<p>Une somme &eacute;rudite sur la r&eacute;ception de 'L'art d'aimer' d'Ovide.</p>

Une somme très érudite

Ce livre très documenté et très informé provient d’une recherche sur la postérité de L’Art d’aimer d’Ovide. Le titre ne rend pas compte de l’intégralité du travail qui suit les réécritures, les imitation et les traductions de L’Ars amatoria au Moyen Âge ("on a inauguré l’expression d’aetas ovidiana, l’âge ovidien, pour les douzième et treizième siècles" avec André le Chapelain, Drouard de La Vache et Guillaume de Lorris), à la Renaissance (Pierre Le Loyer) et au dix-septième siècle, avec la réaction burlesque de Dufour de La Crespelière (1662) et L’Herato-technie du sieur D.L.B.M. (1650), l’échec moraliste de Nicole, le manifeste galant de Ferrier de la Martinière, l’hypostase philosophique de Michel de Marolles et l’intérêt indirect de Martignac.

À la fin du XVIIe siècle, Ovide fait l’objet de traductions anonymes et d’imitations. "Avec ces traductions, nous entrons dans un âge où l’art et la manière vont constituer les plus grands mystères de l’amour. Pour les sonder, Ovide s’imposera comme guide et précurseur. L’érotique, plus que jamais, devient une esthétique." S’appuyant sur les travaux de Michel Foucault, Stéphanie Loubère a défini ce terme dans son introduction : "Sera érotique pour nous tout texte traitant de l’amour, sous quelque forme que ce soit, et une érotique désignera tout système constitué rassemblant un savoir amoureux." Elle précise un peu plus loin : "Nous bornerons comme Ovide notre exploration des arts d’aimer à cet amour que l’Encyclopédie distingue, parmi tous les autres, comme l’amour des sexes. Notre corpus concerne donc des textes où l’amour en question est l’amour des amants, un composé variable de sentiment et d’acte – ce que la modernité désignera par le terme de sexualité." Elle fait le relevé de tous les types d’œuvres qui entrent dans la définition des arts d’aimer : "hétéroclites à première vue, elles ont en commun un esprit et un projet similaires, héritiers de l’ars amatoria. Elles affirment clairement l’existence d’un savoir amoureux, qui peut être transmis (c’est-à-dire enseigné et étudié), elles prétendent exposer un système qui réponde à la double vocation théorique et pragmatique de l’art, et elles limitent leur projet à l’exposition méthodique de ce système, qui doit se suffire à lui-même : de ce point de vue élargi, on peut donc définir les arts d’aimer comme des œuvres de didactique érotique explicites et autonomes. […] C’est sans doute à travers les arts d’aimer que s’expriment de la façon la plus intense le désir de savoir et la volonté de maîtrise quasi obsessionnels dans l’érotique des Lumières."


La réhabilitation des minores

L’auteur le plus connu de ce corpus est Voltaire, dont Le Mondain se situe au cœur des "batailles érotiques et esthétiques de l’art d’aimer" entre 1736 et 1750. "D’un côté nous voyons se mettre en place une réaction morale qui ne cède à l’attrait du texte que pour le rendre honnête, de l’autre les Lumières trouvent dans L’Art d’aimer des arguments pour illustrer une érotique matérialiste ou sensualiste. Lorsqu’il n’appelle pas l’expurgation, Ovide est mis à contribution dans le grand effort de novation amoureuse." Le Mondain se présente comme une imitation partielle de L’Art d’aimer, et plus précisément des vers 107 à 128 où Ovide fait l’éloge de la modernité et du progrès.

D’Alègre, Voisenon et Gouge de Cessières manifestent au contraire "le refus de l’artifice". Le "point d’équilibre" est trouvé dans L’Art d’aimer de Gentil-Bernard, d’abord récité dans les salons autour de 1750, et publié seulement en 1775. "L’apologie des sens […] développe l’érotique sensualiste de Gentil-Bernard et fait basculer la tonalité du poème : en se détachant d’Ovide pour se rapprocher de Lucrèce, il donne une inflexion nettement plus philosophique à ses vers sans excès cependant." Les pages que Stéphanie Loubère consacre à ce poète sont sans doute les plus documentées à ce jour sur la question et constitue le cœur de cette étude. Le modèle ovidien entre en crise à la fin du dix-huitième siècle après ce point d’équilibre. Il se banalise avec la "traduction consensuelle" de Cuers de Cogolin et entre en concurrence avec des arts d’aimer romanesques, que nous connaissons mieux.

Enfin "le regain qui, au tournant du siècle, met à nouveau Ovide et l’art d’aimer sur le devant de la scène ne peut alors être que problématique : l’inachèvement de Chénier en témoigne, et permet de comprendre pourquoi l’esprit vivace de L’Art d’aimer a dû s’inventer des formes nouvelles". Encadrée par les figures majeures de Voltaire et Chénier, cette étude donne au lecteur la possibilité d’accéder à des œuvres mineures décisives pour cette problématique. Il s’agit donc d’un travail tout à fait inédit dans une perspective d’histoire littéraire qui cherche à quitter les sentiers battus des manuels.


Quelques regrets

On peut toutefois regretter de ne jamais voir apparaître le mot "intertextualité", ni aucun des ouvrages critiques de Julia Kristeva, Gérard Genette et Antoine Compagnon qui permettraient une lecture moins descriptive du corpus dont sont données de larges citations. Dans le même ordre d’idées, on attendrait sur un tel sujet des analyses stylistiques plus précises, qui reposeraient sur la prosodie et l’étude formelle et qui font cruellement défaut. Certaines négligences enfin entrent en contraste avec le grand sérieux et la grande exigence intellectuelle de l’ensemble : "scénettes" (sic), "la lecture qu’il en a fait" (sic), "appareillage critique" (sic) sont des négligences ou des imprécisions qui auraient mérité de disparaître.

Plus généralement, c’est l’exercice même qui consiste à reprendre un travail universitaire pour en tirer un livre qui montre ici ses limites : l’érudition très louable et remarquable ne permet pas toujours d’échapper à l’ennui d’une démonstration très redondante qui n’atteint pas à la virtuosité de certains essais qu’on pourrait attendre sur un sujet aussi entraînant et vivant.


* Pour plus d'informations, voir le site du SVEC, l'éditeur du livre