ENTRETIEN - Benny Ziffer, Haaretz et le Levant
[mercredi 26 mars 2014]



À l’occasion de la sortie de son troisième livre Entre nous les Levantins. Carnets de voyage , traduit de l'hébreu par Jean-Luc Allouche, nonfiction.fr a rencontré Benny Ziffer dans les locaux d’Actes Sud.

Écrivain israélien subversif né en 1953 d’une mère turque et d’un père viennois, il est connu à la fois pour son engagement à l’encontre de la politique de l’État hébreu et pour son titre de directeur du supplément littéraire du journal Haaretz, meilleur moyen pour lui de "donner une alternative à la Synagogue".

Écrivain voyageur, son recueil de carnets retrace un itinéraire qui esquisse les contours du Levant, le Caire, Alexandrie, Israël, Amman, Istanbul... et en échos dans les livres rencontrés au hasard : Paris. Ses errances poétiques dans l’Est de la Méditerranée se mêlent à la recherche d’un idéal culturel, un espoir "politique" au sens premier du terme, celui, comme l'indique le titre de l'un de ses carnets de "Retisser le fil rompu entre nous, les Levantins".

 
Nonfiction.fr : Que signifie "Entre nous les Levantins" ?

Benny Ziffer : En Hébreu, cela fait résonner une phrase connue dans la culture israélienne. Cela vient d’une expression de l’essayiste franco-égypto-israélienne, Jacqueline Shohet Kahanoff, qui parlait de "Nous les levantins". C’est une façon pour moi d’ajouter une pierre à l’édifice de la construction du Levant, de montrer que son rêve s’est un peu réalisé. À sa mort, Kahanoff était persuadée que sa tentative de construire une forme nouvelle de l’identité du Levant était un échec, mais je tente de montrer que son idéal n’était pas vain. 

Jacqueline Kahanoff écrit en 1959 A generation of Levantins, pensez-vous que vous appartenez à cette génération ?


Elle parlait de cette génération charnière, à la fin du colonialisme, où les minorités étaient en adoration devant le rayonnement de la France. C’est ici que se joue le cœur du levantinisme, ce désir d’être ailleurs et de ne jamais être chez soi. Elle faisait partie de cette époque-là, et en tant qu’exilée d’Egypte dans les années 1950 elle a fait de toute son expérience une sorte d’idéologie qui a influencé la jeunesse de son époque, qui voulait se défaire de ce poids de l’histoire juive, de la Shoah… Elle a offert à cette génération la possibilité de ne plus penser à l’histoire comme une chose qui vient d’ailleurs, d’Europe, mais de se pencher sur ce qu’il y avait autour de nous, sur ces lieux qui faisaient notre quotidien et notre histoire. 

Vous parlez de lieux et la préface du livre s’ouvre sur une carte du Levant. Quels en sont les contours ?

Il y a plusieurs définitions du Levant. La définition minimaliste comprend la Syrie, le Liban et la Palestine. Mais nous pouvons étendre cette définition, à partir de Jacqueline Kahanoff et d’autres, à l’ensemble du côté Est de la Méditerranée, ce que Fernand Braudel nommait la "cuvette du Levant", comprenant l’Egypte, la Palestine, le Liban, la Turquie et la Grèce.

Vous accordez une grande importance aux rencontres entre l’Orient et l’Occident. Pensez-vous que la Turquie soit le point névralgique de cette rencontre ?

La Turquie, et spécialement en ce moment, est ce lieu où d’un côté, il y a ce désir d’être européen à tout prix, par rapport aux valeurs qu’ils partagent, et de l’autre, il y a une force d’attraction vers le passé, la tradition. Les travaux d’Atta Turc voulaient transformer les mentalités, l’esprit des gens, et ce fut un échec cuisant du point de vue des Européens.

Mais c’est une question de point de vue, on peut aussi le voir comme l’occasion d’un retour à la "normalité". Il y avait une sorte de répression incessante depuis 70 ans, et petit à petit, il y a eu un retour à l’état normal, un état où les gens se penchent naturellement vers le passé.

Et c’est également votre cas. Lorsque vous parlez d’Istanbul vous dites que depuis 1991, date à laquelle vous avez eu le droit de pénétrer à nouveau sur le territoire turc, vous recherchez constamment vos racines dans cette ville.

Il y a dans toute nation, deux mouvements conflictuels : l’un vers l’avenir, la jeunesse, qui est en quête du nouveau, et l’autre vers le passé, le souvenir et la mémoire. La caractéristique du Levant, c’est qu’il a une propension plus importante à se tourner vers son passé. 

Au début de votre livre vous écrivez que vous n’avez voyagé que dans des pays que vous connaissiez. Pouvez-vous nous expliquer ce paradoxe ?

C’est une idée qui me vient de Bruce Chatwin, grand voyageur du XXe siècle. En partant à l’aventure, en Patagonie par exemple, il cherchait des ressemblances avec les choses qu’il connaissait. C’est une démarche que j’adopte en voyageant. Je cherche toujours des choses que je connais déjà dans ces lieux-là. Hélas, dans certains pays, comme la Chine par exemple, je ne trouve aucun point de repère avec ce qui m’est connu, donc c’est toujours une déception.

Pouvez-vous nous expliquer votre attachement aux livres comme "point de repère" ?

Mes voyages ne sont pas du tout des voyages dépaysants. Ils servent à retrouver le pays. Le but du voyage est de se sentir à la maison. Par la littérature et les livres je retrouve cette familiarité, ce foyer. Lorsque je parcours les librairies du Caire, je retrouve des livres français par exemple, que je m’empresse d’acheter pour ne pas qu’ils tombent dans l’oubli ou dans la barbarie. Je voyage toujours à partir d’une seule phrase que j’ai pu lire, et retrouver le lieu.

Quelle est la qualité de l’écrivain voyageur ?

C’est le fait qu’il ne soit pas écrivain. Il ne fait rien pour écrire. L’écriture est le résultat de la vie qu’il mène. Le summum de l’écriture c’est quand on ne sent pas la sueur de l’écrivain. L’écrivain qui veut écrire un roman n’y arrive pas. L’écriture de voyage est une manière d’éviter ce piège, d’écrire sans effort, comme en passant. L’écriture est une chose qui vient naturellement, qui n’est pas de la littérature. L’effort n’existe pas dans l’écriture du voyage. D’après moi c’est aussi une caractéristique principale du Levant, qui laisse les choses se faire comme elles se font.

Vous écrivez : "La littérature de voyage n’est pas une recherche sociologique ou politique. Elle contemple le monde à travers une vitre. Son plaisir est de regarder, pour apercevoir dans la vitre, le reflet de soi-même. Il y a quelque chose d’insensible, voire de sadique". Pouvez-vous nous préciser le sens de ces mots ?

Lorsque l’on fait de la littérature de voyage, on utilise son propre voyage et les rencontres que l’on fait pour écrire quelques lignes. C’est quelque chose d’inhumain. On n’est pas attaché à ce lieu du voyage. Tout ce que l’on en tire, c'est quelques lignes dans un journal. Je vais vous raconter comment cette idée m’est venue.

J’ai fait un voyage avec un photographe pour le journal [NDLR : Haaretz], au canal de Suez, et je voulais qu’il prenne en photos les maisons des ingénieurs français qui ont bâti le canal. Devant ces maisons, il y avait un guide, très pauvre et édenté. Je demande au photographe de prendre en photo ces maisons, et lui ne comprend pas. Il trouve plus d’information, plus de contenu dans la photo qu’il pourrait faire du guide.

Cela m’a permis de comprendre à quel point j’étais aveugle à la réalité de ces gens-là. Je vois ce que je veux voir, le passé français, l’exotisme, la culture française. En quelque sorte, je voyage pour avoir l’inspiration, pour écrire. C’est pourquoi je ne veux pas voir les choses qui ne participent pas de mon idéal du lieu. Dans mon livre, j’apostrophe violemment la ville du Caire, car elle ne correspond plus, en quelque sorte à mon idéal.

Pourtant vous avez l’air à la fois déçu et mu d’espoir par cette ville du Caire.

C’est un va-et-vient, entre amour et haine. C’est au Caire qu’apparaît pour moi le personnage du Levantin, qui n’est jamais content du lieu où il est. Il hait le lieu où il est.


Vous dites que l’écriture de voyage n’est ni politique ni sociologique, qu’elle est poétique. Mais les lieux que vous choisissez pour voyager ne sont pas neutres politiquement. N’y a-t-il pas, dans votre livre, une politique de l’écriture ?


Oui, bien sûr, c’est très politique, mais sans l’être directement. C’est une sorte de volonté de dire des choses contre la déformation du langage politique. La révolution au Caire est très significative de ce point de vue. La place Tahrir est un énorme spectacle, mais à 100m de ce chaos, le Caire ne bouge pas, la vie continue. Cela montre que la révolution n’en est pas une. A part le spectacle qu’elle offre à l’Occident, elle ne change pas la vie des Egyptiens.

Quelle serait la solution ?

Il faut nouer des contacts. La force du Levant c’est qu’il est parcouru de minorités. Le rôle des Levantins, c’est de tisser des liens entre ces minorités. Il ne faut pas créer d’Etats-Nations, mais créer un contact non politique.

Est-ce donc le rôle d’un organe de presse comme Haaretz de nouer ce type de lien ?


Oui, d’une certaine façon. Notre but est d’aller aux marges, de rendre visible les marges. L’histoire d’Haaretz est particulière. Le journal a été fondé au Caire en 1918, pendant la Première Guerre mondiale. Il était destiné à la communauté juive palestinienne forcée à l’exil par les Turcs. Une fois la guerre terminée, cette communauté est rentrée en Palestine, avec ce journal, Haaretz, qui signifie en hébreuxle "pays". Si le nom du journal sonne nationaliste, il ne l’est pas du tout. C’est un mélange, un journal politiquement à gauche, et économiquement à droite. C’est une vraie particularité dans l’histoire de la presse. Jusque dans les années 1980, c’était le seul journal privé et indépendant. Les autres étaient financés par les partis politiques. C’est ce qui lui a permis de ne pas être soumis aux pressions politiques.

Dès 1948, il a montré sa méfiance envers la formation de l’Etat d’Israël. C’est un journal qui, dès le début, a montré son engagement pro-palestinien. Mais plus fondamentalement encore, le but de Haaretz était de servir de substitut, d’alternative, à la synagogue et à la religion juive. Il faut donner au lecteur beaucoup à lire afin qu’il n’aille pas à la synagogue. C’est un combat permanent, qui, chaque weekend, se joue contre la religion.

Pouvez-vous nous dire comment s’articulent alors vos choix littéraires dans le supplément de Haaretz?

Le supplément littéraire dont je m’occupe ne fonctionne pas comme un supplément traditionnel. Nous ne nous occupons pas de faire des critiques de livres, mais plutôt de publier des "feuilletons", des extraits littéraires, un peu à la manière des journaux français du XIXe siècle. Nous préférons la littérature étrangère à la littérature locale. Cela nous permet d’ouvrir de nouveaux horizons littéraires pour proposer une alternative à la production livresque nationale et occidentale. C’est ainsi que nous privilégions la publication d’auteurs libyens, jordaniens, levantins d’une manière générale, plus que d’auteurs américains ou israéliens, qui sont très à la mode chez nous.

Dans un de vos carnets, vous apostrophez la France, et vous lui demandez de retisser les liens au Levant. Qu’attendez-vous exactement de la France ?


Je ne peux voir la France qu’à travers mes expériences personnelles. C’est un ailleurs imaginaire qu’il faut rêver, un idéal qu’il faut tacher d’atteindre. La France est ce pays dans le Levant qui sert de modèle. Et ce n’est pas simplement de la littérature, du fantasme. Dans mon livre je relate la rencontre avec cet africain qui a véritablement été sauvé par la France. La France lui a sauvé la vie. Cela veut peut-être dire que ce modèle marche. Si le Levant avait, comme à l’époque coloniale, une idée d’un ailleurs idéal, d’une France modèle, cela lui permettrait peut-être de s’en sortir. Le problème c’est que cette idée de France n’existe plus.

Il y a un passage d’André Gide qui montre bien quel est cet idéal de la France. Dans son journal, il raconte son voyage en Anatolie. Il est à Istanbul et il rencontre cinq jeunes juifs francophones. Et lui, il se moque d’eux, il se moque de leur admiration pour lui. Ces jeunes considèrent Gide comme un demi-dieu tombé du ciel. En lisant ce passage, je me suis rendu compte que ces jeunes-là participaient pleinement à ce que je suis. Il y a une admiration folle face à la France, alors que la France, elle, est critique et ironique.

Le Salon du Livre se tiendra du 21 au 24 mars en France. Pouvez-vous nous rappeler votre appel à son boycott en 2008 lorsqu’il invitait des auteurs israéliens ?

À l’époque je tenais un blog très lu en Israël, grâce auquel j’ai reçu un prix de la House Of Lords en Angleterre. Quand on a commencé à parler de l’invitation d’honneur d’Israël au salon du livre, tous les intellectuels et écrivains - qui sont par principe supposés composer un corps subversif - se sont mis en rang pour être invités à Paris. Ils ont collaboré avec un gouvernement de droite, ça m’a mis hors de moi. J’ai donc écrit une sorte de manifeste sur mon blog en demandant le boycott de la part des auteurs israéliens convoqués. Seulement deux écrivains m’ont entendu. J’ai donc demandé au journal Haaretz de couvrir l’événement.

Sur place, j’ai fait une découverte étonnante : un document au ministère des Affaires étrangères israélien que les écrivains devaient obligatoirement signer pour se rendre en France. Dans ce papier était stipulé : "défense de critiquer la politique israélienne"  et "défense de révéler le contenu de ce document que vous signez."

À mon sens c’est intolérable, c’est aussi pourquoi je n’ai jamais rien demandé au gouvernement depuis qu’il est de droite, tous les prix et retours positifs me viennent de l’étranger.

Continuez-vous toujours aujourd’hui de militer ?

Oui notamment devant le mur, et les manifestations ont eu un bon résultat : il a été éloigné, là où nous protestions, de manière significative et les Palestiniens de cette zone ont pu récupérer leur terrain. Mais on continue, c’est devenu une affaire et une tragédie personnelle comme un ami palestinien de ma fille s’est fait abattre à bout portant par un soldat israélien. Dès lors, nous sommes devenus une famille avec les parents de ce jeune homme.

Quelle relation entretenez-vous avec les institutions politiques ?


L’administration étatique a un rôle énorme pour entretenir la stabilité. On le voit en Egypte, après la révolution devait survenir le chaos, mais on voit que l’Etat lui-même continue à fonctionner : les juges tranchent, les transports fonctionnent… Il y a quelque chose dans l’autonomie et l’automatisme de l’administration qui ne laisse pas les choses se déliter ou succomber : c’est à mon sens très positif.

Mais d’autre part il y a cette chose presque caricaturale en Israël : l’Etat est tout-à-fait artificiel, et les gens n’ont pas encore intériorisé que c’est quelque chose d’indispensable. C’est à la fois le charme, la tragédie et la source d’instabilité du Levant, cette idée que l’Etat est "optionnel".

En Syrie, au Liban, en Jordanie et même en Israël, il y a cette idée récurrente chez les gens que l’Etat n’a peut-être pas lieu d’exister. L’Etat dans ces régions prend en général une des minorités qui impose sa volonté aux dépens des autres cultures, c’est pourquoi ils ne se maintiennent pas.

Vous travaillez pour Haaretz, qui signifie "Le pays". Considérez-vous plus le pays que l’Etat ?

Dans la psyché israélienne, il y a sans arrêt ce questionnement : "cet Etat où nous vivons va-t-il subsister ?" N’est-ce pas qu’une structure passagère ? Presque aucun israélien n’a l’identité israélienne seule. Ce n’est pas propre au mythe du "juif errant", ça s’étend aussi aux libanais, aux syriens, jordaniens. Considérer le pays, plus que l'Etat : ça fait partie du levantinisme.


*Entretien réalisé le 06/03/14 à Paris.
 

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