Politique

Les dérèglements de l'exception culturelle

Couverture ouvrage

Franoise Benhamou
Seuil , 300 pages

Politique

le débat : quelle politique pour la culture ?

Collectif
Gallimard

Politique

La culture, pour qui ? Essai sur les limites de la démocratisation culturelle

Couverture ouvrage

Jean-Claude Wallach
L'Attribut , 122 pages

Retour sur la crise de la politique culturelle francaise
[lundi 01 octobre 2007]
Etat des lieux des ouvrages publiés récemment sur la politique culturelle : un débat toujours recommencé.

2006 et 2007 auront été propices à la publication d’ouvrages et d’articles précisant le diagnostic de la politique culturelle française et analysant sa crise, à travers des prismes multiples, souvent historiques, sociologiques et économiques, mais également élaborés par des acteurs. Françoise Benhamou publie à l’automne 2006 Les dérèglements de l’exception culturelle (Editions du Seuil) qui dresse un constat global, précis et lucide sur les impasses d’un système générant autant d’effets pervers que d’effets bénéfiques. Frédéric Martel   a publié au même moment son De la culture en Amérique (Gallimard) qui souligne en creux les apories du modèle français à partir d’un examen minutieux de la politique culturelle américaine. D’autres parutions moins commentées ont approfondi le diagnostic pour permettre d’en identifier les origines et amorcer des propositions de rénovation du modèle français. Nous en donnerons ici un aperçu.


Les dérives d'un monde culturel autocentré critiquées par J.-C. Wallach

Jean-Claude Wallach, consultant culturel, a publié au premier semestre 2006, un petit essai courageux, pragmatique et stimulant   consacré aux « limites de la démocratisation culturelle », nourri par une connaissance fine des réalités culturelles de l’ensemble du territoire. Il tente d’analyser les origines de cette impasse française et suggère des pistes de réforme. Il considère que la politique culturelle française n’est plus « en adéquation avec les mutations de la société française et les enjeux qu’elle génère ». Un héritage de l’Ancien Régime – le mécénat royal – et la conception révolutionnaire du rôle de l’artiste comme avant-garde politique ont poussé les gouvernements successifs, de droite et de gauche, à privilégier la place des artistes dans le système culturel, au détriment d’une action approfondie sur l’accès des populations à une offre en constant accroissement. Cette autonomisation excessive de l’acte créateur aurait conduit à négliger les conditions de réception des œuvres par les populations. Dérive que l’auteur qualifie d’ « artisme ». Les politiques conduites par l’Etat depuis le début des années 1960 ont plus été des politiques de l’art que des politiques culturelles, et « l’instrument prend le pas sur le projet dont il est issu. » Sévère avec un monde culturel qu’il juge autocentré et attaché à ses prérogatives symboliques et matérielles, Wallach loue les vertus de la décentralisation qui seule permet une réelle synergie entre politiques sectorielles - contrairement à l’action de l’Etat, trop rigidifiée par un cloisonnement entre administrations - ainsi qu’une prise en compte des potentiels des territoires en s’affranchissant des modèles et des normes. Il suggère une redéfinition des stratégies mises en œuvre par les institutions culturelles, dans leurs objectifs et modalités d’action, qu’il souhaite plus centrée sur la réalité sociale des populations à qui elles s’adressent, pour leur offrir « l’opportunité et l’accompagnement ».

Jean-Claude Wallach s’est trouvé avant l’été au cœur d’une polémique qui a secoué le microcosme du spectacle. Nommé en janvier 2007 délégué national du Syndicat des Entreprises Culturelles et Artistiques (SYNDEAC) par le Président de ce même syndicat, il a été contraint de démissionner en juin dernier suite à une pétition d'une partie des adhérents du syndicat – la plupart représentant les institutions les plus importantes - violemment hostiles à ses positions, qualifiées d'idéologiques et jetant une "suspicion" sur leur travail  . Nous retrouvons ici une nouvelle forme de l’hostilité qui a valu à Catherine Trautmann sa disgrâce auprès des grands barons du spectacle vivant après sa publication de la « Charte des missions de service public » qui rappelait aux responsables d’institutions leurs responsabilités en matière artistique mais également en matière « sociale et territoriale ».


Le rôle des intermédiaires culturels selon Nathalie Heinich

Poursuivons. Le numéro de novembre-décembre 2006 de la revue Le Débat contenait un dossier intitulé « Quelle politique pour la culture ? », faisant réagir à un texte de Nathalie Heinich, sociologue de la culture bien connue, plusieurs spécialistes de la question, experts ou acteurs de la politique culturelle (Jack Lang, Marc Fumaroli, Maryvonne de Saint-Pulgent, Philippe Urfalino). Le texte de N. Heinich pointe deux problèmes : une politique culturelle française déchirée par l’antinomie entre la logique de création et la logique de diffusion et l’invisibilité de ce qu’elle nomme les « intermédiaires culturels » (elle désigne avec ce terme les fonctionnaires culturels et agents missionnés par la puissance publique). L’antinomie entre création et diffusion est d’après Heinich déniée par les pouvoirs publics, au nom de ce qu’elle appelle « l’idéologie avant-gardiste » qui fonde l’action publique depuis un siècle et demi. Quant au rôle des intermédiaires culturels, il est à l’origine d’effets pervers, ces derniers étant « tout puissants et déresponsabilisés » : leur action fait peu de cas de la reconnaissance du public et s’inscrit dans un entre-soi stérile. Après ce constat sévère, N. Heinich propose de réorienter l’action des pouvoirs publics en direction des intermédiaires, aussi bien ceux du secteur privé qu’il faut épauler, que ceux du secteur public qu’il faut mieux contrôler. Ainsi, sa proposition consiste à substituer la traditionnelle logique de compensation de l’action des pouvoirs publics, qui vise à combler les manques du marché, par une logique de réel soutien au pluralisme. Pour Heinich, les intermédiaires tendent systématiquement à favoriser a priori – c’est-à-dire sans forcément tenir compte des tendances du marché - une production artistique réservée aux initiés qu’ils sont, au détriment de la diversité de la production artistique. Prenant l’exemple de la politique d’acquisition des institutions d’art contemporain, l’auteure en profite pour décocher des flèches acérées à ces intermédiaires, qui sont d’après elle « les seuls à en tirer profit [de ces acquisitions], ils ont ainsi le beurre et l’argent du beurre : jouissance du pouvoir d’acheter sans le risque de se ruiner ou de se déconsidérer et le privilège de fréquenter les artistes – toujours si distrayants – sans le risque qu’il vous désavouent ». Ensuite, N. Heinich plaide de manière plus classique pour une meilleure efficacité de la diffusion en utilisant l’école et la télévision, car elle constate – un peu rapidement - que les marges de progrès des institutions culturelles en matière d’action de médiation sont faibles : elles estime, en prenant l’exemple des musées, que les services « culturels » ou éducatifs sont désormais « bien armés ». L’autre proposition de l’auteure est l’accès gratuit aux collections permanentes des musées, et sur ce point elle semble négliger les études de ses confrères sur ce type de mesure, qui concluent toutes à de faibles effets de modification de la composition sociale des publics. L’article se termine sur la nécessité de conduire une enquête sur les intermédiaires culturels, dans la perspective de mieux les connaître pour contrôler la conformité de leur action aux objectifs de la politique culturelle. La sociologue redoute en effet dans la prolifération des intermédiaires un « syndrome UNESCO » : « l’affectation de la plus grande part des ressources à l’entretien de ceux qui ont été recrutés pour les distribuer ». Quant aux intermédiaires privés, elle préconise de s’intéresser à eux plutôt que les concurrencer, et d’étendre le régime des aides qui pourraient les concerner (aides conditionnelles aux galeries, suppression de la tutelle publique sur les théâtres…). Les réactions à ce texte sont passionnantes car très différentes dans leur approche et leur argumentation. Marc Fumaroli déploie une ironie raffinée témoignant du désespoir que lui inspire toute initiative émanant du ministère de la culture pour convertir la population française aux plaisirs des œuvres. Il réaffirme sa conviction du rôle majeur de l'Education Nationale pour atteindre cet objectif.


Action publique et démocratisation

Jack Lang repère avec beaucoup de précision les aspects qu’il juge « caricaturaux » de certaines analyses de N. Heinich, notamment sur la contradiction entre la logique de création et la logique de diffusion. L’ancien ministre estime que la sensibilisation de nouvelles catégories de la population à des propositions exigeantes à bel et bien réussi. Il reproche à la sociologue de créer des « antagonismes artificiels ». Sur le pouvoir des « intermédiaires culturels » et l’attitude de suivisme des élus qui en résulterait, J. Lang considère le sujet avec sérieux : selon lui, ce symptôme exige une volonté politique renouvelée. Il conclut à une difficulté d’adaptation de la structure politique et administrative aux nouveaux enjeux qui ont émergés ces dernières années, tels que le poids des industries culturelles, la précarisation croissante de nos concitoyens et la montée en puissance des collectivités territoriales.

Maryvonne de Saint-Pulgent s’attache à disséquer l’échec de la démocratisation, qu’elle impute à « deux pronostics faux et à une erreur de méthode ». Les deux faux pronostics sont que l’avènement d’une civilisation des loisirs combiné avec l’élévation générale des connaissances dans la population devaient élargir les pratiques culturelles. Le ministère de la culture, fort des ces pronostics, a donc essentiellement parié sur l’accroissement de l’offre artistique – erreur de méthode -, créant ainsi une « bulle culturelle » irrationnelle, dont « l’expansion devient une fin en soi ». L’ancienne directrice du Patrimoine du ministère de la culture égrène toute une série de chiffres qui témoignent d’un recul de la fréquentation des institutions culturelles, notamment dans le domaine du spectacle vivant et de la musique. En s’appuyant sur des statistiques récentes de l’INSEE, elle démontre que les catégories sociales les plus diplômées disposent de moins de temps de loisirs, alors que les catégories sociales à faibles revenu et capital culturel ont plus de temps libre. Cela explique l’augmentation de la pratique télévisuelle, d’où un effet « contre-productif de l’augmentation de l’offre culturelle » qui profite aux catégories supérieures. Ces évolutions incitent M. de Saint-Pulgent à préconiser que le ministère de la culture se focalise sur une politique « de formation des jeunes à l’art ».

Enfin, Philippe Urfalino, sociologue et auteur du remarquable ouvrage L’invention de la politique culturelle , souligne que le principal problème est celui de l’interrogation sur « les fins du ministère de la culture », dont 40% du budget en 2006 finance un soutien à la production artistique, qu’il considère légitime, mais ne répondant pas à l’objectif majeur de démocratisation fixé par Malraux. Il rejoint N. Heinich en indiquant que l’Etat doit soutenir sans faire de choix artistique. P. Urfalino estime qu’il est nécessaire de fixer des limites à l’intervention de l’Etat en matière culturelle, sauf à sombrer dans la grandiloquence et donc l’inefficacité. Deux exigences doivent donc fonder l’action de la puissance publique : « soutenir sans choisir, soutenir sans encourager la surproduction ».


Des idées pour refonder la politique culturelle

Il est frappant de noter que toutes ces analyses convergent pour constater le désinvestissement politique dans le domaine culturel et la prédominance de corporatismes qui paralysent toute remise en cause des institutions et des modes d’action. C’est pourquoi la publication au premier semestre 2007 - période où les livres sur le sujet se sont fait rares - d’un texte d’un homme politique de premier plan sur la politique culturelle mérite un examen attentif

Le petit livre du Président de la Région Rhone-Alpes, l’ancien ministre Jean-Jack Queyranne   fait montre à la fois d’une forte expertise en la matière, d’une réflexion fine et d’idées précises pour refonder la politique culturelle. C’est un des très rares ouvrages d’un homme politique sur ce thème depuis de nombreuses années - hormis quelques livres de circonstances de ministres en exercice - d’autant plus intéressant qu’il dépasse le stade du diagnostic pour élaborer des propositions concrètes, fort d’une expérience régionale souvent mobilisée pour démontrer leur caractère opérationnel. Le livre se présente sous la forme d’un entretien avec Nelly Gabriel, journaliste lyonnaise, et se décline en sept chapitres explorant les thématiques majeures de la question culturelle (diversité, création, démocratisation, pratiques amateurs, industries culturelles, presse et audiovisuel, décentralisation). On peut émette l’hypothèse que cet acte d’écriture s’inscrivait dans la campagne présidentielle et signifiait, de la part d’un des proches de la candidate socialiste, la manifestation de son intérêt pour la rue de Valois et l’exposé d’un programme ministériel.

Le Président de la région Rhône-Alpes commence par un diagnostic de la politique culturelle française : il évite le manichéisme tout en en concédant que la démocratisation « marque le pas » et que les pouvoirs publics français ont trop négligé l’exigence de diversité, aussi bien dans les approches théoriques que dans les modalités pratiques. La conception globale de l’élu rhône-alpin s’inscrit dans une tradition historique héritée de Malraux et revisitée par Jack Lang, mais sa vision des modalités d’action est teintée de pragmatisme, notamment en faisant une place importante aux « agences » pour une meilleure appréhension du terrain et une concertation plus forte avec les acteurs. Il énonce clairement les valeurs et principes qui doivent présider à une action publique rénovée : pluralisme, rôle essentiel de l’artiste dans la démocratie, reconnaissance des nouvelles pratiques, adaptation des structures. Il place le soutien à la création comme élément cardinal de la politique culturelle, en s’appuyant sur une vision ouverte de l’art, attentif aux émergences et aux nouvelles pratiques. L’éducation artistique tout au long de la vie est considérée comme une priorité, J.-J Queyranne proposant qu’une demi-journée par semaine y soit consacrée de la maternelle au lycée, et qu’elle soit poursuivie tout au long de la vie et pensée avec une multiplicité d’acteurs. L’accompagnement accru de la pratique amateur fait l’objet d’une forte attention, l’auteur préconisant le rattachement de l’éducation populaire au ministère de la culture, qui depuis des années est sous la tutelle du ministère de la jeunesse et des sports. Le problème épineux du droit d’auteur à l’ère de la dématérialisation des biens culturels est approché de manière pragmatique : si l’élu régional estime que le droit d’auteur est une « priorité absolue », il préconise de l’adapter à l’univers numérique, sans développer plus avant cette orientation, mais en proposant des « Assises du droit d’auteur » qui rassembleraient artistes, publics et professionnels. Sur la question du financement de l’audiovisuel public, la proportion de la redevance – qui devrait d’après lui être augmentée - doit primer celle des recettes publicitaires. Il pense qu’il serait néfaste de réviser le périmètre des chaînes publiques, afin de garantir à ces dernières une influence significative sur l’ensemble du paysage audiovisuel français. La réforme qu’il appelle de ses vœux concerne le secteur privé : elle vise à interdire pour une même entreprise des activités dans les médias et dans celles dépendant de la commande publique. L’ouvrage se clôt sur un chapitre très intéressant consacré à la décentralisation. En président de région, Jean-Jack Queyranne affirme sa conviction de l’obsolescence des missions et des méthodes d’action du ministère de la culture. Il milite pour un repositionnement de l’Etat comme acteur majeur de « la définition des politiques culturelles » ainsi que de leur évaluation, et comme garant des équilibres territoriaux, du pluralisme et de la liberté de création. Les collectivités sont mûres d’après lui pour assumer de nouvelles compétences opérationnelles dans le soutien à la création et à la diffusion, et particulièrement les régions. Fidèle à son approche pragmatique, J.-J Queyranne préconise des « Assises de la décentralisation » permettant un large débat national sur le sujet débouchant sur un « acte III » de la décentralisation.

Le résultat des urnes n’aura pas permis au Président de la Région Rhône-Alpes de mettre en pratique les idées qu’il défend. Son ouvrage constitue néanmoins une contribution intéressante à l’élaboration d’un nouveau projet public pour la culture, dont la mise en œuvre et les résultats en région Rhône-Alpes devront faire l'objet d'une grande attention.
Les récentes polémiques liées à la lettre de mission du Président Sarkozy adressée à la ministre de la culture et de la communication et les déclarations de Mme Albanel s’inscrivent dans la problématique soulevée par ces textes, avec une discussion souvent sans nuance entre les défenseurs d’une création dégagée de toute contrainte et ceux qui priorisent la réception de la production artistique subventionnée par la population. Gageons que les mois à venir verront la publication d’autres essais qui tenteront d’amorcer des voies nouvelles pour la politique culturelle, dont la rénovation tient autant dans l’impulsion politique que dans l’invention de nouvelles modalités d’action plus efficaces - car mieux adaptées aux évolutions globales de notre société - pour rapprocher l'ensemble de la population française du patrimoine et de la création. A suivre, donc.

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