Arts et Sciences : l’art interroge la géographie (I)
[mardi 08 avril 2014]



La question du rivage est aussi celle d’une frontière, laquelle, lorsqu’elle est envisagée de manière restrictive, produit des sentiments complexes : sentiment d’un danger à appréhender, d’un risque à courir, d’une expérience à tenter. Mais on peut encore amplifier la perspective. Telle se présentait l’exposition L’amour atomique, visitable à Dinard (2013). Elle confrontait les artistes à la géographie et aux sciences de la nature. D’autant plus que, le titre le suggèrait, l’articulation de l’amour et de l’atomique, donnait à cette exposition un aspect moins surréaliste qu’artistico-scientifique.

Frontière géographique donc ici. Une frontière qui peut produire de la vie, si la terre et l’eau se conjuguent, mais aussi une frontière mortelle lorsque les atomes sont désagrégés par l’explosion atomique qui traverse les frontières. La frontière géographique se produit ainsi sur deux modes : production de la vie et anéantissement de la vie (ce que par ailleurs montre aussi l’artiste belge installé au Mexique Francis Alÿs, lorsqu’il souligne en peinture les séparations symboliques et inscrit des frontières, géographique et politique, à même le sol).

On peut évidemment lire encore d’autres significations dans cette exposition à la confluence des arts et des sciences. L’amour est certes source de conflits intérieurs, de vertiges, de troubles, il est semblable à une vague qui vient se briser sur le rivage. Mais l’atomique est aussi conçu comme explosion intérieure, confrontation des hommes au cœur de la matière. Reste à savoir quelle énergie vitale les deux phénomènes répandent. Enfin, l’amour atomique provoque une tension tenace entre le sentiment océanique évoqué par le littoral et le désir de lui résister.

Quarante artistes déploient des oeuvres dans cette exposition. Citons-en quelques-uns dans le désordre : Mircea Cantor, David Claerbout, Marc Desgrandchamps, Elmgreen et Dragset, JR, Claude Lévêque, Roberto Matta, Tania Mouraud, Agnès Varda, Rirkrit Tiravanija, ... et de nombreux autres.

C’est Agnès Varda qui ouvre l’exposition. "Bord de mer", tel est le titre de son travail, une plage filmée pour signifier le "border line", le seuil, que la géographie (physique et théorique) étudie. La question est centrale : la frontière entre la mer et la terre : est-ce le début ou la fin de la terre, une arrivée ou un point de départ, un refuge ou le lieu du salut. Ce sont donc les puissances contradictoires des seuils qui viennent immédiatement en avant, ceux que la géographie analyse comme déchirure, lime, frontière. Mais c’est aussi le lieu d’une découverte possible de soi. Enfin, la beauté n’est pas exclue de la frontière, même si, concernant les plages normandes et bretonnes, la plage garde le souvenir contradictoire des étés de bord de mer et de la guerre dont la plage a été le théâtre.

C’est à une citation d’Alain Corbin que l’on doit la suite de l’exposition. L’historien a en effet écrit : "Le rivage se dessine comme le laboratoire d’un faisceau de pratiques dont on a pu, depuis, oublier la cohérence". Mais qui est susceptible de retrouver ladite cohérence ? La géographie, dans ses travaux qui depuis longtemps relèvent les énigmes du monde physique (ici). Les territoires géographiques peuvent-il devenir des territoires culturels ?

De toute manière, d’après les géographes, 95% des côtes seront urbanisées d’ici quarante ans. Cette transformation est accomplie sur la base de deux facteurs : le développement du tourisme et des habitations secondaires, et les flux migratoires qui opèrent vers les zones frontalières maritimes. C’est l’artiste indienne Hema Upadhyay qui pousse le visiteur de l’exposition dans un décor apocalyptique. L’artiste avait exposé cette œuvre à Beaubourg lors d’une exposition sur l’Inde. Il s’agit de Think Left, Think Rignt, Think Low, Think Tight (2010), une maquette de Dharavi, un ancien village de pêcheurs devenu le plus grand bidonville de l’Inde (à Bombay). Une mégalopole de bord de mer vient donc interroger cette fois, de manière artistique, les excès de la géographie urbaine, et le phénomène des migrations

À la frontière de la terre et de la mer, il n’y a donc pas seulement les beautés de l’été et de la plage (de vacances). L’articulation des arts et des sciences humaines, ici la géographie, donne lieu à un système d’interrogation réciproque susceptible de troubler un peu l’esthétique formatée de la plage vue par le vacancier.

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