Une traversée érudite et enthousiaste de la vie et de l’œuvre de Diderot, publiée à l’occasion du tricentenaire de sa naissance.

Dans ce bel essai plein d’érudition, l’ordre chronologique se dissimule derrière un ordre thématique pour faire dialoguer Diderot avec notre époque : “Le décalage entre un écrivain et les lecteurs d’époques différentes fait vibrer le texte, entre approfondissement et faux-sens. Il y a des quiproquos salutaires.”

Dans le chapitre consacré à Langres, la ville natale de Diderot, il est question de la philosophie météorologique de Diderot, très influencé par sa vie dans cette ville : “Un pays où le contraste de l’été et de l’hiver, de la nuit et du jour reste violent, où le ciel tout entier s’offre au regard.” Un très beau chapitre est consacré à tous les portraits connus de Diderot, avec ce commentaire de Paul Valéry sur son buste par Houdon, découvert à Versailles en 1891 : “Une intelligence universelle rayonne de ce visage puissant et fin. Ce grand front, ces yeux petits et perçants, cette bouche expressive composent le masque de l’un des esprits les plus limpides et les plus profonds qui aient jamais existé.”

Le chapitre “papiers” nous montre à quel point la notion d’“œuvre” est complexe à manier quand il s’agit de Diderot, “l’homme du travail et de la circulation de l’écriture”. Diderot en effet “compose pour d’autres, il récite ce que d’autres ont composé. Il vit dans l’Ancien Régime de la littérature, où les droits d’auteur n’existent pas et où l’originalité est une menace”. Michel Delon retrace le destin des différents fonds de textes de Diderot pour faire l’histoire, assez romanesque, des différentes éditions de ses œuvres. À propos de l’enfance de Diderot, c’est sans doute dans les entretiens avec Catherine II qu’il faut aller chercher pour en trouver un écho. Diderot commente l’éducation donnée aux cadets de Pétersbourg et approuve leur formation physique, ce qui ne s’appelle pas encore le sport. Il oppose la mondanité à la rudesse, les enfants transformés en petits mannequins aux marmots livrés à eux-mêmes.

Cherchant à esquisser une “histoire sensible du philosophe”, l’auteur souligne également la marque religieuse, non pas du dogme, ni même du rituel, mais des sensations : “Après le vent et les nuages qui balaient le plateau, après la forge paternelle et son haleine chaude, les saveurs des églises forment la troisième expérience sensorielle de l’enfant.” Certes il s’est éloigné de l’Église, a dénoncé sa place dans l’État et son poids dans la vie quotidienne, mais il est resté attaché à l’idée d’une émotion qui touche à la fois le corps et le cœur, d’où ce commentaire de La Religieuse qui est tout à la fois “une dénonciation de la violence faite aux consciences et un poème des prières et des chants, des jeux de flambeaux et de l’obscurité, de la nudité des cellules et de l’humidité des cachots. Suzanne Simonin s’enfuit finalement du couvent, mais son corps est marqué par les gestes répétés et les génuflexions rituelles. Peut-elle même vivre en dehors de cette clôture contre laquelle elle a tant lutté ?” Mais Diderot écrit à propos de l’Ancien Testament : “Le Dieu des chrétiens est un père qui fait grand cas de ses pommes, et fort peu de ses enfants.”

On trouvera quelques pages subtiles sur d’éventuelles expériences homosexuelles de Diderot, pour utiliser une catégorie médicale et moralisatrice qui n’existe pas au XVIIIe siècle. Quand il s’interroge sur la possibilité de tenir un journal intime et d’y dire tout, sans censure, l’exemple extrême qu’il choisit est celui d’un désir homosexuel, plus difficile à avouer que le désir de meurtre pour accéder au pouvoir. “C’est sous couvert de souvenirs antiques et d’une réflexion esthétique que Diderot caresse de l’esprit des corps de garçons.” Des enfants nés de son mariage secret avec Anne-Antoinette Champion (dite Toinette), le 6 novembre 1743, seule sa fille Angélique, née en 1753, survivra. Son éducation est une source de conflits pour ses parents. Diderot refuse tout séjour dans un couvent. Pour échapper à Toinette, devenue “matrone pieuse, soucieuse d’économie et de ménage”, Diderot multiplie les liaisons : avec Mme de Puisieux, qu’il encouragea à écrire et à publier, avec Sophie Volland, rencontrée en 1755, qui devint sa maîtresse puis sa compagne d’élection, avec Mme de Maux, fille de comédien.

On appréciera tout particulièrement le chapitre consacré à Rousseau : “La passion et la rancœur qui ont ainsi bouleversé certains couples d’amis appartiennent à l’histoire des idées autant que des sensibilités. Les individus deviennent des allégories de principes et les querelles abstraites prennent la profondeur vécue du sentiment. Chacun ressasse et l’idée qu’il a de son travail. […] Dans l’amitié fusionnelle, puis la brouille non moins passionnelle entre Diderot et Rousseau, ce sont pareillement les principales questions du XVIIIe siècle qui sont posées.”

Ce qui frappe chez Diderot, c’est le refus de tout dogmatisme, qui s’exprime dans une pensée en mouvement, dans l’expérimentation d’idées opposées. “Ce principe de brouille des évidences le fait privilégier les formes ouvertes, les dialogues l’alternance entre théories et fiction, travail du concept et travail de l’écriture. Les philosophes d’aujourd’hui qui le prennent heureusement au sérieux ont parfois la tentation d’enfermer ce courant d’air dans leur boîte à papillons. La ruse avec l’interdit n’est pourtant pas le cryptage d’un sens véritable derrière un sens apparent, mais elle est essai des différents niveaux de signification. Toute réduction au seul jeu des concepts le trahit.”

Ce livre plein d’anecdotes, de citations, de connaissances et d’analyses réjouira aussi bien ceux qui connaissent déjà l’œuvre de Diderot que ceux qui auront envie de la découvrir de plus près, aidés par ce guide sautillant et précieux. C’est sans doute une contrainte de l’éditeur, qui ne voulait pas alourdir le volume de notes, mais on peut regretter l’absence de références pour les citations, que l’on aimerait retrouver dans leur contexte et à partir desquelles il serait bon de rayonner dans l’œuvre.#nf#