<p>Un excellent travail collectif pour &eacute;tudier la dimension litt&eacute;raire des &eacute;crits de Mme de Maintenon.</p>

Si la figure ambivalente de Mme de Maintenon a été bien étudiée historiquement dans les sources que constituent tous ses écrits, il était temps de les analyser enfin du point de vue de la poétique et de la rhétorique, pour faire apparaître, à côté de l’épouse morganatique de Louis XIV, une authentique femme de lettres.

L’introduction de ce volume collectif rappelle le “mythe noir” concernant Mme de Maintenon : “Influence négative dans les questions politiques et religieuses, responsabilité déterminante dans l’assombrissement de la vie curiale à la fin du règne de Louis XIV, contribution active au recul de la pédagogie innovante d’abord déployée à Saint-Cyr avant ses retombées dans l’ornière des éducations conventuelles plus ordinaires.” À l’opposé, s’est construit un “mythe blanc” : quelques hagiographes ont cherché à réhabiliter, de manière tout aussi discutable, l’épouse morganatique du Roi-Soleil, en se déplaçant vers le personnage de l’éducatrice.

Marie-Emmanuelle Plagnol, dont les travaux portent sur les théâtres d’éducation et de société, la littérature pédagogique et les femmes de lettres au XVIIIe siècle, avec Christine Mongenot qui travaille sur l’écriture pédagogique féminine et les origines de la littérature pour la jeunesse (XVIIe-XVIIIe siècles) et qui est l’auteur d’une thèse sur Mme de Maintenon; proposent de s’intéresser moins au personnage qu’à ses écrits et à leur réception en France et en Europe du XVIIe siècle au XXIe siècle, à travers les éditions et rééditions de ses lettres, de ses mémoires et de ses écrits pédagogiques, comme dans les ouvrages épistolaires et scolaires.

Les deux directrices du volume rappellent le colloque qui s’est tenu sur Mme de Maintenon à Niort en 1988, et l’exposition de 1999 à Versailles sur “Les Demoiselles de Saint-Cyr. Maison royale d’éducation (1686-1793)”. Des recherches historiennes ont été menées sur les pratiques de recrutement des élèves de Saint-Cyr ou sur l’enseignement donné dans cette institution. À cette occasion, le contenu documentaire des écrits de Mme de Maintenon a été largement étudié, au détriment peut-être du travail propre de l’écriture, pour lequel la recherche restait à mener. Ces textes s’inscrivent, en effet, dans une histoire des formes et des genres littéraires (épistolaire, dialogue pédagogique, notamment). Ils sont aussi à saisir dans le cadre d’une histoire culturelle genrée : la lente émergence de la femme-auteur au XVIIe siècle.

Les chercheurs disposent désormais d’une édition ; les appréciations des lectrices effectives de ces écrits au XVIIIe et au XIXe siècle sont les signes des variations du goût et des contingences du jugement historique, la place faite à leur auteur dans l’enseignement de l’histoire littéraire, oscillant entre valorisation, relégation, voire occultation, au gré de canons évolutifs.

À part les dialogues pédagogiques conçus pour les Demoiselles de Saint-Cyr, les textes de Mme de Maintenon constituent un vaste ensemble largement inexploré. Il comprend une correspondance de plus de 5 000 lettres, adressées à des correspondants très divers, et de très nombreux écrits éducatifs de différents genres (entretiens, avis, dialogues…). Avant l’édition en cours d’achèvement chez Champion qui comptera sept volumes, la correspondance n’était accessible que dans des éditions infidèles (La Beaumelle, 1756), partiales (Théophile Lavallée au XIXe siècle), inachevées ou lacunaires (Langlois, 1934-1939). Profitant de l’intérêt nouveau pour les genres dits “mineurs”, l’esthétique galante et les appropriations féminines des modèles rhétoriques, et plus généralement l’histoire des femmes, les directrices de ce volume ont voulu que soit étudiée la dimension rhétorique et esthétique de ces textes qui relèvent de stratégies discursives précises et maîtrisées, contrairement à ce qu’affirme Mme de Maintenon, écrivant au duc de Noailles, le 19 juillet 1710 : “Il n’y a pas beaucoup d’étude dans ce que j’écris et dans ce que je dis.” Il ne faut pas se laisser abuser par les effets d’une coquetterie bien conforme à l’ethos féminin de cette époque.

Le premier axe d’étude du livre s’intéresse au genre épistolaire (lettre amicale, lettre de direction, lettre éducative), et à la prose pédagogique de la fondatrice de Saint-Cyr. Marianne Charrier-Vozel analyse les lettres à Mmes de Caylus et de Dangeau, deux amies de Mme de Maintenon, avec lesquelles elle se tient dans un rapport subtil de confidence et de retenue, en épousant les règles édictées dans les secrétaires contemporains, comme ceux de Paul Jacob (1646) ou de François de Senne (1684). Aux frontières de la méditation, du discours moral à portée universelle, voire de la lettre pédagogique, cette correspondance est loin de mettre en œuvre dans sa poétique la notion de transparence qu’on associe souvent au genre épistolaire.

Philippe Hourcade étudie, pour sa part, les échanges avec la princesse de Ursins, notamment pour l’année 1709, en pleine guerre de Succession de l’Espagne. Les lettres entre ces deux dames très haut placées, l’une camarera Mayor de la reine à Madrid, l’autre épouse officieuse du roi à Versailles, nous font pratiquement assister à un “entretien entre l’Espagne et la France”. Cette correspondance met en évidence la part fondamentale de la formation mondaine initiale chez Mme de Maintenon, comme en témoigne la sélection des informations, et leur arrangement, variante mondaine de la dispositio chère à la rhétorique.

Pour Yolanda Viñas del Palacio, les lettres, “loin de constituer un espace d’échanges et de confidences”, sont “le lieu même où s’affirme le talent de se contrarier”. La sobriété de l’écrit, sa simplicité souvent revendiquée, sont une autre manière de traduire, en actes, une dévotion qui, loin de toute facilité, intègre aussi le sacrifice et peut même tendre à une forme d’ascétisme.

Dominique Picco étudie le rapport de la marquise avec Maintenon, sa terre acquise en 1675 grâce aux libéralités de Louis XIV, qui l’érigea en marquisat en mai 1688, pour arriver à la conclusion suivante après avoir lu les lettres concernant cette propriété : “La forte implication de Mme de Maintenon dans la gestion de ses biens découle à n’en pas douter de sa forte personnalité et en particulier de son goût pour tout régenter. Mais elle s’explique aussi par une situation personnelle très originale : aînée d’un frère longtemps immature, veuve pendant plus de vingt ans, maîtresse du souverain, puis son épouse cachée, elle est toujours restée libre de toute puissance masculine face à ses biens personnels. Aucun homme ne gère son bien à sa place et elle reste libre de faire sa propre volonté.”

Stéphanie Miech a soumis un corpus volumineux de lettres et d’écrits éducatifs à un traitement lexicométrique (grâce à la base de données Frantext) pour faire apparaître la valeur structurante de certaines idées comme celles de “droiture” ou de “verticalité”.

Hans Bots, André Blanc et Pauline Chaduc ont étudié les lettres à des destinataires ecclésiastiques très importants, comme Fénelon ou le cardinal de Noailles. Le premier retrace la chronologie de la relation de la marquise avec Fénelon, de la séduction initiale jusqu’à la rupture définitive. “Elle rompt d’abord avec Jeanne Guyon, puis, se rendant compte que les idées de Fénelon sur la spiritualité se rapprochent trop du quiétisme, elle s’en éloigne, surtout après les attaques de l’abbé sur ses points faibles : son caractère sec et dur, son orgueil, sa méfiance et son manque de charité.”

André Blanc montre que l’amitié et l’alliance familiale avec le cardinal de Noailles, depuis le mariage de la nièce de Mme de Maintenon avec un Noailles, n’empêchent pas leurs relations d’osciller, au fil des affaires religieuses, entre le maternage affectueux, la soumission convenue d’une femme à un dignitaire de l’Église et le guidage ferme d’un esprit rétif au jeu diplomatique avec les jésuites et le roi. Elle veut sauvegarder sa position dans une querelle qui ne cesse de s’envenimer. C’est, selon l’expression d’André Blanc, le “jeu de la souris et du chat”.

Les lettres de direction aux dames de Saint-Cyr, telles que les analyses Pauline Chaduc, montrent que Madame de Maintenon cherche à légitimer son discours et sa position dominante, en contradiction avec le rôle que le siècle assigne aux femmes. Derrière les différentes cautions spirituelles utilisées, les lettres sont plus un moyen de réguler la vie de Saint-Cyr que celle de la vie intérieure des religieuses.

Toute la seconde partie du livre s’intéresse à la réception des textes de Mme de Maintenon dans l’histoire littéraire. Claudette Fortuny et Claude Lauriol étudient le rôle joué par l’édition de La Beaumelle, instaurant très vite un débat autour du statut de Mme de Maintenon : femme politique par sa position à la cour et auprès du roi et/ou femme de lettres ?

Jean-Noël Pascal, dans une perspective d’historien de l’enseignement, étudie la présence de Mme de Maintenon dans les anthologies et manuels littéraires pour la période 1750-1840. Elle y apparaît comme un modèle du “style simple”, et très souvent dans une esquisse comparative avec Mme de Sévigné.

Sylvie Bomel-Rainelli poursuit l’enquête dans les manuels d’histoire littéraire de 1852 à 2007, sur la présentation de Mme de Maintenon soit comme auteur, soit comme personnage historique. Les jugements sont positifs ou négatifs, selon que l’on considère son style, son action politique ou son œuvre éducative.

Huguette Krief travaille sur les manipulations de l’œuvre et des pensées de Mme de Maintenon dans le Maintenoniana, paru en 1793, imprimé en province et diffusé clandestinement. Il devient une chronique du règne de Louis XIV dans le sillage de Voltaire. Les notes polémiques viennent recouvrir la voix de l’auteur au nom d’un ancrage philosophique revendiqué.

Ileana Mihaila donne des informations sur la fortune de Mme de Maintenon en Roumanie au XIXe siècle. Une institution proche de celle de Saint-Cyr est créée en 1862 à Bucarest. C’est au Pays-Bas que fut publiée l’édition de La Beaumelle.

Madeleine van Strien-Chardonneau choisit comme corpus les périodiques de Hollande, francophones et néerlandophones, de la fin du XVIIe au XVIIIe siècle. Susan van Dijk étend l’étude de la réception aux Pays-Bas à d’autres témoignages que la presse.

Hormis Isabelle de Charrière, qui admire son œuvre éducative et recommande son style épistolaire, le personnage public de Mme de Maintenon soulève l’interrogation du point de vue religieux, moral, politique et national. Gillian Dow se penche sur les lectrices anglaises de Françoise d’Aubigné qui apparaît comme le modèle de la femme de lettres française, une référence dans l’art d’écrire des lettres aux côtés de Mme de Sévigné. Pour la société anglaise de l’époque, la langue française est un élément indispensable de la sociabilité. Les Bluestockings et les Ladies of Llangollen sont deux groupes féminins passionnés par son style et ses idées en matière d’éducation.

Lesley Walker se consacre à l’étude du roman de Mme de Genlis paru en 1806 : Madame de Maintenon, pour servir de suite à l’Histoire de la duchesse de la Vallière. Mêlant réel et fiction, et jouant avec une intertextualité diffuse, notamment avec la Paméla de Richardson, Mme de Genlis cherche à présenter d’authentiques héroïnes vertueuses, capables de promouvoir des valeurs allant à contre-courant des Lumières, dans ce contexte particulier du retour d’émigration et de l’Empire : “La romancière s’intéresse à la vie de Mme de Maintenon comme source d’inspiration pour celles et ceux qui souffrent des calomnies provoquées par leur dévotion à la ‘vertu’, le mot étant compris d’une manière très genlisienne, c’est-à-dire comme un dévouement à la religion catholique et aux bonnes mœurs de l’Ancien Régime, capable d’apporter une réponse salvatrice à la catastrophe que fut la Révolution.”

Francesco Schiariti s’intéresse aux textes romanesques et biographiques dont elle est l’héroïne au tournant du XVIIIe siècle, au moment où l’histoire se constitue en tant que discipline : le vicomte de Ségur, Regnault-Warin, Mme de Genlis et Amélie Suard la mettent ainsi au centre de leurs réflexions, et utilisent sa parole dans des montages de citations pour lever l’ambiguïté de son personnage d’épouse morganatique du roi.

Il s’agit donc là d’un volume très riche, où l’on apprend beaucoup de choses, notamment que Richardson, dans Sir Charles Grandison (1753), a inventé le néologisme “Maintenoned”, pour décrire une personne qui se sert de ses charmes et de ses talents en vue d’obtenir des avantages financiers ou sociaux. La lecture de Mme de Maintenon peut fournir une entrée privilégiée dans l’histoire du règne de Louis XIV, mais elle est également à analyser d’un point de vue plus strictement littéraire, en termes de poétique et de rhétorique. Ce livre collectif, à l’introduction très synthétique, fournit une excellente base à cette étude et une invitation à continuer les recherches sur une figure très ambivalente#nf#