Après la Crimée, l’Ukraine toute entière ?

En 1948, Mátyás Rákosi, le secrétaire général du parti communiste hongrois choisit la " tactique du salami " : appuyés par l’URSS et l’armée rouge, les communistes devaient conquérir le pouvoir graduellement, tranche par tranche, en évinçant, l’un après l’autre, les opposants. Le grignotage politique et le saucissonnage territorial soviétique venait de trouver une formule associant gesticulations militaires, intimidation policière et manipulations politiques.

Plus de soixante ans après, la Fédération de Russie renoue-t-elle avec les techniques d’annexion combinant des avant-gardes paramilitaires, l’exploitation de bases russes, le droit de veto au conseil de sécurité de l’ONU, les coups de force juridiques et une supposée pusillanimité occidentale ? Entreprend-elle la conquête de son étranger proche, morceau par morceau ?

Comme le souligne aujourd’hui Paul Taylor dans une tribune pour Reuters, les tactiques de la Guerre froide semblent en voie de résurrection. La Crimée n’est-elle que la première étape d’une contre-attaque de l’Empire russe ? Après, Sébastopol, Donetsk et Kharkov, puis Kiev et Lvov sont-elles les prochaines villes à passer sous domination russe ? Après l’annexion, aussi certaine qu’injustifiable, de la Crimée faut-il craindre puis accepter une avancée à marche forcée de la Russie vers Dontesk, Kiev puis Lvov ?

Plusieurs éléments permettent de penser que, dans les actes, la Russie s’en
tiendra là même si elle maintiendra la pression sur le fragile gouvernement ukrainien avant les élections générales de mai.

La fin de l’effet de surprise

Le pouvoir russe sait qu’il entre désormais dans un temps faible car il vient d’engranger ses gains et qu’il lui faut désormais apurer ses pertes. La séquence de l’annexion à marche forcée vient de trouver son terme : après le renversement de la présidence Ianoukovitch le 23 février, le déploiement de paramilitaires pro-russes dans les institutions de Crimée durant la semaine du 24 février, l’organisation hâtive d’un référendum le 16 mars, la prise d’un décret présidentiel le 17 et la préparation d’un vote à la Douma le 21 mars viennent de toucher à leur aboutissement.

Les Occidentaux savent maintenant à quoi s’en tenir sur l’agenda russe : les bases militaires constituent des intérêts vitaux pour la Russie. Les réactions de Moscou n’ont pris les Occidentaux au dépourvu que parce qu’ils ignorent ou feignent d’ignorer que le " retour de la Crimée en Russie ", selon l’expression des médias moscovites, est un objectif explicite de la Russie depuis la fin de l’URSS : il n’est besoin que de consulter la presse russe et les déclarations officielles depuis deux décennies pour constater que la flotte de la Mer noire, la place des Russes dans la République de Crimée et l’annulation de la décision de Khrouchtchev d’attribuer, en 1954, la péninsule à la République soviétique d’Ukraine, sont des questions aussi récurrentes que prioritaires pour les autorités russes.

L’effet de surprise peut d’autant moins jouer que les Européens ont choisi des réactions rapides, proportionnées et non militaires. Des commentateurs ont vilipendé, depuis le 17 mars, la réaction maîtrisée des Européens au référendum en Crimée. Comparées à celles des Etats-Unis, les sanctions européennes seraient faibles. C’est leur réalisme plutôt que leur pusillanimité qu’il conviendrait de souligner. Les Européens savent qu’ils doivent conserver des marges de durcissement dans les sanctions pour les prochaines étapes : annexion de jure de la Crimée, réclamation d’un référendum pour les provinces de l’est ukrainien, etc.
Après un temps fort où la rapidité d’exécution a été décisive, la Russie aborde un temps faible où elle ne pourra plus dicter son rythme.

L’épuisement économique comme force de rappel

Un deuxième facteur – interne celui-là – entravera l’essor russe en Ukraine. Il s’agit des forces de rappel économique.
Le rattachement de la Crimée à la Russie aura en effet un coût économique important : entre l’alignement des pensions des nombreux retraités russes de Crimée, les investissements nécessaires pour l’alimentation en eau et en énergie de la péninsule, le coût total pour les finances publiques russes sera élevé. Le leader criméen pro-russe Serguei Aksionov a déclaré hier avoir reçu la promesse d’une aide d’urgence de 295 millions d’euros de la part de la Fédération russe ; à terme, les investissements nécessaires dans cette région pauvre s’élèveront à 20 milliards d’euros. Comment envisager de pousser plus loin l’effort financier pour un pays autrement plus étendu et peuplé que la " petite " Crimée peuplée de 2 millions d’habitants et étendue de 27 000km2 ? Combien coûterait aux autorités fédérales russes l’annexion d’un pays de 45 millions d’habitants et de 600 000 km2 ?

La poursuite de l’effort stratégique russe est d’autant moins plausible que le pays est en ralentissement économique : après une croissance du PIB de 3,14 % en 2012, la Russie a connu un taux de croissance de 1,4 % en 2013. La croissance pour 2014 sera lourdement handicapée par la facture économique pour sa politique en Ukraine : le repli de -10 % de la bourse de Moscou le 3 mars, les fuites de capitaux vers l’étranger, le tarissement des investissements directs étrangers en Russie (67,6 milliards d’euros en 2013) nécessaires pour compenser le sous-investissement domestique ainsi que la perspective d’une dévaluation du rouble, funeste pour une économie massivement importatrice, seront les conséquences durables d’un coup d’éclat temporaire.
La dépendance des finances publiques russes (70 % des recettes) à l’égard des exportations énergétiques constitue également une force de rappel : elle ne peut jouer qu’à terme en raison de l’inertie inhérente aux réorientations des approvisionnements allemands mais est scrutée à Moscou.

L’Occident ne doit pas être dupe de l’indifférence martiale affichée envers leurs sanctions effectives ou promises. Si la Russie avançait davantage vers son sud-ouest, elle s’aliénerait encore un peu plus ses clients en énergie, ses fournisseurs en biens et ses financeurs. Elle s’exposerait à une récession prolongée qui effacerait, dans l’opinion russe, les bénéfices de popularité engrangés par le pouvoir grâce à une vague patriotique nécessairement fugace.

Un isolement diplomatique à la limite du supportable

Moscou est aujourd’hui au maximum de l’isolement diplomatique qu’elle peut supporter pour défendre ses intérêts internationaux.
En effet, pour prix de son offensive en Crimée, la Russie vient d’enchaîner une série de revers diplomatiques significatifs. Les efforts consentis pour déployer son offensive médiatique à l’occasion des Jeux olympiques de Sotchi ont été anéantis ; une série de rencontres diplomatiques de haut niveau avec la France et avec l’Allemagne a été annulée ; la tenue du sommet du G8 a Sotchi est aujourd’hui écartée ; son projet d’Union eurasiatique si importante pour faire pièce à l’essor de Pékin dans toute l’Asie est miné. Enfin, elle s’est isolée au Conseil de sécurité de l’ONU en raison de l’abstention de la Chine le 15 mars sur la résolution déclarant le référendum en Crimée illégal.

Cet isolement dans les instances internationales augure mal de la place que la Russie sera en mesure de jouer dans les négociations sur l’Iran et la Syrie. En Crimée, la Russie a engrangé des gains appréciables pour les coûts diplomatiques qu’elle a acquittés. Le rapport entre coûts et bénéfices ne peut être aussi favorable pour une annexion d’autres provinces ukrainiennes.

La Crimée n’est pas l’Ukraine

À trop pousser son avantage, la Russie risque également de changer la donne relativement favorable à ses intérêts, au sein de l’Union européenne.

Un pas de plus et les " Nouveaux Etats membres " (NEM) de l’Union européenne se cabreront. Jusqu’alors, les anciennes Républiques de l’URSS et les anciennes démocraties populaires de l’Union eont protesté contre l’annexion de la Crimée essentiellement en raison de la menace que celle-ci constitue pour la révolution de Maïdan. Mais l’avancée de la Russie en Ukraine déclencherait à coup sûr un souffle de panique et un vent de révolte car elle signifierait la remise en cause de la dé-soviétisation de l’Europe.

Dans les représentations européennes, la Crimée a, sinon en droit du moins en fait, un statut distinct de celui du reste de l’Ukraine. Elle est un territoire de l’empire russe depuis 1774 et est majoritairement peuplée de Russes : les Ukrainiens constituent 25 % de sa population. En revanche, les provinces orientales de l’Ukraine ont un statut différent dans les opinions publiques occidentales : leur composition démographique est plus hétérogène et équilibrée, leur histoire est différente (elles ont souffert de la famine d’Etat organisée par Khrouchtchev et Staline) ; elles ont une identité culturelle que n’a pas la Crimée ; et leurs aspirations sont moins tranchées : un fédéralisme garantissant les droits des communautés est une option que beaucoup soutiendraient parmi les russophones ukrainiens.

À tort ou à raison, pour les Européens, la progression militaire de la Russie à Donetsk, Kharkov ou même Kiev signifierait que Moscou ne veut pas seulement limiter ses pertes suite à la révolution de Maïdan. Pour Varsovie, Budapest et Vilnius, l’annexion de la Crimée est défensive alors que la partition de l’Ukraine serait le signe d’un expansionnisme. La position de Berlin s’en trouverait nécessairement altérée et le durcissement serait la seule issue : l’Allemagne est déjà exposée aux critiques de la part de ses partenaires orientaux.

L’appétit de l’ogre russe et le salami ukrainien

L’ogre russe sait qu’il n’a pas les moyens d’ingérer une deuxième tranche de salami aussi importante que l’Ukraine orientale ou même l’Ukraine toute entière. Il soulignera son appétit et clamera sa faim. Mais il n’a ni les griffes ni les dents pour continuer à débiter le salami ukrainien à sa guise