Arts visuels

Hollis Frampton, A Lecture / Bruce McClure, Know Thy Instrument

Couverture ouvrage

Hollis Frampton et Bruce McClure
Atelier Impopulaire , 59 pages

Où est l'avant-garde ?
[lundi 07 juillet 2014]


Un livre précieux, conçu comme un dialogue entre l'avant-garde historique et l'avant-garde contemporaine. 

Marginal par rapport aux grandes maisons d'édition, ce petit livre est pourtant remarquable dans l'actualité des arts. Il rappelle le numéro spécial Eisenstein / Brakhage de la revue Artforum en janvier 1973, conçu par Annette Michelson et Rosalind Krauss (avant qu'elles ne fondent la revue October, nommée encore en référence au cinéaste d'avant-garde soviétique). De même qu'Eisenstein, en 1973, représentait par rapport à Brakhage, une génération antérieure du cinéma d'avant-garde alors devenu « classique », tandis que Brakhage était en train de s'imposer comme un maître dans une nouvelle génération de l'avant-garde, Hollis Frampton de la même génération que Brakhage, représente aujourd'hui par rapport à Bruce McClure, une valeur établie de la génération antérieure dont McClure prend la relève dans l'avant-garde contemporaine. La mémoire de trois générations d'artistes d'avant-garde trace ainsi une généalogie élective : Eisenstein, Brakhage et Frampton, McClure. Ce dernier fut justement célébré comme un artiste majeur, récemment, en janvier 2010, par la revue Artforum, dans un écrit perspicace du critique Ed Halter . Le nouveau livre, paru en avril 2014, Frampton / McClure, va dans le même sens.

 

Conçu comme un dialogue entre l'avant-garde historique et l'avant-garde contemporaine, en réunissant dans un même livre les deux textes A Lecture de Hollis Frampton de 1968 et Know Thy Instrument de Bruce McClure de 2014, ce livre ne prétend pas ce faisant à une simple légitimation. Le rapprochement des deux artistes sert bien sûr à dire que McClure est aussi important que Frampton, comme s'il s'agissait de légitimer le présent au regard du passé : ces deux noms méritent autant de rester inscrits en histoire de l'art, cette actualité-là (McClure) fera histoire (comme Frampton). À cet égard, la forme même du livre est bien conçue, et ludique : en « tête bêche », comme le disent les éditeurs. C'est-à-dire : il est possible de retourner le livre, de la tête en haut à la tête en bas et inversement, en le faisant pivoter, où s'opère un jeu avec la hiérarchie des deux noms d'artistes, Frampton / McClure, sur la couverture du livre. À l'intérieur du livre, les deux textes de Frampton et de McClure sont aussi disposés selon ce principe, en « tête bêche », l'un tête en haut et l'autre tête en bas, ou inversement, lorsqu'on retourne le livre.

Cela donne du plaisir à manipuler le livre, comme un flip book, sauf qu'au lieu d'un pur plaisir tactile ou de la naïveté d'une illusion d'optique, ici en plus ce jeu de manipulation du livre fait sens, par rapport à la notion de dé-hiérarchisation entre Frampton et McClure, ou au fait de dire qu'il n'y a pas lieu de légitimer le contemporain par l'histoire de l'art. Cette disposition du texte en « tête bêche » donne aussi le sens d'un effet miroir, par l'inversion entre haut et bas et droite et gauche, entre Frampton et McClure. Ce sens fait encore sens car, comme dans le Eisenstein / Brakhage, au-delà de la simple légitimation du contemporain par l'histoire de l'art, il s'agit de manière plus complexe dans le vis-à-vis théorique de renvoyer les artistes à leurs traits communs. Dans cet exemple historique, Eisenstein / Brakhage renvoie au formalisme, partagé par les deux cinéastes d'avant-garde, mettant au jour une relève des formalistes russes dans le modernisme américain. De même, la nouvelle re-publication du texte de 1968 de Hollis Frampton intéresse surtout parce que ce texte permet d'éclairer la pratique contemporaine de McClure : les notions de formalisme, de modernisme et de performativité se dégagent de la mise en rapport des deux. 

 

Par le format, entre le livre et la revue, plutôt un livret, et la nature du contenu, des textes théoriques essentiels de l'avant-garde artistique, en re-publication (pour le texte de Frampton de 1968) ou original (pour le texte de McClure de 2014 écrit en réponse à la commande pour le livret donc pensé dès le départ en dialogue avec Frampton), cette nouvelle publication s'apparente aux Cahiers de Paris Expérimental , lesquels ont arrêté de paraître depuis quelques années, après avoir rendu accessibles de nombreux textes théoriques d'artistes aussi importants que Paul Sharits ou Stan Brakhage. Cette nouvelle publication inaugure une collection lancée par Atelier Impopulaire, qui est non seulement éditeur, mais aussi une unité curatoriale. Le livre Frampton / McClure, par exemple, fait suite à une conférence et à une performance de Bruce McClure en 2012 dans le cadre d'un projet curatorial d'Atelier Impopulaire, en collaboration avec des centres d'art. Les curateurs indépendants qui forment cette unité d'Atelier Impopulaire se distinguent des nombreuses initiatives de cette nature notamment par leur activité éditoriale, en édition papier, par opposition à l'édition électronique pour laquelle optent plus volontiers ce type de structures, du fait de la possibilité beaucoup plus facile et moins onéreuse, de créer des blogs et des sites internet, plus accessibles dans les conditions de l'indépendance et de l'auto-production qui vont de pair.

Cette démocratisation de la possibilité de publier des textes n'est évidemment pas sans inconvénients, à commencer par une baisse générale de la qualité, liée à la baisse de sélectivité et à l'accélération voire l'immédiateté dans le processus de publication électronique. Le livre, comme forme culturelle traditionnelle, symbole d'un certain élitisme, avec aussi sa temporalité de réflexion et ses exigences de qualité, se distingue dans cette configuration technologique et culturelle contemporaine : une distinction que revendique justement le nom d'Atelier Impopulaire. La différence entre publications papier et électronique est comparable à celle entre photographies analogique et numérique : dans le premier cas, il s'agit de choisir le meilleur, de produire moins mais mieux et avec un désir de durée, dans le second, on est enclin à publier tout et n'importe quoi, trop, de l'immédiat et éphémère, ce qui revient à ne rien retenir. De la part d'une petite structure comme Atelier Impopulaire, qui aurait pu se contenter d'une plateforme électronique, lancer une collection de livres semble signifier une volonté d'affirmer des choix catégoriques, d'accomplir de véritables actes de foi et d'engagement dans la défense du travail de certains artistes contemporains. Il est remarquable que leur premier choix se porte sur Bruce McClure, qui a aussi été choisi pour inaugurer le centre d'art, devenu depuis une référence pour le cinéma expérimental américain, Light Industry à New York. Il est à parier que ce petit livre, rare, est un futur collector.

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