bien attestée par l’épigraphie, est en effet difficile à circonscrire. S’agit-il de sauniers, de marchands de sel, d’agents du fisc chargés de l’administration des salins ? Plus limpide est la connaissance des Anciens sur les effets bénéfiques du sel. Plutarque, dans ses Propos de table, indique que le « sel favorise grandement la procréation » des animaux . Le sel doit aussi être opportunément mêlé à la nourriture du bétail car des apports réguliers et suffisants permettent aux femelles de donner davantage de lait. Le minéral encouragerait aussi la bonne santé des agneaux. Et Plutarque d’ajouter que « lorsque les chiennent se refusent à l’accouplement, les éleveurs stimulent leurs fonctions procréatives à l’aide de viande salée ». Ces observations sont d’autant plus fondées que l’on sait par ailleurs que le sel favorise ensemble la procréation, la gestation et la lactation. Le sel est encore utilisé dans l’art vétérinaire. Les prémisses de la médecine vétérinaire sont en effet propres à mettre en évidence le rôle du sel dans le soin des animaux malades. L’agronome Varron, dans son Traité d’agriculture, préconise ainsi de baigner un animal fiévreux dans de l’eau salée selon la recette suivante : « un demi-modius de sel ignigène  pour deux urnes de liquide ». Cette eau salée doit permettre de guérir les maladies de peau dont la gale. La présence de lacs salés ou de bassins artificiels est donc vivement conseillée par Varron . La découverte des propriétés thérapeutiques des eaux chlorurées sodiques conduit aussi à son utilisation pour traiter les maux humain. Pline conseille ainsi d’en manger en cas de piqure d’insecte ou de scorpion . Il faut aussi en appliquer après la morsure d’un chien. En deux jours, les salaisons appliquées comme emplâtre feraient disparaître les ulcères. De même, les douleurs auriculaires doivent être soulagées en mélangeant du sel, du miel et du vinaigre. Enfin, le sel est intégré à des pâtes gingivales pour soulager les douleurs dentaires.

Pour l’armée en campagne, le sel est une matière précieuse qui permet le tannage des peaux de chèvres pour construire les tentes. Le Pseudo-Hygin, auteur d'un traité Sur les fortification des camps armés, explique la manière dont les cohortes dressent leurs tentes . A l’époque de Marc-Aurèle, la base théorique de 6 000 hommes par légion et de trente légions au total permet de déduire un nombre de 180 000 hommes. Une tente abritant une trentaine d’hommes, Bernard Moinier calcule qu’il faut disposer de 22 500 tentes. Pour une armée en campagne, les besoins s’élèvent donc à 4 700 tonnes de peaux de chèvres tannées. En outre, la production et la distribution de sel devient un monopole d’État à Rome afin d’éviter la pénurie et de limiter la spéculation. Rome pouvait ainsi verser une partie de la solde de ses soldats sous forme de ration de sel, le salarium, qui a donné naissance à notre mot « salaire ».

La salaison des viandes, en évitant la putréfaction des chaires, permet au commerce de s’étaler sur de longue distance. Les habitants de Rome apprécient tout particulièrement le jambon de l’arc jurassien où les salaisons et les fumaisons participent d’une tradition ancienne. En Franche-Comté, la colonie Augusta des Rauriques et le territoire des Séquanes deviennent les capitales du jambon fumé, enduit de saumures, de nombreux fumoirs étant attestés à Mandeure. Le poète Varron vante les jambons alpins de Comacina et de Valence. Dans ses Epigrammes, « Présents de bienvenue » (n°13), Martial vante le jambon des Ménapiens, en Gaule Belgique, et celui des Cerrétrans, dans la Cerdagne pyrénéenne. Une telle demande a nécessairement une influence sur le niveau des prix et permet de comprendre la réussite commerciale d’A. Umbricius Scaurus à l’époque de Tibère. Ce personnage se lança dans la fabrication de garum (sauce à base de poisson salé) à Pompéi. Son niveau de richesse l’autorisa à se faire bâtir une résidence dans la partie occidentale de la ville. Son fils parvint même la charge de duumvir . L’atrium de sa maison fut décoré de mosaïques représentant les urcei (récipients) dans lesquelles étaient présentées les sauces de poissons. Outre le célèbre garum, les Romains emploient le sel dans la vinification pour le salage du moût, opération qui permet de rendre le vin stable pour son transport. Surtout, c’est la cosmétologie qui s’empare du produit : le sel est ajouté dans l’huile de rose pour éviter qu’elle ne rancisse. Le minéral permet aussi de fixer la pourpre sur les vêtements. Au total, Bernard Moinier signe avec ce livre une très belle synthèse qui vient combler la rareté jusque-là d’ouvrages transversaux (histoire des mentalités et approche épistémologique) pour l’Antiquité#nf#