<p>La vie d&rsquo;un infatigable censeur des livres, des journaux, des bandes dessin&eacute;es et bient&ocirc;t du cin&eacute;ma, en la personne de l&rsquo;abb&eacute; Bethl&eacute;em (1869-1940).</p>

Ceux qui s’élèvent contre les censures de nos jours, qu’il s’agisse de censure à l’encontre de la littérature ou des arts ; ceux qui s’opposent à la loi du 16 juillet 1949, relative aux publications destinées à la jeunesse ; ceux qui enfin voudraient comprendre par quel argumentaire certains réclament le maintien ou l’extension de la censure, doivent se plonger dans cet ouvrage… pour y rencontrer l’abbé Louis Bethléem (1869-1940), lequel s’est assigné pour mission de mettre au pas les écrivains, fussent-ils aussi catholiques, comme François Mauriac, qui l’apprendra à ses dépens, et de contraindre les éditeurs à refuser d’accorder leur soutien à tous ceux qui s’écartent un peu trop ostensiblement du « droit chemin ». Dans la loi votée en 1881, qui libère la librairie, l’imprimerie et le colportage, il voit l’apocalypse, et l’obligation de traquer désormais le Mal représenté par le roman, le théâtre, l’opéra, la bande dessinée, l’affiche, et bientôt le cinéma.

On retrouve dans cet ouvrage d’histoire culturelle l’exposé savant, pointilleux, d’entreprises, de propos et de démarches qui ont manifestement laissé de profondes traces dans les esprits. La publication de son ouvrage central par l’abbé Bethléem, Romans à lire et romans à proscrire ; l’exaltation de la foi associée au patriotisme et à un nationalisme fervent ; la lecture de Charles Maurras et de L’Action française (dont il condamnera la lecture après la mise à l’Index) ; l’antisémitisme sans modération ; hanté qu’il est par le Syllabus, le catalogue des erreurs du monde publié par le Vatican (1864), constituent une impressionnante superposition de cadrages et de certitudes dans les filets desquels beaucoup se sont pris. Pétri de ces certitudes, partial, féroce avec ses adversaires, l’abbé ne se contentait pas de rappeler la force des décrets de l’Index, il condamnait à tout va. Le « surveillant chef des lectures des Français », montre l’historien, produit les arguments qui n’ont pas quitté certaines manifestations de notre époque, entre opposition au Mariage pour tous, rumeurs sur le genre et volonté de censure pour sauver les « têtes fragiles ».

Avoir laissé ses propos se reproduire encore de nos jours constitue sa plus grande victoire, car de l’abbé lui-même on ne parle presque plus, sans doute du fait de son antisémitisme ; mais aussi du fait d’avoir permis le vote de l’arsenal de lois devant lesquelles tombent encore (quoique désormais acquittés) les commissaires de l’exposition « Présumés innocents » (2000, Bordeaux), et tous les dénonciateurs des répressions morales.

Ce livre d’histoire, conçu par un spécialiste de l’histoire des livres et des médias, met d’abord à plat une vie entière consacrée à la lutte « contre le Mal ». Ce qui suppose une certaine constitution psychique étudiée à travers les documents de la famille, du séminaire de Cambrai (1891), et des institutions de l’époque. Soumission à la discipline, tonsure, souci de bien faire, Louis Bethléem part faire son service militaire, puisque la République y oblige les prêtres.

Cela dit, si les dossiers consultés sont fort bien conservés, l’historien en profite pour rappeler à chaque étape les conditions politiques et sociales de l’époque, ainsi que les traditions en vigueur dans tel ou tel lieu. Une fois fait « soldat de l’armée du ciel », Bethléem est nommé vicaire à Cateau-Cambrésis.

Plusieurs affaires forgent son caractère, dont une (celle d’un meurtre), nous l’apprenons dans cet ouvrage, est racontée (un peu différemment) par Émile Zola dans son roman Vérité (affaire qui ne coïncide pas avec l’affaire Dreyfus, à laquelle Bethléem ne prend pas part, quoique cela influe sur ses prises de position futures). Cela nous permet de cheminer vers l’essentiel, sur lequel nous souhaitons insister ici : la question des bibliothèques (alors que nous laissons de côté la réception par le jeune abbé de la séparation de l’État et de l’Église). L’historien rappelle d’abord que Bethléem n’est évidemment pas le premier à se lancer dans la censure des livres (L’Action populaire, L’Œuvre des bons livres… le précèdent). Il relate plusieurs positions antérieures aux siennes, et dont il a pu s’inspirer, dès lors qu’il s’agissait de l’éducation chrétienne. Les lecteurs qui veulent mettre à jour leurs connaissances doivent approfondir les pages 72 sq. de ce volume. Quant à Bethléem, donc, il publie, en 1905, à Cambrai, son ouvrage : Romans à lire et romans à proscrire. Essai de classification, au point de vue moral, des principaux romans et romanciers de notre époque (1800-1904). Il veut par-là offrir un catalogue raisonné, aisément consultable par les pères des familles, les éducateurs, les directeurs d’école ou de patronage, et les bibliothécaires. Hommes de lettres et lecteurs doivent se soumettre à un certain nombre d’obligations !

L’auteur de l’ouvrage détaille abondamment la teneur du livre de Bethléem. Ce dernier y range les écrivains en trois catégories : bons, intermédiaires et mauvais. Il répartit les romans en six grandes rubriques. Il convient de lire ce passage de près, et avec la distance historique qui nous en sépare. Ne proposons ici que les titres des rubriques (le lecteur reprendra tout le passage des pages 78 à 85, pour obtenir la liste des auteurs et des romans visés par chacune) : « Romans à proscrire parce qu’ils sont à l’Index » ; « Romanciers dont la généralité des œuvres sont considérées en elles-mêmes comme à proscrire en vertu de la loi naturelle » ; « Auteurs et ouvrages qui doivent être donnés avec une grande circonspection et ne peuvent être lus que par des personnes d’un âge et d’un jugement mûrs » ; « Romans honnêtes qui peuvent être lus sans danger par des jeunes gens et des jeunes filles sagement formés » ; « Récits, nouvelles, romans divers qui peuvent être généralement laissés entre toutes les mains et qui conviennent spécialement aux grands collégiens, aux jeunes filles récemment sorties de classe, etc. » ; « Romans enfantins ou histoires amusantes pour les petits jeunes gens, les petites filles et les enfants ». L’auteur de cet ouvrage sur les « mises au pas des écrivains » ajoute, à juste titre, que cet ouvrage, avec ses remaniements successifs ne s’est pas contenté d’avoir du succès à l’époque. Il a servi de référence jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et encore au Québec jusqu’en 1960.

Puis, l’entreprise de Bethléem prospère et se mue en une maison de combat : grâce à la revue Romans-Revue, qui va très vite élargir son action et s’attaquer à la presse, au théâtre, à l’opéra, et progressivement à tout ce qui concerne la vie culturelle. Il s’agit maintenant, pour les défenseurs de la morale et de la foi, de partir à l’assaut chaque mois. Les maisons d’édition, les catalogues, les revues et les brochures sont passés au crible. Ce qui nous permet aussi de rencontrer par ce biais tout le monde de l’édition et sa structure de l’époque. Dans les publications de l’abbé, on croise le fer avec les imprimés américains, avec les voyous de la banlieue, avec le socialisme, au nom de trois piliers : la morale et la foi, nous l’avons dit, mais aussi le nationalisme, tout ceci s’élevant non moins directement contre les bibliothèques populaires dénoncées pour inféodation à « la franc-maçonnerie et aux juifs », dans un antisémitisme qui ne se cache pas du tout. Une cartographie de la diffusion de ces publications permet de suivre son influence. Un chapitre portant sur l’inspiration de Bethléem au-delà de son œuvre permet aussi de rencontrer d’autres personnages et d’autres publications quasi jusqu’à nos jours.

Le rempart contre le vice s’élève, la police des lettres est en marche. Et il faut reconnaître que l’abbé a passé un temps considérable à lire les ouvrages dont il rend compte, si l’on en juge par le nombre de livres cités ici et qui n’y sont pas tous. Certes, davantage lecteur que spectateur, l’abbé parle plus souvent de ses lectures que des représentations vues. Néanmoins, s’il n’ignore pas les romans étrangers, son panthéon demeure classique et d’abord français, nationaliste, voire chauvin, et l’antisémitisme lui sert à flétrir ce qu’il déteste. Quant aux spectacles, il prône le retour « d’une grande commission de censure qui ait la confiance des honnêtes gens ».

Cette entreprise « d’hygiène et d’éducation » ‒ on reconnaîtra là un registre de vocabulaire tout à fait central – prolifère. Elle publie maintenant des dossiers sur des sujets spécifiques : les livres scolaires, les kiosques de gare, l’étude de la corrélation entre la lecture des magazines américains et la montée de la délinquance des mineurs (!), la littérature sanguinaire…

Mais elle a quelques opposants dans le même camp. Léon Bloy n’apprécie guère. Il n’en reste pas moins vrai que les éditeurs ont peur. Hachette et Larousse revoient le contenu de leurs manuels, afin de pouvoir continuer à les diffuser dans les écoles « libres ». Chez Belin, on toilette les ouvrages dans le même sens. Et si, cette fois, les instituteurs de la République protestent, à l’inverse, eh bien, les éditeurs choisissent de publier deux éditions : une pour chaque école ! Fort de ce succès, l’abbé est reçu à Rome (22 décembre 1912). Ce geste, montre l’auteur, ne pouvait que l’encourager dans son combat contre le Mal. L’invitation officielle n’avait pas d’autre signification : dire à la chrétienté que l’Église était résolue à poursuivre le combat engagé contre les forces qui, avec des moyens décuplés depuis le déploiement de la culture de masse, s’acharnaient à la combattre.

L’abbé finit par s’installer à Paris (après des péripéties pas toujours glorieuses), où il fonde L’Œuvre du livre, la Revue des lectures, et participe au Congrès du livre de Paris. L’après-guerre offre de nouvelles possibilités. L’Église fait bloc autour de lui. On notera au passage que cette recherche est aussi l’occasion d’analyser la nouvelle rage de lire qui s’étend depuis le XVIIIe siècle en Europe. La littérature catholique n’est pas en reste dans ce mouvement. La Semaine des écrivains catholiques, au XXe siècle, lui donne une surface plus large, et des assises plus théoriques, non moins problématiques, puisque l’antisémitisme ne quitte pas le terrain.

En dehors de la chronologie déroulée par l’historien, cet ouvrage rend fort bien compte de la rhétorique de ce genre de mouvance constituée autour de l’abbé Bethléem. Elle n’a d’ailleurs pas quitté certains milieux, de nos jours encore. Entre les « fléaux tombés du ciel », le « puits de la vérité », « respectez nos enfants ! », les « exigences de la morale », le « devoir civique », le « refus de la pornographie ! » (mais, à ce niveau, tout ce qui déplaît est « pornographique »), le rejet de la « dépravation » et la « loi naturelle de Dieu », c’est un type de discours qui s’élabore et ouvre la voie à de nombreux textes, bien sûr, répétitifs. Mais cette rhétorique s’assure une audience conséquente. Jusqu’aux maires et élus locaux qui finissent par suivre ses conseils, signer des arrêtés pour faire interdire les spectacles réputés les plus osés par l’abbé, et pour faire fermer des expositions. L’abbé se met lui-même à lacérer des affiches. Il est traduit devant les tribunaux pour cela et se défend aux noms des lois.

Et voilà que l’abbé Bethléem paraît en éveilleur, en guide, en phare dans la nuit faite à la religion. Il se fait vigie au milieu des ténèbres. Il s’attaque maintenant aux bandes dessinées. Puis aux critiques. Ses relations ne cessent d’augmenter. Et l’historien nous propose des listes de noms dont on ne peut pas ne pas se souvenir de les avoir vus passer, aussi, mais à d’autres titres, dans l’histoire tant de la culture, que de la France (Veuillot, Baudrillart, Gerlier, Liénart, Suhard, pour ne citer que les évêques qui ont apporté leur soutien à cette « mission »). Puis vient 1939, l’abbé a soixante-dix ans. Et, en 1940, il décède à Perros-Guirec.

Jean-Yves Mollier termine son ouvrage en cherchant à proposer un bilan de ce travail, que Vichy transformera sous certains aspects en doctrine, et qui survivra ensuite sous d’autres formes. Surtout, l’historien consacre un chapitre important à une « victoire » posthume de l’abbé : la loi du 16 juillet 1949, portant sur la protection de la jeunesse. On sait que c’est au nom de cette loi que toute une censure, de nos jours, s’exerce sur des livres et des films. On sait aussi que nombreux sont ceux qui en réclament l’abolition. Raison de plus pour analyser la manière dont elle a été établie (chapitre XII), puis dont ont été mises en place les commissions de contrôle.

Paradoxalement, ce travail de censure et de dénonciation, quoiqu’il ait été d’abord moral, a préservé de l’oubli un immense trésor accumulé de références, de propos, de noms et de titres d’œuvres. Cette source d’information colossale a permis à l’historien de construire son objet et de nous présenter un censeur en acte. L’épilogue de l’ouvrage détendant un peu l’atmosphère, en montrant que les conditions de la vie culturelle ont quelque peu changé depuis 1960. Mais sommes-nous vraiment à l’abri des censures ? Les expositions fermées, contestées devant les tribunaux, les classifications des films, etc., existent encore, et s’énoncent toujours dans les mêmes termes#nf#