<p>Pens&eacute;es sur l'&eacute;cologie, les alternatives au capitalisme, le revenu d'existence. Id&eacute;es qui s&rsquo;offrent d&eacute;sormais au temps de l&rsquo;interpr&eacute;tation.</p>

Avec Ecologica, le moment est venu pour André Gorz où le temps de l’écriture, c'est-à-dire celui qui appartient à son auteur dans sa vie singulière, se sépare du temps de l’œuvre dans une "durabilité ignorante de la mort" selon la formule de Paul Ricœur. Cette clôture de l’œuvre permet désormais l’exercice de l’interprétation. Elle permet aussi le travail qui situera cette œuvre dans l’histoire de la pensée. Ecologica est donc l’ultime livre de Gorz. Il s’agit d’un recueil de textes déjà publiés dans des revues récentes ou dans ses ouvrages anciens. Il est vrai que Gorz nous avait habitué à  ponctuer sa production intellectuelle par la publication régulière de recueils qui rassemblaient sa pensée et en donnaient la cohérence. Ce fut le cas par exemple avec la deuxième version d’Ecologie et Politique parue en 1978 ou plus récemment avec Capitalisme, Socialisme, Ecologie paru en 1991. Mais cette fois-ci, le recueil prend une valeur testamentaire. Car au moment où il choisit, rassemble et agence ses textes pour Ecologica, Gorz sait que sa mort est proche. Il avait même déjà réfléchi à la préface qu’il souhaitait écrire pour présenter l’ouvrage. Malheureusement, l’aggravation soudaine de la maladie de Dorine, sa compagne de toujours, et le serment qu’ils s’étaient fait l’un à l’autre de partir ensemble en ont décidé autrement. Il faut donc rendre hommage aux éditions Galilée de nous livrer ce recueil un peu "inachevé" quelques mois après le suicide du couple, fin septembre 2007.  


Un pionnier de l'écologie politique

Ecologica nous renseigne d’abord sur la trace que son auteur veut laisser dans l’histoire. À n’en pas douter c’est celle d’un pionnier de l’écologie politique. D’emblée, dans l’entretien qui introduit l’ouvrage, Gorz nous indique que c’est par la critique du modèle de consommation opulent qui caractérise nos sociétés contemporaines qu’il est "devenu écologiste avant la lettre". L’ouvrage nous indique ensuite quelles ont été les rencontres qui ont influencé sa pensée. Les noms cités sont autant de petits cailloux semés qui permettent de repérer le fil conducteur de l’ouvrage et, dans une certaine mesure aussi, celui de l’œuvre dans son ensemble. On n’est pas surpris de voir Jean-Paul Sartre occuper la première place. Dès 1943, la lecture de L’Être et le Néant se révèle très formatrice pour le jeune Gorz. Mais, c’est Critique de la raison dialectique qui, au début des années soixante, va aiguiser son "intérêt pour la technocritique". Gorz considère en effet que ce n’est pas l’impératif écologique qui conduit à l’écologie politique. Car, dit-il, cet impératif peut aussi bien nous conduire à un "anticapitalisme radical qu’à un pétainisme vert". Pour lui, c’est en partant de la critique du capitalisme, qu’on arrive immanquablement à l’écologie politique "qui, avec son indispensable critique des besoins, conduit en retour à approfondir et radicaliser encore la critique du capitalisme".

Il rend ainsi hommage à la deuxième figure qui  a marqué l’évolution de sa pensée : Ivan Illich, dont la première rencontre date de 1971. Le troisième chapitre d’Ecologica, intitulé "L’idéologie sociale de la bagnole" et qui reproduit un texte paru en 1975 est sans doute le plus illustratif du cheminement intellectuel que Gorz aura effectué auprès d’Illich durant les années soixante-dix. Ce texte est une belle réhabilitation de la valeur d’usage au détriment de la valeur d’échange qui renforce toujours plus la domination du système capitaliste. Pour Gorz, c’est cette domination qui demeure l’obstacle insurmontable pour limiter la production et la consommation. Elle sépare toujours davantage en chacun de nous-même le travailleur-producteur d’un côté et le consommateur de l’autre. Elle conduit ainsi "à ce que nous ne produisons rien de ce que nous consommons et ne consommons rien de ce que nous produisons". Gorz affirme ensuite que ce qu’on appelle aujourd’hui "la décroissance de l’économie" fondée sur la valeur d’échange est déjà en marche et va s’accentuer. La question est seulement de savoir si elle prendra la forme d’une crise catastrophique ou celle d’un choix de société auto-organisée, fondant une économie et une civilisation au-delà du salariat et des rapports marchands.


L'idée de revenu d'existence et la recherche d'une alternative au capitalisme

Gorz dit aussi sa dette théorique envers Jean-Marie Vincent, fondateur avec Toni Negri de la revue Futur Antérieur (devenue en 1998 la revue Multitudes). C’est Vincent qui l’a initié, dès 1959 à la lecture des Gründrisse de Karl Marx, écrites avant le Capital et dans lesquelles le philosophe allemand développait les fondements de sa critique de l’économie politique. Le retour sur ces textes avait fini par convaincre Gorz de la nécessité d’instaurer un revenu d’existence qu’il avait pourtant combattu jusqu’au milieu des années quatre-vingt dix. Depuis Misère du présent, Richesse du possible publié en 1997, il n’a cessé ensuite de défendre cette idée. Il persiste et ajoute ici : "je ne pense pas que le revenu d’existence puisse être introduit graduellement et pacifiquement par une réforme décidée "d’en haut"." Pour lui, cette idée marque à elle seule une rupture. Elle oblige à voir les choses autrement et  surtout à voir l’importance des richesses qui ne peuvent pas prendre la forme valeur, c’est-à-dire la forme de l’argent et de la marchandise. "Le revenu d’existence, quand il sera introduit, sera une monnaie différente de celle que nous utilisons aujourd’hui."
 
Pour en finir avec le capitalisme, Gorz place enfin une grande partie de ses espoirs dans les actions du type de celles des hackers, comme Stephen Meretz, le cofondateur d’Oekonux (contraction de Oekonomie et de Linux) qui étudie les moyens d’étendre les principes des logiciels libres à l’économie. Une façon de montrer qu’une autre économie, fondée sur l’accès gratuit, s’ébauche au cœur même du capitalisme. Elle inverse le rapport entre productions de richesses marchandes et production de richesse humaine. Gorz nous rappelle ici son acuité et sa capacité visionnaire développée par exemple dans Adieux au prolétariat (1980). Il a toujours attaché beaucoup d’importance à ces formes d’insoumission. Notamment celles conduites par ce qu’il appelait alors "la non-classe des non-travailleurs" qui, loin d’être des exclus, sont pour Gorz tous ceux qui ne peuvent plus s’identifier à leur travail salarié et qui réclame une vie où les activités autodéterminées sont prépondérantes.

Par ce retour sur ses textes anciens, Ecologica montre en effet que certaines des intuitions de Gorz se sont révélées pertinentes. L’intégralité de son œuvre, versée récemment à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (comme en leur temps celles de Michel Foucault, Félix Guattari,…) permettra aux chercheurs de dire si les analyses de ses derniers ouvrages étaient prémonitoires. Reste que les fidèles lecteurs de Gorz auront toujours plaisir à redécouvrir son œuvre majeure. Et ceux qui ne l’ont pas encore approchée pourront, avec cet ultime recueil, s’initier à sa découverte.

 

* A lire aussi sur nonfiction.fr :

- Christophe Fourel (dir.), André Gorz. Un penseur pour le XXIe siècle (La Découverte), par Sylvaine Villeneuve.

- Arno Münster, André Gorz ou le socialisme difficile (Lignes), par Christophe Fourel.

- André Gorz, Vers la société libérée (Textuel/INA), par Christophe Fourel.

- André Gorz, Lettre à D. (Galilée), par Christophe Fourel.

- André Gorz, Le Traître suivi du Vieillissement (Gallimard), par Christophe Fourel.