Bande dessinée

Fun Home Une tragicomédie familiale

Couverture ouvrage

Alison Bechdel
Denoël , 240 pages

Arts visuels

C'est toi ma maman ? Un drame comique

Couverture ouvrage

Alison Bechdel
Denoël , 304 pages

Famille, je vous Haime
[mardi 28 janvier 2014]


Avec C’est toi ma maman ? son deuxième roman graphique, Alison Bechdel revient sur la genèse de Fun Home , son premier opus, en questionnant à nouveau relation familiale et orientation sexuelle.

À vingt ans, Alison Bechdel envoie des lettres à ses amies de fac, missives sur lesquelles elle se raconte en cases. Au bout de quelques mois, la revue féministe WomaNews publie ses premières planches. Entre 1983 et 2008, une chronique régulière intitulée Dykes to Watch Out For (DTWOF) met en scène Mo, l’avatar graphique d’Alison Bechdel. Il y est question de rencontres, de bavardages, de discussions, de réflexions, d’Amour, de ruptures, de retrouvailles et de politique. Tranches de vie de la communauté lesbienne du New York des trente dernières années, l’auteure milite en utilisant une planche et dix cases de bande dessinée. DTWOF rencontre un succès d’estime lorsqu’un épisode donne naissance au test dit Test de Bechdel. Trois questions relatives aux rôles féminins dans un film permettent d’en évaluer la place. ‪Depuis 1990, DTWOF lui assure une stabilité financière. En 2006, Bechdel franchit le pas de l’autobiographie avec Fun home, dans lequel elle explore sa relation paternelle. Elle double la mise avec cette suite intitulée C’est toi ma maman ?



Moi je

Fun Home et C’est toi ma maman peuvent se lire à la suite. De fait, les 528 pages de ces deux romans graphiques prennent encore plus de relief après la consultation du volumineux The essential Dykes to Watch Out For  : 400 pages retraçant l’évolution récente du féminisme aux États-Unis et les progrès graphiques de Bechdel. Underground pendant plus d’une vingtaine d’années, Alison est enfin reconnue et elle a beaucoup à dire.

Fun Home, sous-titré " une tragicomédie familiale ", paru en 2006, ressorti pour l’occasion, dépeint l’enfance et l’adolescence d’Alison Bechdel dans une petite ville de Pennsylvanie. Surtout, Fun home raconte la relation père fille. Tel le couteau suisse, Bruce Bechdel est présenté comme un bricoleur insatiable, un architecte d’intérieur aux goûts sûrs, un intellectuel autodidacte faisant figure d’érudit local, dont le hobby principal consiste à restaurer la maison victorienne acquise avec sa femme. En second rôle, Helen Bechdel enseigne l’anglais et tue l’ennui dans la pratique amateur du théâtre. Pour concrétiser ses projets, Bruce Bechdel est également professeur d’anglais dans le collège local tout en s’occupant des pompes funèbres du coin, une entreprise dans le giron familial depuis plusieurs générations. Funerarium home devient Fun Home. Bourgeoise, provinciale, la famille Bechdel se distingue de la moyenne pennsylvanienne par sa culture livresque. Du moins en apparence.

Très vite, Fun Home ouvre le chapitre deux sur la mort du père. Bruce Bechdel, en instance de divorce, traverse une route nationale et heurte un camion. Postulat. Le chapitre trois débute par le coming out écrit de l’auteure. Les pages 62/63, en face à face, font office de problématique applicable aux deux ouvrages. Page 62, première case, Alison Bechdel se représente en train de taper une lettre sur une antique machine à écrire, case dont l’unique phylactère indique un sentencieux " je suis une lesbienne ". En soulignant qu’il s’agit d’une confession théorique, puisque l’auteure précise qu’elle n’a jamais eu de rapports sexuels. Quatre cases plus loin, en bas de la page, comme pour indiquer que la nouvelle lui tombe dessus, sa mère lui dévoile l’homosexualité paternelle. Les trois cases horizontales de la page 63 posent la question du rapport entre la déclaration épistolaire et l’accident mortel : " Pourquoi leur avais-je dit ? Je n’avais couché avec personne, mon père couchait avec des hommes depuis des années et n’en avait rien dit. "

Arguant de la proximité chronologique entre les deux événements – quatre mois – Alison Bechdel conclut au suicide de son père. Cette assertion sert de fil conducteur pour découvrir l’homosexualité latente du père, contrebalancée par celle, ostensible, de la fille. Assertion qui sert, par ricochet, la trame de C’est toi ma maman. Alison Bechdel détaille sa relation maternelle à travers sa psychanalyse en reprenant le processus créatif de Fun home. Comment Helen Bechdel acceptera de lire ce qu’elle a refusé de voir pendant son mariage.

L’autobiographie nécessite des allers et retours dans le passé familial. Bechdel procède par state. Chaque étape est associée à une œuvre littéraire faisant montre de sa culture. Le chapitre sur le suicide de Bruce Bechdel est intitulé La Mort heureuse, référence à Camus redoublée par la présentation d’un passage sur le suicide extrait du Mythe de Sisyphe. Proust et la mythologie grecque (Dédale et Icare) sont convoqués. Toute la partie relative à la période universitaire est revisitée façon Ulysse de Joyce. Bechdel intègre par ailleurs des références visuelles contemporaines, le plus souvent par le biais d’un écran de télévision ; ainsi 1, rue Sésame côtoie l’annonce de la démission de Richard Nixon.

Sous-titré " un drame comique ", C’est toi ma maman n’est pas en reste. Le processus référentiel fait appel à Virginia Wolf, tandis que la présentation graphique du pédopsychiatre Donald Winnicott, et par conséquent de la psychanalyse, s’impose au lecteur. La présence du praticien dans le récit se superpose à la trame initiale et crée un second niveau de lecture. Cette prise de recul explicite le rapport de l’auteure à sa mère, Helen. Derrière cette relation, on devine la volonté d’Alison Bechdel : comprendre l’attitude de son père et les silences de sa mère.

Au-delà de toutes ses savantes références, l’auteure croque une famille éclatée. La case 3 (p. 138) de Fun Home occupe les 2/3 de la planche par une coupe de la maison victorienne dans laquelle chacun vaque à ses activités, isolément. " Notre maison était une colonie d’artistes ". Derrière la façade intellectuelle semble poindre une faille affective. Passé 7 ans, la petite Alison n’a plus droit au baiser parental d’avant couché, de même est abordé le sujet des premières règles et l’impossibilité d’en parler à sa mère six mois durant.

C’est toi ma maman reprend cette thématique et l’approfondit : " J’ai passé ma vie d’adulte en analyse et je ne suis pas parvenue à ensevelir les émotions que je ressens profondément envers ma mère ". Ce second opus familial prend la forme d’une mise en abyme de l’analyse de l’auteure. Dans un constant va-et-vient entre son quotidien actif et son analyse réflexive, C’est toi ma maman apparaît parfois comme une volonté a posteriori justificative de son succès avec Fun Home.



Donner à voir

"I don’t like pictures that don’t have information in them" . Une double négation pour affirmer un style. Alison Bechdel reconnaît l’influence d’un auteur comme Robert Crumb, c’est-à-dire un dessin expressif et dense, chargé de coups de crayons. En premier lieu, la pratique régulière de planches pour DTWOF, motivée par ses convictions féministes, lui confère une maîtrise technique qui s’affine d’un épisode à l’autre. La lecture du recueil The essential Dykes to Watch out for en fournit une preuve incontestable. Vingt ans plus tard, la couleur prend sa place. Discrète. Pour Fun Home, le dessin est noir rehaussé d’un gris-vert pâle. Ce ton diaphane imprègne le livre d’une ambiance chagrine. À l’inverse, dans C’est toi ma maman, le noir est nuancé de rouge rosé, intense selon les cases, dévoilant les angoisses de l’auteure et les réponses qu’elles proposent. Avec le roman graphique, Bechdel adapte son style à la pagination. Elle travaille sur photos (arrière-plan), reproduit des photos de famille, des lettres, ou encore des extraits de son journal intime de l’époque (1973).

Un perfectionnisme créatif la conduit à élaborer des planches complexes. La majorité de ses cases fourmillent de détails. Le phylactère inscrit le lecteur dans la séquence tandis que la voix off le resitue dans un contexte plus large. Ainsi, un zoom s’effectue entre l’image (de la lecture) vers le texte (de la compréhension). De façon plus spécifique, un renseignement annexe prend place dans la case sous la forme d’un carré avec sa flèche. Sinon, l’insertion de texte écrit (citation d’auteurs surlignée) permet de renforcer une idée (Camus et le suicide). Son utilisation devient systématique dans C’est toi ma maman et prend alors des allures de verbiage graphique. Dans ce tome 2, Bechdel confond parfois densité et bavardage, sensation renforcée par la pagination excessive (295 p.). La structure graphique de C’est toi ma maman repose sur le rapport de l’auteure à la psychanalyse. Un rêve dessiné introduit chaque chapitre. Il s’ensuit une explication alternant la séance chez la psy et le quotidien ; cette volonté didactique épaissit la lecture.



Alison Bechdel dessine des aventures de Lesbienne depuis le début des années 1980. Ses planches devaient coller à la ligne éditoriale de WomaNews, sans compromis. Comme à son habitude, la bande dessinée reflète son époque. Aujourd’hui, le thème de l’homosexualité est porteur. Peut-être même davantage celui de l’homosexualité féminine. Le bleu est une couleur chaude, l’album de Julie Maroh ayant permis la réalisation de La vie d’Adèle, palme d’or à Cannes en 2013, est une bande dessinée. Mis en images séquencées, le spectacle d’Océane Rosemarie, la lesbienne invisible, se détache du format classique par sa mise en page. Cela relève pourtant de la bande dessinée. Alison Bechdel écrit et dessine des romans graphiques. Aux États-Unis, Fun Home fait déjà l’objet d’étude en littérature contemporaine. Une adaptation théâtrale a vu le jour en octobre 2013 au Public Theater de New York. En France, il a été sélectionné au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême en 2007. C’est toi ma maman ? est sélectionné pour le festival 2014. Avec Bechdel, l’utilisation du texte et de l’image est optimisée. À tel point que parfois, on croit deviner la volonté de se priver du dessin pour son prochain livre.
 

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